L’année scolaire venait de commencer, mais le temps était resté en vacances d’été. Haletant, Icare se précipita vers l’ombre d’un arbre, qui ne lui apporta que peu de fraîcheur, mais c’était déjà plus supportable.

Il détestait rentrer à pied sous un soleil de plomb. Pourtant, le jeune garçon supportait très bien la chaleur. Quand il était petit, il jouait en pleine canicule à l’extérieur avec Dog. Mais aujourd’hui, il faisait particulièrement chaud, et le bitume sous ses pieds réfléchissait les rayons du soleil, en plus de fondre sous leur effet.

Abrité sous l’arbre, l’adolescent reprit son souffle et passa une main sur son front transpirant. La maison n’était plus qu’à dix minutes de marche, il prit son courage à deux mains et un chat passa à toute vitesse entre ses jambes, manquant de le renverser.

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- Shora ! Shora, reviens ! Arrêtez-la s’il-vous-plaît ! hurla une voix fluette dans son dos.

Réactif, le jeune garçon s’empara de l’animal qui essaya de le griffer, mais son don naturel avec les animaux réussit à le calmer.

Sa maîtresse arriva en haletant, trempée de sueur, cherchant son souffle perdu, les mains sur les cuisses. Il faisait beaucoup trop chaud pour courir après un chat fugueur.

- Merci beaucoup, parvint-elle à dire entre deux souffles. Elle s’enfuit toujours quand j’essaye de lui faire prendre un bain.

La petite chatte feula quand la jeune fille approcha ses mains pour la récupérer. Icare passa une main calme sur le haut de son crâne duveteux et l’animal ronronna soudainement.

- Ouah… Comment tu as fait ça ? s’exclama-t-elle, admirative, les yeux illuminés d’étincelles.

- Je sais pas, les animaux m’aiment bien, expliqua-t-il simplement.

Il lui tendit Shora, mais elle refusa de quitter ses bras pour rejoindre ceux de sa maîtresse.

- Ça te dérange pas de la ramener à la maison ? Elle veut pas que je la prenne…

- Pas de soucis.

Il regretta au moment même où il prononça ces trois mots. Il faisait bien trop chaud, même pour lui, pour se balader dans la ville avec un chat dans les bras. Mais avec un peu de chance, se dit-il, la fille n’habitait pas loin et il pourrait profiter le temps d’un instant de la fraîcheur de sa maison, s’il était invité à entrer. Sinon, il n’aurait qu’à blâmer son envie naturelle d’aider les autres.

- Au fait, je suis Théa ! s’écria-t-elle alors qu’ils commençaient à marcher en direction de la maison de la jeune fille.

- Icare, répondit l’adolescent avec un pâle sourire.

Depuis que Dog était tombé très malade quelques semaines auparavant et qu’il ne semblait pas guérir, le jeune homme était devenu quelque peu taciturne. Le chien n’était pas si vieux, dix ans à peine, mais les chiens de sa race n’étaient pas faits pour vraiment vivre plus longtemps que ça. Dog, son chien, son compagnon de toujours, son meilleur ami, allait bientôt mourir. Pourquoi ne pouvait-il pas simplement vivre aussi longtemps que lui ? Il ne pouvait imaginer sa vie sans Dog, elle serait bien trop… vide. Déjà qu’elle l’était devenue après le départ de Maïa, deux semaines auparavant. 7 septembre, elle avait eu dix-huit ans, et elle était partie. Ça la démangeait depuis si longtemps. Sa majorité obtenue, elle avait rejoint Louis dans son appartement en ville, emportant Snow avec elle. Son absence à la maison ne se faisait que peu ressentir, puisque depuis plusieurs années déjà, elle passait le plus clair de son temps à l’extérieur, mais Icare avait perdu l’un de ses repères maintenant. La chambre de sa sœur était désespérément vide, seuls restaient ses vieux dessins accrochés aux murs. Et il n’y avait plus de chat pour animer la maison.

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Il se surprit à observer Théa pendant le trajet. Elle était tout à fait banale. Ses cheveux noirs tombaient sans contrôle sur ses épaules mattes, et ses yeux si marrons qu’ils paraissaient noirs attrapaient du regard chaque élément sur leur passage, l’oiseau qui s’était posé sur la barrière, la jolie fleur rose au bord du chemin, le nuage qui passait devant le soleil, leur offrant de l’ombre quelques secondes.

Elle n’était pas ce qu’on pouvait appeler une jolie fille. Ses yeux étaient trop grands, à demi cachés par une paire de lunettes carrées, son nez trop épaté, sa bouche trop large pour son visage, ses joues trop rondes…

Mais elle avait une jolie voix à peine aigüe, une jolie voix qui s’extasiait d’une curiosité charmante d’enfant. Un peu comme Icare. Avant. Lui aussi était curieux et s’extasiait de tout ce que son environnement pouvait lui faire découvrir. Mais sans Dog à ses côtés, tout semblait fade.

Une main passa frénétiquement devant ses yeux et le garçon sursauta. Perdu dans ses pensées, il ne faisait plus attention à ce que Théa lui disait. Dans ses bras, le chat continuait de ronronner doucement.

- Hein, quoi ? Pardon… bégaya-t-il.

- Je te demandais si tu étais au lycée ou au collège, parce que je t’ai jamais croisé au lycée.

- J’y suis pourtant, je suis en seconde.

- Ooow, cool, je croise pas énormément de secondes, c’est pour ça alors. Je suis en première, moi ! annonça-t-elle sans même qu’il le demande. Ça y est, on arrive ! Enfin, je commence à mourir de chaud, là !

Théa habitait une modeste maison faite entièrement de pierres dans les plaines de Monte Vista, pas très loin du lycée. Elle semblait accueillante et chaleureuse, un peu comme son habitante. Les deux adolescents entrèrent par la baie vitrée laissée ouverte quand Théa s’était lancée à la poursuite de son chat. Les volets qui donnaient sur le sud avaient été fermés pour empêcher la chaleur d’entrer. L’air frais gardé à l’intérieur de la maison frappa Icare en plein visage, mais il s’en délecta. Il avait eu bien trop chaud.

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Il se baissa et laissa le chat descendre, même s’il ne le voulait pas vraiment. Les animaux l’aimaient tellement qu’ils refusaient de le laisser.

- Hu, je suis si jalouse que Shora t’aime tant alors qu’elle ne te connait pas… se lamenta la jeune fille. Elle ne fait que me griffer et me miauler dessus.

Pour illustrer son propos, elle présenta ses bras écorchés et sillonnés de cicatrices, toujours avec un sourire imperturbable, comme si elle était fière de ces écorchures, ce qu’elle était sûrement, en fait.

Elle tenta de prendre Shora dans ses bras, mais la chatte feula à son approche, et l’adolescente recula en soupirant.

-Oh ! Tu veux quelque chose à boire ? proposa-t-elle soudainement, se rappelant qu’il faisait chaud et que ce garçon qu’elle avait forcé à venir ici avait peut-être soif.

Icare acquiesça et elle se précipita à la cuisine, le laissant misérablement planté en plein milieu du salon. Il était dans la maison de quelqu’un d’autre, une fille qui ne connaissait absolument pas, et il n’osait prendre la moindre initiative, malgré le canapé qui lui tendait les bras pour qu’il s’y jette. Il n’osait même pas visiter, ou rejoindre Théa à la cuisine, alors il attendait, sans bouger. Pour occuper ses doigts et son esprit, il sortit son téléphone, même s’il n’avait rien à faire dessus. Juste pour avoir quelque chose à faire.

- Tiens !

La voix de la jeune fille le tira de sa fausse concentration. Elle avait dans chaque main un verre d’eau fraîche et avec un sourire, elle lui en tendait un.

- Merci.

Il prit l’un des verres et descendit d’une traite son contenu, bien plus vite qu’il ne l’avait voulu. Mais sa gorge était tellement sèche, son corps si déshydraté qu’il n’avait pu se contrôler.

- Hé, reste pas planté là, viens t’asseoir. À moins que tu ne veuilles rentrer, je t’ai un peu forcé à venir ici, désolée…

Il accepta sa proposition et se laissa tomber dans le canapé à ses côtés. Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait accepté, en vérité. Il n’avait rien à faire ici, il ne la connaissait pas, et ne la croiserait peut-être plus jamais. Mais il ne s’était pas vu refuser, sans vraiment savoir pourquoi.

Shora profita du fait qu’il soit assis pour grimper sur ses genoux et s’y lover. Vexée, Théa tira la langue à son animal qui refusait de l’aimer. Puis elle sourit à Icare, mais le garçon était de nouveau perdu dans ses pensées, le regard dans le vide, triste.

- Hé, qu’est-ce qui va pas ? s’inquiéta la jeune fille, son sourire disparu face à la détresse de son nouvel ami.

Aucune réponse.

- Désolée, peut-être que tu veux pas en parler, je veux dire, je comprends, on se connait pas après tout, mais t’as l’air sympa, alors je m’inquiète et…

Elle parlait trop, une nouvelle fois. Ça lui arrivait tellement souvent, elle commençait à parler et ne pouvait s’arrêter jusqu’à ce qu’on lui dise de se taire. Elle n’arrivait jamais à se contrôler d’elle-même, et elle espérait que ce garçon la couperait ou lui hurle de se taire, avant qu’elle ne devienne trop insupportable.

- C’est mon chien…

La voix fluette et enjouée de Théa s’évanouit tandis que s’élevait celle grave et nostalgique d’Icare.

- Il est en train de mourir.

Elle avait trop parlé, comme d’habitude. Et voilà qu’elle avait amené ce garçon inconnu à parler d’un sujet sensible. Parfois, elle ne rêvait que d’une chose : se couper la langue.

- Je suis désolée… souffla-t-elle, incapable de savoir comment réagir. Il a quel âge ?

- Dix ans. C’est déjà beaucoup pour un chien de sa race. Et je n’arrive pas à me faire à l’idée de ne plus le voir.

- Il n’est pas encore mort. Tu sais, la clé est de ne pas l’éviter.

Elle recommençait à parler. S’il ne l’arrêtait pas, elle irait au bout de son histoire, elle le savait, même si elle venait à remarquer que son histoire n’intéressait pas son interlocuteur.

- De ne pas être triste, et de ne pas lui montrer. Passe du temps avec lui, aime-le, fais-lui vivre les meilleurs derniers moments, construis-toi les plus beaux souvenirs avec lui, ou tu le regretteras et…

- Tu as l’air de savoir de quoi tu parles, fit-il remarquer.

Le regard de la fille s’assombrit et un pâle sourire fleurit sur ses lèvres pulpeuses.

- Disons que j’ai vécu ça, la mort d’un chien. C’était y’a deux ans. Il avait mangé quelque chose qu’il n’avait pas pu digéré, et il a arrêté de manger pendant des jours, sans qu’on puisse faire le moindre diagnostic, parce que notre véto était une vraie nulle. Puis on l’a emmené à la clinique et c’est là qu’on a su, et qu’il a été hospitalisé. Mais il était trop faible à cause de ces jours sans manger, et il ne s’en est jamais remis. Et moi, bah, j’suis pas allée le voir pendant sa convalescence, parce que je voulais pas le voir souffrant, et je pensais vraiment qu’il allait revenir, tu vois ? Alors du coup, la dernière fois que je l’ai vu, je lui ai juste gratté le dessus du crâne quand il est parti en lui disant « à la semaine prochaine, mon gros », parce que j’y croyais, mais il est jamais revenu, et je regrette tellement… Alors je t’interdis d’éviter ton chien parce que tu veux pas le voir souffrant, ok ?

- J’ai jamais dit que je voulais l’éviter…

Par respect, il avait attendu que la jeune fille finisse son monologue, écoutant à son poignant témoignage. De toute évidence, elle n’en avait jamais parlé à qui que ce soit avant, elle avait parlé si vite, avec un telle fougue qu’il était évident qu’elle avait voulu se libérer d’un poids, alors il avait écouté, car il pouvait la comprendre, au fond. S’il ne comptait pas éviter Dog, le voir dans cet état lui était en effet douloureux, et aurait voulu tout faire pour ne pas avoir à y faire face.

- Oh…

Elle cacha son visage dans ses mains, terriblement confuse. Comme d’habitude, elle s’était laissée porter par ce qu’elle disait, sans vraiment prendre le temps de vérifier que ce qu’elle disait avait le moindre rapport avec la conversation.

- Il faut me couper quand je commence à trop parler, avertit-elle un peu trop tardivement.  

- T’avais l’air d’avoir envie d’en parler, alors je t’ai laissée parler.

- J’ai toujours envie de parler de choses, stupides ou non, avoua-t-elle. Faut me couper, sinon je ne le fais pas moi-même.

Un sourire traversa le visage du garçon. Cette fille et sa manie de trop parler étaient amusantes. Il n’était pas habitué à une fille si expressive, ses deux sœurs étant assez taciturnes. Mais il aimait ça. C’était beaucoup plus amusant chez une fille, et… il trouvait ça mignon.

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Son téléphone, pendant stupidement dans sa main à demie-ouverte, vibra soudainement. Le nom d’Erato s’afficha et le cœur d’Icare rata un battement. Il était rare pour sa sœur aînée de l’appeler, l’adolescent, malgré ses quinze ans, était assez autonome. Si elle appelait, ce n’était pas parce qu’elle s’inquiétait de ne pas le voir rentrer à la maison.

- Désolé, je dois répondre, s’excusa-t-il auprès de Théa.

Elle hocha la tête en signe de compréhension, et le jeune garçon se leva et s’éloigna un peu, pour être plus tranquille.

- Icare ?

La voix de sa sœur s’éleva de l’appareil, paniquée.

- Est-ce que tu peux venir chez Maïa, s’il-te-plaît, continua-t-elle immédiatement sans lui laisser le temps de répondre.

- Pourquoi, qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? s’enquit-il, alarmé par le ton qu’avait la voix de la muse.

- Rien, rien du tout, c’est juste que… je peux pas t’en parler au téléphone, s’il-te-plaît Icare, viens.

- J’arrive.  


Boum, cliffhanger 8) ne me remerciez pas.

Bon, la semaine dernière, il n'y a pas eu de chapitre. Et je pense qu'en fait, on va repartir sur un chapitre toutes les deux semaines, parce qu'un rythme hebdomadaire va tout simplement être impossible. J'ai absolument sous-estimé à quel point la fac pouvait être chronophage (ainsi qu'une vie sociale, j'en avais pas vraiment avant, mais bordel, ça bouffe un temps fou cette chose ._.). En plus, mon rythme de vie me crève, avant je tenais jusqu'à 1 ou 2h du matin et je pouvais écrire, maintenant à 23h (voire avant), fini, apu Mae, donc beaucoup moins de temps pour écrire. Donc (re)bonjour la fréquence toutes les deux semaines \o/

Sinon, que pensez-vous de ma petite Théa ? c:

Et sorry not sorry pour Dog, mais le pauvre ne va pas vivre éternellement malheureusement ;_;

Ah, et j'ai sorti le chapitre 3 du déséquilibre aussi, c'est par ici : http://maeleo39.wixsite.com/ledesequilibre/d-chapitre-3