À sa droite, le paysage défilait à vive allure. Cela faisait seulement quelques minutes qu’ils avaient quitté Monte Vista et ses collines orangées et il ne reconnaissait déjà plus rien. Presque dix ans qu’il n’avait pas pris cette route, ou tout du moins qu’il l’évitait en prenant le détour de l’autre côté de la ville, lui rajoutant une dizaine de minutes à chaque fois qu’il devait aller à l’est.

Nerveux, il jouait avec la boîte à gant cassée qui s’ouvrait toute seule quand il essayait de la fermer. Dix ans qu’il n’était pas retourné dans ce village près de Monte Vista dans lequel il avait grandi. Dix ans qu’il n’avait pas vu ses habitants, qu’il n’avait pas vu ces gens qui formaient sa famille biologique.  

- Calme-toi.

Si elle parvenait à rester concentrée sur la route malgré la distraction que lui offrait Dan et sa boîte à gant, la nervosité de son ami agaçait Erato. Elle avait accepté de l’accompagner et bien que la journée s’annonçât longue, elle préférait garder son calme le plus longtemps possible. Il était connu qu’il ne fallait pas énerver une femme enceinte.

À contrecœur, Dan lâcha la boîte à gant qui s’ouvrit avec fracas, déversant son contenu sur le sol de la voiture.

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Quand il aperçut le monde autour du cercueil, il en vint presque à regretter sa décision qu’était d’assister à l’enterrement. Il ne faisait évidemment plus partie de cet endroit, de ces gens qui pleuraient un homme que lui détestait. La main de son amie sur son épaule le rassura, lui rappela pourquoi il était venu. Il voulait enterrer son père, le voir s’enfoncer dans la terre, y disparaître, pour ne plus jamais le tourmenter. Si pour lui il était mort bien longtemps auparavant, il l’était réellement aujourd’hui. Et c’était ce pourquoi il était venu. Pour le voir mort.

- Dan, tu es au courant que tout le monde va me prendre pour ta copine, voire carrément ta femme, Erato fit part de ses inquiétudes.

- Ouai… répondit-il, évasif, concentré sur le cercueil à cette heure encore ouvert.

- Et tu comptes leur dire quoi ?

- Qu’ils avaient qu’à s’intéresser à ma vie avant.

Il accéléra, la laissant sur place, totalement perdue dans cet endroit qu’elle ne connaissait pas. Quand ils étaient enfants, c’était toujours Dan qui venait chez elle, jamais l’inverse. Il n’avait jamais aimé chez lui, ni son père qui l’y attendait, il n’avait jamais voulu y inviter sa meilleure amie. Il lui avait avoué bien plus tard qu’il avait eu peur aussi, peur qu’en voyant sa famille, comparée à la sienne si parfaite, elle ne le voit autrement, ou pire, prenne pitié de lui.

Même dans la mort, le visage de son père était tiré et ses sourcils semblaient froncés. Il n’était pas du tout paisible comme Thalye l’avait été, avec un sourire funèbre sur les lèvres, les traits relâchés, belle. Non, il était comme de son vivant, contrarié, énervé, prêt à se mettre en colère et à hurler. Même la mort ne semblait lui avoir apporté un peu de calme.

Le voir rendait presque son fils aîné mal-à-l’aise. Il paraissait si vivant, il craignait qu’il ne se réveille d’entre les morts pour s’en prendre à lui pour une dernière fois. Merde, il n’aurait pas dû venir. En dix ans, il avait presque oublié à quoi il ressemblait. Mais cette fois-ci, il était mort, mort, mort, s’il passait sa main devant sa bouche, il ne sentirait aucun souffle. Il n’allait pas se lever, il n’allait pas lever sa voix si détestée, il était mort. Et bientôt enterré.

- Dan ? appela doucement Erato, inquiète de voir son ami ainsi absorbé par sa contemplation morbide.

- Daniel ?!

Cette seconde voix l’arracha à ses pensées, le ramena à la réalité qu’il avait quitté le temps de quelques secondes. C’était la voix d’une adolescente, tout au plus, mais il ne connaissait plus personne ici, et plus personne ne le connaissait, surtout pas une jeune fille.

Dans ses yeux bleus dansait une lueur ahurie et fâchée, et Dan ne pouvait que ce souvenir de ces yeux-là. Évidemment, la dernière fois qu’il l’avait vue, elle n’avait pas encore sept ans, elle en avait dix de plus maintenant, une véritable adolescente.

- Cassandre ?

Les sourcils de sa jeune sœur se froncèrent, à la manière de ceux de leur parent commun et il aurait pu la frapper en pleine face pour ça, mais il se retint. Comment avait-elle pu se souvenir de lui alors qu’il était parti quand elle était très jeune ? Elle n’aurait pas dû se souvenir de son visage après dix années.

- Qu’est-ce que tu fous-là ? attaqua-t-elle sans préambule d’un ton étonnamment tranchant, trop dur pour une gamine de son âge.

- Pardon ?

Ses yeux papillonnèrent, trahissant son étonnement. Il ne s’était pas attendu à un accueil chaleureux, mais il n’aurait pas cru que sa demi-sœur pût être si insolente.

- T’as rien à foutre là ! continua-t-elle sur un ton de plus en plus agressif. T’es parti y’a dix ans, et t’as jamais donné de nouvelles, t’as pas le droit d’être à son enterrement !

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Il n’avait pas envie d’une dispute, il n’en avait tellement pas envie, et surtout pas au-dessus de leur défunt père, qui devait jubiler de voir son fils aîné en si mauvaise posture. Alors avec une force qu’il ne maîtrisait pas, il se saisit du bras de sa sœur et l’emmena loin du cercueil et des regards avides de ragots. Erato, qui regardait la scène de loin, soupira. Il n’avait pas fallu cinq minutes pour que tout dégénère.

- Lâche-moi, tu me fais mal ! lui cracha-t-elle à la figure.

Merde, comment une gamine qu’il avait que peu vu pouvait-elle le haïr autant ? Était-ce leur père qui avait l’avait empoisonnée avec de viles paroles ?

- Tu me répètes ce que t’as dit ? demanda-t-il sèchement en relâchant son bras.

- T’as pas le droit d’être là, pas après dix ans, répéta-t-elle plus calmement, se massant le bras avec un regard mauvais.

- Je fais encore ce que je veux Cassandre, et parle-moi sur un autre ton.

- Va-t’en, toi et ta copine qu’on connait même pas, allez-vous en.

- Je n’ai pas besoin qu’une gamine de quinze ans vienne me dire ce que je dois faire.

- J’ai seize ans, rectifia-t-elle amèrement.

- Wahou, t’es une grande fille maintenant, lança-t-il avec sarcasme, ce qui irrita la jeune fille plus encore. Écoute Cassandre, je suis pas le seul fautif, ok ? T’as seize ans, t’es assez grande pour comprendre, non ? Je n’ai pas donné de nouvelles, mais personne n’en a demandé non plus. Je savais même pas que papa avait un cancer. Et tu ne t’es pas plus intéressée à moi que moi à toi. Sinon tu saurais qu’Erato n’est pas ma copine.

Cette dernière phrase eut l’effet de la faire taire, et elle le laissa regagner sa place vers le cercueil, fulminante, les larmes aux yeux. Elle n’avait pas réussi à le tenir éloigné de son père qui avait été tant blessé par ce fils indigne. Quelle incapable ! Comment osait-il se tenir à la même place qu’elle et son petit frère qui avaient été aux côtés de leur père jusqu’au bout ?

Puis la cérémonie commença et l’adolescente dû sécher ses yeux. Si elle se mettait à pleurer, son grand frère aurait gagné, et c’était la dernière chose qu’elle voulait.

- Cass, t’étais où, ils vont fermer le cercueil, magne ! lui hurla Hugo, son frère

 

Elle n’avait même pas envie de le voir une dernière fois. Elle détestait le voir mort. Tandis que Daniel aimait ça. Quelle sorte de personne malsaine était-il donc ? Comment leur père avait-il pu avoir une pensée pour lui juste avant de mourir ? Comment ses derniers mots avaient-ils pu être pour lui, qui l’avait abandonné une fois sa majorité acquise, sans jamais donner la moindre nouvelle, sans jamais revenir les voir, jamais, jamais, il avait disparu de leurs vies et pourtant, pourtant, le mourant avait exprimé ses regrets quant à ce fils parti, juste avant de mourir, sans prêter la moindre attention à son unique fille qui ne demandait qu’un au revoir.

Elle l’avait haï, maudit pour ça, s’était rendue malade, avait développé une haine sans pareille pour son frère dont elle n’avait presque plus aucun souvenir. Elle s’était attendue à ce qu’il ne soit pas présent à l’enterrement, à l’instar de ces dix dernières années où il avait été absent, alors quand elle l’avait vu, son sang n’avait fait qu’un tour. Il n’avait pas le droit d’être là, à la même place qu’elle auprès de leur père, alors qu’elle l’avait accompagné jusqu’à la mort et lui enterré dans son cœur depuis bien longtemps. Non, pas le droit.

La dernière image qu’elle avait de son père était gâchée par le visage satisfait de Dan, en face d’elle. Pourquoi venait-il tout gâcher ? Pourquoi lui faisait-il ça, elle ne lui avait jamais rien fait, elle l’avait laissé tranquille.

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On les appela, elle et son frère, pour prendre la parole et rendre un dernier hommage à cet homme qu’on enterrait aujourd’hui. Fière et triste, leur mère les regarda se placer au centre de l’attention, anxieux de parler devant autant de personnes.

Et devant Daniel.

Il prendrait un malin plaisir à la dévisager, à nier silencieusement tout ce qu’elle dirait sur leur père, à se moquer de son discours d’enfant naïve. Elle savait que son père n’avait pas été le même père pour elle et pour Dan. Mais il n’était qu’un enfant méprisable, tandis qu’elle s’était toujours débrouillée pour être aimable et attentionnée.

Elle s’éclaircit la gorge, amena le papier à hauteur de ses yeux, essayant de dissimuler le visage de son frère aîné derrière, diminuant sa présence et son regard, mais son cœur continuait de tambouriner dans sa poitrine. Qu’il s’en aille ! Qu’il reparte à Monte Vista avec sa seconde famille si parfaite, et qu’il la laisse tranquille ! Il allait ruiner ses derniers hommages.

Elle commença néanmoins à lire, la gorge nouée d’émotion, se concentrant essentiellement sur les mots qui défilaient, si fort que ses yeux lui faisaient mal, pris de picotements semblables à ceux que l’on avait quand on lisait beaucoup trop longtemps. S’ajoutèrent à ça sa tristesse et ses yeux se remplirent vite de larmes qui refusaient de couler, brouillant son champ de vision. Paniquée, elle perdit sa ligne, ne parvint plus à suivre ses lignes…

Le sourire de Dan, si satisfait.

On mit ce craquage de sa part sur le compte de l’émoi, après tout, elle n’avait que seize ans et venait de perdre son père. Elle fut prise par les épaules par les mains rassurantes de sa mère et emmenée loin des regards. Contrairement à ce qu’elle pensait, Dan ne souriait plus. Cette enfant avait besoin de soutien et d’aide, qu’il ne saurait certes pas apporter, mais sa mère le ferait très bien.

Troublé, ce fut à son jeune frère de prendre la parole. Moins perturbé par la présence de son demi-frère, il réussit à dire tout ce qu’il avait à dire sur son père, vantant à quel point il avait été un bon père pour lui et sa sœur. À ça, Dan n’avait que levé les yeux au ciel avec un ricanement nasal qui affirmait le contraire de ces innocentes paroles. Cependant, il en vint à se demander ce que son père avait bien pu être après son départ, s’il n’avait pas réellement été celui que dépeignaient ses derniers-nés.

La cérémonie sembla durer des heures, et plusieurs fois il envisagea de partir, ne supportant plus l’atmosphère qui régnait dans le cimetière, ni les gens qui lui lançaient un regard en coin, se souvenant petit à petit de ce garçon qui avait quitté le village dix ans auparavant. Mais il resta. Il voulait voir la terre l’avaler et le retenir prisonnier à jamais.

La cérémonie terminée, beaucoup quittèrent les lieux, des connaissances surtout, et bientôt restèrent seulement la famille et les amis proches, qui assistèrent à la descente du cercueil dans les entrailles de la terre.

De haut, Dan regardait son père disparaître pour toujours. Il était enfin mort. Véritablement enterré, et pas seulement que pour lui.

Et c’était un égoïste soulagement.


Alors, en fait, Dan a pas mal de frères et sœurs, en gros, son arbre généalogique donne ça :

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