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Ce fut le soleil qui réveilla Hestia ce matin-là. Elle avait oublié de fermer les volets la veille au soir, et les rideaux étaient trop fins pour faire barrière aux rayons lumineux. Elle poussa ses couvertures en gémissant, mais ne bougea pas pour autant ensuite. Elle observait avec concentration les nervures et les nœuds des planches au plafond. Elle les connaissait par cœur. Là, un peu sur la droite, une petite fissure contournait un nœud et là se croisaient deux fissures. Plus rien n’était nouveau pour elle désormais.

Incapable de se rendormir, elle gémit de plus belle et passa une jambe, puis l’autre par-dessus le lit. Le plancher lui semblait glacial. Elle frissonna et se frotta les yeux, déjà fatiguée par cette journée qui n’avait même pas commencé. Face à elle se trouvait le chevalet qu’elle avait tant affectionné. Cela faisait plusieurs années qu’il n’avait porté aucune toile et qu’aucune tâche de peinture ne l’avait atteint par mégarde. Cela faisait des années qu’il s’ennuyait dans cette chambre où régnait une ambiance morose chaque matin depuis presque huit ans.

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Bientôt huit ans que la vie avait commencé à ne plus avoir de sens pour la déesse déchue. Huit ans que Clio était morte, sans avoir vu sa seconde petite fille venir au monde. Suivie trois ans plus tard par son mari, et quatre ans encore de Thalye. Huit ans que les morts s’enchaînaient, affectant de plus en plus Hestia qui supportait déjà très mal son immortalité. Elle avait vu deux générations disparaître à jamais, tandis qu’elle restait là, toujours aussi jeune et vivante, oubliée par la vieillesse, figée dans le temps.

Elle entendit un cri dans le couloir, puis le rire enfantin d’Icare qui embêtait sa grande sœur qui se préparait pour aller au travail. Elle n’appréciait même plus ces petits moments simples du quotidien qui l’avaient fait tant sourire autrefois. Dorénavant, ils semblaient se répéter inlassablement, tous semblables et différents. Le rire de l’enfant changeait, passant de Clio, à Thalye, puis Icare, les sourires de Calliste à Erato, mais les moments étaient les mêmes. Les personnes changeaient, bougeaient, pas elle. Depuis des décennies se reproduisait la même journée. Elle était là où elle devait être, ce depuis le début, et semblait immobile, incapable d’en bouger.

Elle attendit de ne plus entendre le moindre bruit pour se diriger vers la cuisine. Moins elle voyait la petite famille, mieux elle se portait. La souffrance du deuil l’avait rendue encore plus distante, elle évitait le plus possible d’être en contact avec eux. Elle avait pris sa décision plusieurs décennies auparavant et l’appliquait toujours, elle n’était plus qu’une spectatrice. Elle veillait sur eux, les aidait et les prévenait des problèmes, comme elle avait appelé Erato lorsque sa mère n’allait pas bien, mais ça s’arrêtait là. Elle ne voulait pas aller plus loin. Elle trouvait déjà qu’elle était trop proche d’Erato et que garder Icare quand les grands travaillaient au boulot ou à l’école était bien assez.

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- Bonjour Hestia ! lança le jeune homme qui avait désormais élu domicile dans la grande villa.

- Bonjour Dan…

Elle avait totalement oublié qu’il ne travaillait pas le mardi. Elle n’avait pas fait attention qu’Erato ne l’avait pas réveillée pour qu’elle puisse surveiller le petit dernier.

Elle ne le détestait pas, ni ne l’aimait. Il avait aidé Erato quand elle en avait eu besoin et s’occupait des petits à la perfection. Il avait comme sa meilleure amie trouvé un travail pour aider aux dépenses financières et s’impliquait dans les tâches ménagères. Elle n’aurait pu rêver mieux comme aide. Mais comme les autres, elle évitait de le côtoyer. Il mourrait un jour lui aussi.

Elle se dirigea vers la machine à café et s’en servit un serré et sans sucre. Cette boisson humaine l’aidait à tenir les journées inintéressantes et pourtant épuisantes qui se suivaient sans cesse.

Elle ne prit même pas la peine de nettoyer sa tasse, ni même de la mettre au lave-vaisselle. Elle n’en avait pas l’envie. Elle la posa simplement sur le comptoir et commença son déambulement dans la maison. Là était devenu son unique activité. Plus rien ne lui faisait envie. Il lui semblait avoir tout peint, ça la dégoûtait maintenant. La cuisine était devenue une nécessité plus qu’un hobby. Elle avait totalement laissé le jardin à l’abandon. Les autres occupations ne l’intéressaient même pas. Elle avait lu et relu les livres de sa bibliothèque au point d’en faire une overdose. Incapable de trouver du travail, de sortir de la maison. Vivre anonymement, ne pas se faire remarquer, se faire oublier, changer d’apparence. Elle ne savait même plus qui elle était. Si elle voulait vivre comme les humains normaux, elle devait abandonner ce qu’elle était, abandonner sa chevelure rousse et ses yeux rouges trop connus à Monte Vista, elle devait devenir quelqu’un d’autre.

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Elle avait supporté cette mascarade des années durant, passant d’une identité à l’autre, mais elle n’en pouvait plus. Elle avait besoin d’être une seule et unique personne, d’être elle. Les gens la connaissaient pour être Orlane, la jeune femme de Sunset Valley, Danaé, la lointaine tante des enfants de Thalye, ou Sofia, venant d’Aurora Skies, elle ne pouvait se faire aucun ami.

Que faisait-elle dans ce monde, déjà ? Quel était son rôle ? En avait-elle déjà eu un ? Elle ne se souvenait même plus de la raison de sa venue ici. Aider Zeus, sans doute… Elle n’aurait jamais dû quitter le monde Olympien. Elle n’avait même pas pu lui dire ce qu’elle avait voulu lui dire. Elle vivait toutes ces années d’ennui pour rien. Elle avait échoué, là était sa punition. Elle avait tout oublié, incapable de se souvenir, incapable de mourir.

La lame n’avait aucun effet sur elle. Pas plus que la surdose de médicaments. Il lui semblait avoir tout essayé. Son âme refusait de quitter son enveloppe mortelle. Son corps mortel refusait de mourir. La protection qu’elle lui avait apporté il y avait si longtemps était trop forte, rien ne pouvait la briser, hormis ses propres pouvoirs qu’elle avait perdus. Elle avait perdu le seul moyen pour elle de mourir un jour. Son seul salut reposait entre les mains des neuf muses. Trois. Trois étaient déjà nées. Seulement trois. Un tiers. Elle devait vivre encore deux fois cette même période, et elle pourrait enfin rentrer chez elle, quitter ce monde qui n’était pas le sien. Des centaines d’années d’ennui à déambuler tel un fantôme, attendant sa mort avec impatience.


 

Chapitre assez court pour en se pencher un peu plus sur Hestia, qu’on a un peu laissé de côté, et pour cause, elle ne fait plus rien de sa vie, hormis attendre sa mort, qu’elle a même essayé de se donner. Joie.