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Elle n’avait pas envie d’être là. Quatre ans, elle avait passé loin de cet endroit, et ce n’était encore pas assez. Quatre ans qu’elle ne l’avait pas vu, elle aurait pu ne pas le voir quatre ans encore. La haine que sa sœur aînée lui vouait était venue se coller à elle. Elle savait ce qu’il avait fait, surtout ce qu’il n’avait pas fait pendant les trois mois durant lesquels elle n’avait eu aucune nouvelle de sa mère. C’était lui qui l’avait rendue si triste en dissimulant ce terrible évènement qui avait changé sa vie. Et Erato ne l’aimait pas. Elle faisait confiance au jugement d’Erato.

Elle nouait et dénouait ses doigts nerveusement, copiant ainsi sa sœur qui elle-même avait pris cette habitude de leur père. Elle regardait avec agacement son jeune frère jouer avec cet autre qui n’était rien pour eux. C’était une aberration dont on ne s’était peu soucié. Si peu qu’on venait tout juste de connaître son prénom alors qu’il vivait depuis plus de trois ans.

Il n’était pas leur frère, et encore moins leur demi-frère. Il n’était rien. Rien qu’un inconnu. Mais Icare ne s’en préoccupait que peu. Qu’importait les haines d’adultes méprisants. Il avait trouvé un compagnon de jeu, bien que beaucoup plus jeune. Qu’importait qu’il soit le fils d’une autre, il restait le fils de leur père. Et même, qu’importait cette dernière information. Il était gentil et voulait bien jouer avec lui.

Bastien arriva dans la pièce et observa avec un triste sourire ses fils jouer aux petites voitures ensemble. Ils s’entendaient si bien, il regrettait de ne plus avoir Icare auprès de lui. Mais ce qu’avait prévu Erato s’était avéré être vrai. Il avait à peine les moyens de les faire vivre, lui et son dernier né. S’occuper d’un deuxième enfant serait impossible, inconcevable. Et Icare n’en serait que malheureux. Sa vie était à Monde Vista, auprès de ses sœurs, de Dan, de… Ludovic, il s’appelait ? Sans doute. En tout cas, il était plus heureux entouré de toutes ces personnes qu’ici entouré d’un père absent.

- Vous venez les enfants ? On passe à table.

Les garçons poussèrent des cris de joie tandis que Maïa les suivit en traînant les pieds. Elle ne voulait pas être ici, elle voulait être chez elle, à passer Noël avec Erato, Dan et même Hestia, à Monte Vista, comme les années précédentes. Mais Ludovic en avait décidé autrement. Enfin, la sœur de Ludovic, Aelis. Elle avait obligé son frère à venir passer Noël ici à Hidden Springs, et alors qu’Erato ne voulait pas laisser les petits seuls, il avait proposé qu’ils aillent chez leur père, car après tout, ils ne l’avaient pas vu depuis longtemps. Pas assez, pas assez, elle n’avait pas voulu, mais Icare avait été si content, elle n’avait pas pu dire non. Elle n’avait pas pu gâcher les plans de tout le monde. Ç’aurait été une terrible erreur qu’on lui aurait reprochée. Et elle craignait les reproches. Elle les haïssait. Presque autant qu’elle haïssait son père.

Ce dernier l’observait, se demandant sûrement ce qui clochait chez elle. Elle ne parlait pas, ne souriait pas, elle n’avait pas envie d’être là. Elle les haïssait, tant, tellement, lui et son fils. Tellement.

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- Argh, j’ai trop mangé, quelle horreur !

Aelis s’écroula sur le canapé, les deux mains sur le ventre, à la limite de la nausée. C’était l’exacte raison pour laquelle elle n’aimait pas les repas de Noël : ils étaient trop copieux. Et sa gourmandise la forçait à manger de tout, quitte à le regretter plus tard.

- Tu boiras bien un chocolat glacé ? demanda son frère avec un sourire malin.

- Parle pas de nourriture toi ! lui cracha-t-elle tout en lançant un coussin sur sa face illuminée de malice.

Dan, dont la seule famille qui lui restait était Erato et qui par conséquent avait été invité à passer Noël chez les Vanek, s’esclaffa, s’attirant un regard assassin d’Aelis, mais elle avait bien trop mal au ventre pour répliquer.

Erato les écoutait se disputer futilement depuis la cuisine, où elle aidait tout naturellement Sasha à essuyer l’amoncellement de vaisselle. Et quand cette dernière lui assurait qu’elle n’avait besoin d’aucune aide, la jeune muse ne bougeait pas de son poste. Elle bénéficiait de son hospitalité, elle se devait d’aider, ce que Dan ne faisait pas. Dan préférait s’esclaffer au salon.

- Excusez-moi, où se rangent les verres ? appela-t-elle la mère des triplés.

- Laisse, je m’en occupe. Tu m’as bien assez aidée, va vers les autres, j’insiste.

Elle rejoignit alors le salon où deux grands enfants embêtaient, puérils, une jeune femme qui ne demandait que du calme. Irrécupérables. Elle sourit. Elle se sentait bien là, dans cette famille, elle avait réussi à se sentir bien à Hidden Springs. Lorsqu’on regardait au-delà de ce petit chalet perdu où vivait un fantôme de son passé, on pouvait voir les montagnes imposantes et respectables qui régnaient sur la vallée, ces montagnes inconnues dont il restait toujours un chemin entre les conifères à découvrir, une pierre cachant des milliers de fourmis à soulever, une source cascadant paisiblement en aval, loin de ce lac prétentieux en contre-bas. Il y avait ce calme plat et ce paysage, toujours identique et toujours différent, des montagnes et un lac, qui se mouvaient à chaque pas fait. Cette brise glaciale qui vous picorait les moindres parcelles de peau malencontreusement laissées à l’air libre, si rafraîchissante pourtant. Ce silence naturel et apaisant. Hidden Springs était une vallée magnifique, vallée perdue entre d’autres vallées, coincées entre des montagnes rivalisant avec la voûte céleste.

- Ah, Erato, tu es là, sauve-moi de ces choses, toi seule a l’autorité nécessaire ! implora Aelis de son canapé.

- Vous en êtes vraiment arrivés à là, je suis obligée de vous engueuler comme des gamins ? lança-t-elle aux deux garçons.

- Je suis un gamin, rétorqua Dan, je croyais que tu le savais depuis le temps, je suis extrêmement vexé.

Quel imbécile, pensèrent en même temps les deux jeunes femmes.

- Qui veut se balader ? proposa Ludovic pour crever la bulle de silence qui planait alors au centre du salon, et qui alors explosa en milliers de gouttelettes.

- Pas moi, Erato me porte malheur, la dernière fois j’ai croisé Mewann, et j’ai pas envie qu’il vienne gâcher Noël.

- Ah, les ex, d’horribles créatures, se moqua Dan.

- C’est pas mon ex. Juste un gros connard, corrigea Aelis sèchement.

Un gros connard dont elle n’avait pas envie de parler. Pourtant, c’était elle qui avait amené le sujet dans la conversation. Quelle imbécile. Elle connaissait un peu mieux comment fonctionnait Dan désormais, et elle ne l’aimait pas, à vrai dire. Il était très semblable à son frère mais voilà… il n’était pas son frère. Ce qu’elle tolérait chez ce dernier, elle ne pouvait le tolérer chez cet ami d’une amie.

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- Bon, alors on te laisse seule à la maison ? conclut Ludovic.

- C’est ça, abandonnez-moi, surjoua-t-elle en mimant la pâmoison. Seule avec Lewyn, quel ennui.

L’interpellé ne releva même pas la pique qu’on venait de lui lancer. Il était habitué, Aelis l’avait toujours considéré comme une personne absolument assommante, seulement intéressée par ses robots et puces électroniques. C’était en effet ce qu’il était, mais il ne changerait pour rien au monde. Et puis… il aimait cette déconnexion qu’il avait avec la réalité. Personne ne pourrait jamais vivre dans le monde dans lequel il vivait.

- Soit gentille avec lui, et un jour il fera un robot à ton image.

Elle tira la langue et Ludovic, Erato et Dan se retrouvèrent sous les flocons duveteux qui voltigeaient devant leurs yeux. Le temps d’un instant, tout était comme à l’université, ils étaient juste les trois. Mais à l’époque, la relation entre le jeune Vanek et la muse était bien différente, tout était différent, en vérité, dans le bon sens ou non, Erato n’aurait su dire.

Comme ils aimaient le faire lorsqu’ils se baladaient, le couple ne parlait pas, se contentant de marcher côté à côté les mains jointes. Dan avait souvent entendu parler de ces balades silencieuses, mais il n’y avait jamais vraiment cru, tout du moins il n’avait pas cru qu’elles étaient aussi silencieuses. Ils ne disaient réellement rien et pour lui qui adorait le bruit, c’était perturbant. Il fallait qu’il parle.

- Hé, vous…

- Chut ! firent les deux autres de concert en se retournant.

- Vous êtes si ennuyants… déplora Dan.

Il pria pour une péripétie, mais s’il avait connu la suite des évènements, il aurait largement préféré rester silencieux avec ses deux amis.

Tout d’abord le téléphone d’Erato vibra et la jeune femme fut tentée d’ignorer l’appel. Chaque appel s’ensuivait d’un problème en cette période de Noël, elle voulait à tout prix les éviter. Cependant, elle ne côtoyait que sa proche famille. Et si on l’appelait… Son cœur accéléra ses battements, et le nom qui s’affichait sur son écran n’était pas pour la rassurer.

- Allô ?

Sa voix tremblante déchira le silence apaisant, le transformant en un silence pesant. Dan et Ludovic l’observaient avec insistance, essayant probablement de lire ce qu’il se passait sur son visage.

- Qu’est-ce qu’elle a ? s’écria-t-elle.

Maïa, devinèrent sans mal les deux garçons. L’enfant était la seule « elle » dont la jeune muse se préoccupait.

- J’arrive… souffla-t-elle finalement, avant de raccrocher et de se mettre à courir dans la direction de la ville.

- Erato ! appela Dan pour la retenir et qu’elle explique la situation, mais elle continua son chemin. ‘Fait chier !

Ils s’élancèrent à sa poursuite, avant de décider de la rattraper en voiture. Sa destination était de toute façon évidente. Elle courait chez son père.

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Quand ils se garèrent, elle était déjà arrivée. Elle venait seulement d’enter et ils purent enfin la rattraper. Elle était haletante. Quelle idiote, elle aurait pu prendre la voiture.

- Qu’est-ce qu’il se passe ? hurla-t-elle au bord de l’hystérie.

Elle était totalement paniquée. Maïa représentait tout pour elle. Bastien lança un regard désespéré à Dan, cherchant son aide pour calmer sa fille, mais le jeune homme ne pouvait rien faire dans de tels cas.

- Elle va bien, je te l’ai dit, tenta de la calmer son père. Mais elle, euh…

Il nouait et dénouait ses doigts, nerveux. Elle détestait quand il faisait ça, ce tic lui était insupportable.

- Quoi ? le pressa-t-elle violemment, exaspérée.

- Son comportement m’inquiète, elle… elle a frappé Arnaud.

- Quoi ?!

[But why]

À la voix d’Erato s’étaient rajoutées celles des deux jeunes hommes qui suivaient le cours de la conversation depuis la porte d’entrée, n’osant réellement entrer sans y avoir été invités.

- Il va bien, elle n’a pas frappé fort, mais elle refuse de s’expliquer et je sais qu’elle t’aime beaucoup plus que moi.

Elle souffla, déjà épuisée. Cet évènement n’arrangerait pas son état qui s’améliorait enfin. Adieu l’équilibre paisible de l’été qu’ils avaient réussi à construire tous ensemble. Les choses déraillaient de nouveau.

- Tu ne l’as pas engueulée, dis-moi que tu ne lui as pas crié dessus ! implora-t-elle, sachant l’enfant plus que fragile.

- J’étais bien obligé, tu voulais que je fasse quoi d’autre ? se défendit le père.

Elle essayait de garder son calme, Dan pouvait le voir. Il connaissait bien assez sa meilleure amie pour le remarquer. Elle était au bord de l’implosion, mais elle ne pouvait en vouloir à Bastien, il avait raison cette fois-ci. Il n’avait pas pu rester de marbre devant sa jeune fille frappant son plus jeune fils.

Erato ne comprenait pas, la jeune muse s’inquiétait, était en colère. Maïa la mettait dans tant d’états à la fois. Lui aussi s’inquiétait. L’enfant avait indéniablement un problème que personne, pas même elle, pas même un psychologue, n’arrivait à nommer. Elle était comme sa petite sœur, une fillette qu’il devait protéger, mais il n’y parvenait pas, elle ne le laissait pas faire. Bordel, pourquoi avait-elle frappé son demi-frère âgé de seulement trois ans ? Depuis quand frappait-elle les bambins ? L’incident avec Elise avait été ennuyeux, mais explicable, elle détestait sa camarade de son âge, elles s’étaient retrouvées confrontées dans une cour de récré. Mais là… Son benjamin de huit ans, qui commençait à peine à entrer dans la vie. Pourquoi ?

Il fallut énormément de sang-froid à la jeune femme pour se calmer sur le chemin de la chambre de la petite fille. Elle n’avait pas besoin qu’on s’énerve contre elle. Son père l’avait déjà fait et elle devait en être déjà affectée. Mais comme elle avait envie de la prendre par les épaules et de la secouer, lui hurler d’arrêter ses bêtises, d’arrêter de la faire s’inquiéter, qu’ils avaient déjà bien assez de problèmes. Oh oui, comme elle en avait envie.

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- Maïa ?

Sa voix tremblait. Elle se forçait à paraître sûre d’elle, confiante. Elle ne l’était pas. Elle n’arrivait plus à être confiante quant à l’avenir de sa sœur, pourtant seulement âgée de douze ans. Quand était-elle devenue violente ? Qu’avait-elle manqué chez sa sœur pour ne pas le voir ?

- Maïa, réponds-moi.

Le petit jeu silencieux de sa sœur l’agaçait. Elle n’avait pas envie de réclamer des réponses indéfiniment.

- Ne fais pas ça avec tes mains, ajouta la jeune femme en empêchant la fillette de nouer et dénouer ses doigts.

- Mais tu le fais tout le temps toi, fit-elle remarquer de sa voix innocente d’enfant.

- Je… non, pas vrai.

Quelle mauvaise foi. La jeune muse savait parfaitement qu’elle le faisait sans cesse et sans le contrôler, sans vouloir l’admettre. Elle haïssait cette habitude, elle haïssait voir son père ou sa sœur le faire et pourtant, elle le faisait aussi.

- Maïa, ce n’est pas le sujet. Qu’est-ce que tu as fait ?

De nouveau l’enfant se referma sur elle-même, irritant sa sœur plus encore.

- Maïa !

La petite sursauta, effrayéE et Erato s’en voulut un instant. Elle n’avait pas voulu lui faire si peur, elle voulait simplement des réponses rapidement.

- Je sais pas… Je sais pas pourquoi, pleurnicha-t-elle.

- Tu m’avais promis de ne plus recommencer… dit sa sœur dans un souffle à peine audible. 

L’enfant leva des yeux implorants, noyés de larmes, vers l’adulte, suppliant silencieusement de ne pas la détester, de ne pas l’abandonner, ce qu’elle avait fait, elle avait brisé sa promesse, déçu Erato, elle l’allait l’abandonner, la laisser ici, dans cet endroit qu’elle détestait. Pourquoi avait-elle fait ça, pourquoi, pourquoi, elle n’avait pas voulu le frapper, mais quelque chose avait pris le contrôle de son corps, lui faisant oublier toute promesse, les batailles faisaient rage en elle.

- Erato, je veux rentrer à la maison… implora-t-elle d’une petite voix en tirant légèrement sur la chemise de son aînée.

Elle craignait une réponse négative, qu’elle la punisse en la laissant là, qu’elle comprenne enfin qu’elle ferait mieux de l’abandonner. Mais sa réponse fut tout autre.

- Tu ne voulais pas venir ici, n’est-ce pas ?

Oserait-elle lui dire ? Elle avait voulu faire un effort, venir avec son frère, faire plaisir à Erato, qui avait alors pu passer Noël chez Ludovic. Mais jamais elle n’avait voulu venir ici. Elle aurait préféré rester seule avec Hestia, à la limite, mais elle n’avait pas non plus voulu déranger la déesse déchue qui s’était si bien occupée d’elle et son frère pendant trois ans.

Sans dire un mot, elle hocha la tête un peu dans tous les sens, ne sachant comment répondre, mais Erato avait compris. Elle avait compris avant même qu’elle ne s’agite. Elle aurait dû voir que sa jeune sœur avait été aussi réticente à l’idée de venir à Hidden Springs. C’était sa faute.

- Maïa, je ne veux plus qu’on m’appelle pour qu’on me dise que tu t’es battue. Tu m’entends ? ajouta-t-elle doucement tandis que l’enfant baissait la tête de honte.

- Oui… marmonna cette dernière.

Elle s’en voulait de promettre de nouveau. Elle savait qu’elle ne pourrait tenir cette promesse. Ce n’était pas elle qui contrôlait quand elle était en colère. Si son corps décidait de frapper une nouvelle fois, il le ferait malgré toutes les promesses du monde.


Révélation, Aelis n'aime pas Dan \o/ Mais si on y pense, Erato n'aimait pas Ludovic non plus ~