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Ce soir-là, malgré la fatigue, Erato attendait. Elle attendait, attablée à la salle à manger, une tasse de café fumant devant elle. À la lumière blafarde de la lampe halogène qui éclairait cette pièce depuis trop longtemps maintenant, elle lisait en prenant son temps, appréciant le calme et la sérénité que lui offrait la nuit, chose qu’elle n’avait pas faite depuis ce qu’il lui semblait être une éternité. Mais, et ce n’était malheureusement pas contraire à ses habitudes, elle le faisait fébrilement. Son genou tremblait tellement qu’elle n’arrivait plus à en reprendre le contrôle, ses longs doigts tapotaient régulièrement la table en bois, se synchronisant sur le tic-tac incessant de l’horloge qu’elle n’entendait plus tant elle s’y était habituée.

Ce soir-là, malgré la fatigue, elle attendait Ludovic. Cela faisait depuis le début de la semaine qu’elle ne l’avait pas vu, pas même une seconde. Il partait le matin alors qu’elle dormait encore, et rentrait le soir alors qu’elle dormait déjà, comme s’il le faisait exprès pour l’éviter, pour éviter sa famille. En vérité, elle savait précisément que c’était ce que qu’il faisait. Il lui fallait maintenant le confronter, le faire avouer, et lui soutirer des explications. Elle savait qu’il avait peur des problèmes qu’ils n’avaient pas prévu et que toute cette situation avec la nouvelle peur d’Aeson et l’incarcération de Maïa rendait l’ambiance à la maison très malsaine. Elle ne lui en voulait pas, au fond, de l’éviter le plus de temps possible. C’était étouffant. Mais en tant que compagnon, et en tant que père, il n’avait pas le droit de les laisser ainsi et de fuir comme un lâche.

La muse fut arrachée à sa lecture par le bruit de la clé que l’on faisait jouer dans la serrure. Elle releva subitement la tête, confuse tout d’abord, avant de reprendre conscience de son environnement et de ce qu’elle faisait là, à attendre. Cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas été absorbée par un livre, et c’était une sensation agréable qui lui avait manqué. En silence, elle marqua sa page et poussa l’ouvrage au loin, avant de se lever.

Ludovic ne la remarqua pas, au début. Il était tellement habitué à ce qu’elle dormît quand il rentrait qu’il alla directement dans la cuisine où il se servit un grand verre d’eau. Ce ne fut que lorsque sa compagne se racla la gorge qu’il s’aperçut de sa présence ;

- Erato ? s’écria-t-il avec un sursaut. Tu ne dors pas ?

- Je t’attendais, en fait, répondit-elle simplement, ne laissant transparaître aucune émotion.

Mais il avait parfaitement compris. Il n’avait pas besoin qu’elle exprime ses émotions pour qu’il sache pourquoi elle l’attendait. Plusieurs jours que, bien que vivant dans la même maison, ils ne s’étaient pas vus. Et il en était le fautif.

Il soupira longuement, sa mine s’affaissa. Les lèvres pincées, il osa enfin relever la tête vers sa petite-amie, le regard lui priant de le pardonner. Cette dernière n’avait pas bougé d’un centimètre. Son visage restait le même, son regard était fixé sur lui, inexpressif.

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- Je suis désolé… lâcha-t-il enfin en secouant faiblement la tête.

- Je suis pas sûre que ce soit suffisant… dit-elle tristement.

Il gloussa nerveusement, frotta son front de sa paume de main moite.

- Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? J’ai paniqué. Je pensais pas que… que la presque-noyade du petit nous rendrait tous comme ça et…

- Comme quoi ? releva Erato, curieuse de savoir ce qu’il voulait dire par là.

- Aussi... tendus, répondit-il franchement. Je pensais pas que ça créerait un problème de plus, et j’ai paniqué, alors j’ai préféré passer du temps au boulot… Je n’ai aucune excuse, je sais…

- Non, tu n’en as aucune, en effet, affirma-t-elle froidement.

À quoi jouait-elle ? Elle devrait être énervée, lui hurler dessus, mais elle en était incapable. Elle n’était pas énervée contre lui, ni même contre elle, ni contre personne, en vérité. Elle était juste épuisée. Épuisée par cette vie qui s’obstinait à ne lui faire aucun cadeau. Elle n’avait pas envie de se disputer. Elle voulait juste vivre une vie tranquille, vivre amoureuse, et aimante, avec sa famille et son meilleur ami.

- Écoute, je comprendrais parfaitement que tu m’en veuilles, et que tu me foutes même à la porte ce soir même, je…

- C’est ce que tu voudrais ?

Il n’y avait aucune animosité dans sa voix. Ce n’était qu’une question des plus sincères.

- J’aimerais l’éviter, avoua-t-il, embarrassé. Je ne pensais pas à mal, j’ai juste… merdé.

Elle soupira. Tout en baissant la tête, elle tourna les talons et se dirigea vers la porte fenêtre. Dehors, le ciel était dégagé et laissait entrevoir les milliers d’étoiles qui paraissaient son manteau de nuit.

- Qu’est-ce qu’on est en train de devenir, Ludovic ?

Il s’approcha d’elle, et observa les étoiles à travers la fenêtre à ses côtés. Pendant de longues minutes, aucun des deux ne parla, se laissant bercer par le tic régulier de l’horloge et le calme de la nuit. Ils n’avaient envie ni l’un, ni l’autre, de répondre à cette question. Ils n’allaient rien devenir de particulier, n’est-ce pas, tout serait comme avant.

Puis la fatigue rattrapa Erato à toute vitesse, et pour la première fois depuis des jours, elle s’endormit dans les bras de son compagnon.

 

Ce fut Dan qui trouva une solution à leur éloignement. Occupé à démêler les nombreux câbles derrière sa télévision avec Erato qui l’observait calmement sans lever le petit doigt pour l’aider, il lâcha :

- Tu sais ce qu’il vous faudrait, à vous deux ? Un week-end à deux. Juste vous deux, pour vous retrouver un peu. Hestia et moi, on garderait le petit. T’en dis quoi ?

Elle en disait que c’était une idée excellente, même si elle appréhendait le fait de laisser Aeson sans ses parents. Comme autrefois avec Maïa et Icare, la muse aimait avoir le contrôle sur tout et savoir constamment que les enfants allaient bien. Aeson n’échappait pas à la règle. Surtout depuis qu’il avait failli se noyer.

- Erato, je sais que tu es en train de stresser à l’idée de laisser Aeson avec Hestia et moi, railla Dan sans se retourner, toujours occupé à tirer au hasard sur les fils, espérant vainement qu’ils se démêlent tous seuls, comme par magie.

- Je, non, c’est pas vrai !

- Je te connais par cœur, je sais même que tu es en train de te triturer les doigts, j’ai pas raison ?

Il se retourna pour affirmer ses dires. Erato ne l’avait même pas remarqué. Ses doigts se nouaient et se dénouaient indépendamment de sa volonté. Elle se força à arrêter.

- Je sais m’occuper d’Aeson, ne t’inquiète pas, il ne lui arrivera rien. Partez en week-end, faites-nous une muse, et reviens reposée. Tu en as besoin.

Après une discussion avec Ludovic, ils prirent la décision de partir le week-end suivant. Le plus tôt était le mieux, à vrai dire, Erato devenait de plus en plus fatiguée, et elle et Ludovic se voyaient de moins en moins. Même s’il en avait parlé la veille, ils savaient tous deux qu’ils n’arriveraient pas à se trouver du temps à deux s’ils n’en faisaient pas l’effort.

Ils arrêtèrent leur destination sur Bearwell, une petite ville perdue dans les montagnes voisines à Hidden Springs. Ils avaient voulu éviter cette dernière parce qu’ils y passaient déjà énormément de temps, et qu’ils avaient besoin de nouveauté.

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Ils partirent le vendredi suivant, après avoir longtemps dit au revoir à leur fils, qui voyait partir ses parents sans vouloir comprendre. Il était pourtant assez grand pour concevoir le fait qu’ils partaient sans nécessairement l’abandonner. Mais Aeson était ainsi, il avait besoin d’être entouré, de savoir ses parents près de lui. Finalement, il les laissa partir non sans pleurer un peu, mais Dan le fit très vite rire et retrouver sa bonne humeur de petit garçon.

- On va manger une glace ? proposa-t-il en réajustant le bambin contre sa hanche.

Les deux jours passèrent à une vitesse folle, aussi bien pour le couple que pour Dan et le petit. Le beau temps avait heureusement été au rendez-vous, et ils avaient pu profiter du printemps comme il se devait. Dan l’avait emmené au parc, où il s’était fait un ami le temps d’une après-midi, ils étaient allés jusqu’à la colline, pour observer les vagues se heurter aux falaises et chercher des formes dans les nuages qui passaient paresseusement au-dessus d’eux. Le soir, ils avaient regardé des dessins animés, et Dan s’était plu à retomber ainsi dans son enfance. Si Erato avait été là, elle se serait moquée de lui.

- Hé, regarde qui c’est qui arrive ! dit l’adulte au bambin en pointant du doigt une voiture qui approchait de la maison.

- Maman ! s’écria joyeusement Aeson.

Cette dernière avait repris des couleurs. Un sourire était plaqué sur son visage reposé, les poches noires sous ses yeux avaient diminué de volume, et une faible lueur les illuminait de nouveau. La voir ainsi réjouit Dan. Il avait eu raison, un week-end loin de ses problèmes avec l’homme qu’elle aimait avait été la bonne solution. Elle avait enfin pu se reposer, et retrouver son couple.

- Mon bébé ! appela-t-elle en tendant les bras vers son fils, impatient lui aussi.

Elle l’enlaça longuement, le couvrant de bisous, lui arrachant son petit rire si réconfortant.

- Comment c’était ? demanda Dan.

- Super ! Merci beaucoup ! s’exclama-t-elle avec un grand sourire tout en le prenant dans ses bras.

Son ami sourit. Cette Erato-là lui avait terriblement manqué, et la retrouver le rendait tellement ému qu’il dut refouler quelques larmes.

- C’est tellement joli à Bearwell, c’est beaucoup plus petit qu’Hidden Spings, mais beaucoup plus calme, et puis ça change ! Il faudrait qu’on y retourne, et que tu viennes !

Elle semblait si enthousiaste, si pleine de vie. Cela faisait une éternité qu’il n’y avait pas eu cette joie dans sa voix. Dan remercia silencieusement Bearwell. Cette ville avait rendu la joie de vivre à la muse.

Tout comme elle rendrait la joie de vivre à celle qui grandissait en ce moment même dans son ventre.


Eh non, Erato n'est ni morte, ni dans le coma, je suis pas SI cruelle (quoique). Le dernier petit paragraphe du chapitre précédent voulait juste insister sur le fait que Ludovic et Erato passaient de moins en moins de temps ensemble. 

Il a désormais plus de chapitres portant sur la génération 4 que de chapitres portant sur les trois autres générations :') Ma petite Erato m'a énormément inspirée ^-^

Sinon, j'ai rien d'autre à dire, du coup, je repars réviser mes partiels, tschüss !