Le lendemain, à la sortie des cours, Ludovic l’attendait effectivement, assis sur l’un des murs du parc central, un sourire aux lèvres. Tout comme Dan, il avait enfin eu ce qu’il voulait. Ce n’était un secret pour personne qu’Erato lui plaisait. Il avait toujours apprécié cette fille antipathique et originale qui se surpassait pour sa famille. Il n’aurait su pourquoi il l’aimait, tant elle était froide avec lui comme avec tous les autres. Mais il y avait indéniablement quelque chose chez cette fille impétueuse qu’il avait rencontré à Hidden Springs et qui l’avait détesté dès les premières minutes sous le coup de la panique.

Comme lui avait dit Dan, elle accepta enfin de prendre un café seule à seul avec lui. Comment le jeune homme avait-il pu prédire qu’elle accepterait, elle qui refusait toujours, il n’en savait rien. Mais il soupçonnait une ruse de leur ami commun. Après tout, c’était son moyen de « persuasion » préféré.

Ensemble, ils se dirigèrent vers le café universitaire et s’installèrent à leur table, un gobelet chacun en main. Le silence s’installa immédiatement après avoir été rompu un dixième de seconde. Erato, comme à son habitude, ne décrochait pas un mot. Elle avait dit qu’elle accepterait de prendre un café avec lui, pas de lui parler. Elle aussi savait manipuler les mots.

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Ludovic, quant à lui, semblait pris dans un malaise qui ne lui était pas naturel. C’était la première fois qu’il se retrouvait de nouveau seul avec elle et sa froideur était déconcertante. Il ne l’avait jamais remarqué avant, quand elle était accompagnée de Dan ou Léonie.

- Et sinon, comment ça va ? Les cours, tout ça…

- Ça va.

Elle n’en dit pas plus. Son regard était braqué sur son café et ses doigts jouaient avec le gobelet qui chantait sourdement sous les coups d’ongle. Ludovic se redressa, se recala dans sa chaise et observa la jeune femme silencieusement. Son regard n’était pas si fixe qu’il n’y paraissait, il était fuyant. Elle ne savait pas quoi regarder. Pourquoi une fille qui pouvait tout avoir refusait-elle tout ? se surprit-il à penser. Elle refusait de lâcher prise et d’être heureuse. Elle semblait toujours vouloir avoir un problème.

- Et comment vont... euh… Icare et Maïa, c’est ça ?

Elle releva la tête, croisa les yeux marrons du jeune homme, sourit.

- Ils vont mieux.

- Héhé, grâce à moi, lança-t-il sans réfléchir en souriant.

Son sourire disparut à l’instant même où il croisa le regard devenu assassin d’Erato.

- Désolé, c’était déplacé, remarqua-t-il. Tant mieux s’ils vont mieux.

- Et toi ? Tu n’as jamais parlé de ta famille. T’as des frères et sœurs ?

Surprise d’elle-même, elle but une gorgée brûlante de café pour occuper son esprit désireux de faire une chose dont il avait l’habitude. Elle avait posé une question, elle faisait durer la conversation. Elle n’arrivait pas à comprendre, c’était insolite.

Le jeune homme s’était lui aussi laissé surprendre. Cependant, il chassa vite sa surprise et répondit d’un ton enjoué avec ce sourire immuable :

- Je suis le dernier de triplés. Comme toi, j’ai un frère et une sœur. Lewyn et Aelis. Lewyn bosse dans la robotique alors qu’Aelis a décidé qu’elle détestait les gens et qu’elle resterait enfermée à la maison pour toujours. Mais…

Quelle idée stupide avait-elle eu de lui poser une question ? Ludovic ne savait pas s’arrêter lorsqu’il commençait à parler, elle aurait dû le savoir depuis le temps. Elle leva les yeux au ciel et appuya sa tête contre sa paume, regrettant sa question, attendant qu’il s’arrête de lui-même, s’il en était seulement capable.

- Oups, pardon, je parle trop, encore. À moins que ce ne soit toi qui ne parle pas assez. Parle un peu, l’incita-t-il.

- Parler de quoi ?

- J’en sais rien. De tout et de rien. De ta vie.

- Ma mère est morte, mon père est un connard et je dois m’occuper de mes frère et sœur seul, avec Dan, s’emporta-t-elle immédiatement.

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Un sourire déchira le visage du jeune homme. Il venait de toucher un point sensible et c’était amusant de la voir s’emballer si facilement. C’était à la fois triste. Elle détestait sa vie.

- Ne fais pas ta mauvaise foi, ta vie ne se résume pas à ça. Ta vie n’a pas toujours été comme ça.

- Elle l’est maintenant, s’obstina-t-elle, refusant de s’imaginer une vie autre que celle qu’elle avait désormais.

- T’es bornée. Tu veux pas me parler de ta vie d’avant ?

- J’essaye de ne pas y penser, avoua-t-elle, le regard de nouveau fuyant.

- Pourquoi pas ? Ce ne sont pas de mauvais souvenirs, c’est bien de se les remémorer et d’en sourire. Par exemple, comment t’as rencontré Dan ? Me suis toujours demandé comme une fille aussi renfermée que toi – le prends pas mal – a bien pu tomber sur un gars comme Dan.

- C’est lui qui m’est tombé dessus, en vérité. Je m’isolais pendant les récrés et un jour il est resté avec moi et s’est auto-proclamé mon ami.

- Ah, ça ne m’étonne pas ! s’esclaffa Ludovic, reconnaissant bien Dan.

- Et quand je lui ai fait remarquer qu’on ne se connaissait pas, il m’a dit qu’il fallait partir de rien pour devenir amis.

- Quel poète.

- Ouai… Je me souviens quand j’étais petite, ma mère m’emmenait faire des promenades sur la colline derrière chez moi. Je faisais souvent semblant d’avoir mal aux jambes pour qu’elle me prenne sur ses épaules et je m’amusais à essayer de la faire rire. J’aimais bien son petit rire… Et quand Dan est arrivé dans nos vies, il venait se promener avec nous.

- Nos vies ? releva son interlocuteur.

- Ses parents ont très vite divorcé et refait leurs vies, il était entre les deux, alors il passait plus de temps chez nous que chez lui. Ma mère a même dit qu’on aurait dû l’adopter. Qu’avoir un frère, c’était important. Mais j’ai finalement eu mon frère, même s’il a quatorze ans de moins que moi… Ma mère a pleuré la première fois qu’elle l’a vu.

- Pourquoi ça ? Il est mignon pourtant, le pauvre.

- Il ressemble à mon oncle, révéla-t-elle. Les mêmes cheveux, les mêmes yeux, les mêmes traits… enfin, c’est ce qu’elle m’a dit. Je ne l’ai jamais connu. Il est mort bien avant ma naissance. Ma mère ne s’en est jamais remise. C’est même l’une des dernières choses qu’elle m’a dit. Qu’elle allait rejoindre son frère. Je ne sais même pas pourquoi je te dis tout ça, lâcha-t-elle dans un souffle après quelques secondes de silence.

- Parce que tu en avais besoin. Parfois il faut en parler. Dan le sait ?

Elle hocha négativement la tête. Elle avait tout gardé pour elle et aujourd’hui, elle voulait soudainement partager ces moments avec quelqu’un. Mais pourquoi Ludovic et pas celui qui était son meilleur ami et confident depuis tant d’années ?

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- Et alors comme ça tu aimes te balader ? changea le jeune homme de sujet, décidant que le temps des souvenirs déchirants était fini.

- Plus ou moins, c’est la colline que j’aime. On aimait y aller la nuit, on regardait les étoiles. Et Dan, cet imbécile, avait même inventé sa propre constellation, parce qu’il trouvait que les autres ne ressemblaient pas à leurs noms, ajouta-t-elle un sourire flottant vaguement sur ses lèvres. La constellation Erato, parce qu’il pensait voir une fille avec un chignon.

- C’est adorable.

- Il l’est parfois. Et toi ? Comment t’es venu cette passion pour les... fourmis ?

- J’adore me balader à la montagne. Et l’été, ça grouille de fourmilières. Alors un jour, je suis tombé sur une file de fourmis et je les ai suivies, j’étais gosse à l’époque. Et ma curiosité a fait le reste, j’ai rien appris dans les livres, tout par moi-même, je passais des heures à les observer pour tout savoir d’elles. Tu peux me traiter de taré.

- Je côtoie Dan depuis plus de dix ans, j’ai vu pire, répondit-elle avec un malin sourire.

- Tu devrais sourire plus souvent, ça te va bien. Tu vois que ta vie ne se résume pas qu’à ce qui t’arrive en ce moment.

- Tu es tellement sérieux aujourd’hui, remarqua-t-elle.

- Eh, je ne suis pas qu’un con qui sait jamais la fermer quand il faut ! Enfin, si, un peu, mais je sais faire preuve de sérieux.

Ils se turent et tous deux apprécièrent le silence perturbé par les va-et-vient des étudiants qui venaient se réchauffer avec un café brûlant. L’hiver était particulièrement rude cette année, et continuait de perdurer au mois d’avril. Il neigeait encore parfois, il faisait froid, le vent venait du nord et soufflait fort. Les amoureux du froid étaient ravis, les autres se recroquevillaient sur eux-mêmes à chaque sortie, essayant vainement de ne pas geler sur place.

Le soleil qui été censé se coucher plus tard continuait de disparaître derrière l’horizon en début de soirée, caché par le brouillard et les nuages. Les saisons semblaient être perturbées, mais personne ne s’en souciait réellement. La nature était une science bien incompréhensible.

- Il est déjà dix-huit heures ? s’exclama la jeune muse.

- Possible. Le soleil commence à se coucher.

- Dan va s’inquiéter.

Ils se levèrent comme un seul homme et jetèrent leurs gobelets vides à la poubelle, geste apprécié par les serveurs qui les remerciaient toujours. Puis ils mirent fin à leur sortie et Erato quitta le café.

 

- Il n’y a rien à dire, Dan…

Le jeune homme se redressa, observa son amie qui s’était penchée sur ses devoirs dès son retour, avant de se laisser de nouveau tomber sur son lit, bras en croix et de bruyamment souffler. Elle ne voulait rien dévoiler et il pensait sincèrement à la torture pour la faire parler. Mais cette solution manquait d’éthique.

Il aurait dû l’espionner. Il aurait dû se douter qu’elle ne dirait rien. Mais il avait décidé de la laisser tranquille et de passer son après-midi tranquillement avec Léonie. Quel imbécile. Il n’aurait jamais aucune information. Pas de sa part en tout cas. Il devrait quémander auprès de Ludovic.

- Vous n’avez que discuté ?

Elle hocha la tête.

- De quoi ?

- Je te l’ai déjà dit, de tout et rien, pas intéressant.

- Tu me sous-estimes, tout est intéressant pour moi.

Il se redressa, bougea, gesticula, brassait l’air autour de lui, agaçant la jeune femme. Il ne lui faudrait pas longtemps avant qu’elle ne s’énerve réellement. Un peu d'action ne lui ferait pas de mal.

- Arrête ça.

- Que si tu me dis.

- Ce chantage est nul.

- J'espérais pourtant qu'il fonctionnerait.

Elle vissa des écouteurs dans ses oreilles et s'emmura dans la musique qui couvrait le bruit que Dan faisait. Tout du moins jusqu'à ce que ce dernier ne décide de les arracher et de les emporter au loin, puéril qu'il était.


Instant pub (yeay). Après avoir créé il y a maintenant bien longtemps un blog où je mettais mes écrits sur canal, j'ai décidé d'en faire un nouveau, tout beau, avec des textes vachement mieux écrits (parce que les textes de l'ancien blog, meh). Ça fait quelques semaines je bosse dessus et certaines parties sont encore en construction, mais en gros, il est fini !

C'est par là, pour les curieux qui s'intéressent à ce que j'écris en dehors des histoires sims (même si en réalité je n'écris pas grand chose, mes chers pixels me bouffent une grande majorité de mon temps libre) : http://maeleo39.wix.com/maeecrit

Tschüss mes petits bouquetins ♥