Ellie découvrit le soir-même où elle avait entendu le nom d’Euterpe auparavant. C’était internet qui lui avait donné la réponse, quand elle tapa le nom dans la barre de recherche. Euterpe, dans la mythologie, était la muse de la musique. Ses cours d’histoire traitant de la mythologie remontaient à loin désormais, mais elle savait tout de même qui étaient les muses. Neuf femmes, toutes ayant un lien avec un art ou une discipline. Elle se souvenait de Thalie, la muse de la comédie, ou encore de Calliope, un nom qu’elle savait grec, mais elle ne savait quelle muse celle-ci était. Et Euterpe, la muse de la musique.

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Elle fronça les sourcils, perplexe. Elle ne savait pas vraiment quoi penser de cette information. Euterpe avait un véritable don pour la musique, c’était indéniable. Même Ellie qui ne s’y connaissait en rien et qui l’avait entendu jouer que quelques minutes l’avait compris. Ce qu’elle avait joué… Elle en frissonna rien qu’en y repensant. Mais qu’elle porte le nom de la muse associée ? Étrange coïncidence, trop suspecte coïncidence…

La jeune rousse ne la connaissait pas, après tout, et Euterpe avait commencé son prénom par « Ro », avant de se raviser et lancer « Euterpe », du haut de son balcon. Qu’essayait-elle de faire ? Jouer un rôle ? Prétendre être réellement la muse de la musique, alors qu’elle n’était qu’une fille ordinaire ? Ellie n’avait pas envie de s’énerver toute seule sans preuve, mais cette coïncidence, cette coïncidence, elle était trop grosse.

Elle avait rendez-vous avec la brune le lendemain. Les deux filles s’entendaient vraiment bien et la plus âgée avait exprimé l’envie de revoir la jeune fille. Peut-être par véritable intérêt, ou peut-être par ennui, mais Ellie n’avait pas refusé. Elle aimait le contact humain, et se faire de nouveaux amis.

Surtout des amis capables de composer le chant de la montagne.

Mais elle n’aimait pas les menteurs. Elle craignait vraiment qu’Euterpe ne lui eut menti sur son nom. Elle lui poserait la question le lendemain, se promit-elle, avant d’aller se coucher, la tête pleine d’appréhension et d’incertitudes.

 

- Je comprends…

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Sa voix était sans souffle, à cause de l’air qui se raréfiait et de l’effort demandé à son corps pour faire un pas devant l’autre dans du dénivelé enseveli sous la neige.

- Je comprends vraiment. Je…

Elle fut incapable de continuer sa phrase, le souffle lui manquait. Elle s’arrêta, totalement épuisée, elle n’était habituée ni au sport, ni aux hautes altitudes avares en oxygène. Les mains sur les genoux, elle inspira et expira longuement, bruyamment, aux portes de la mort, lui semblait-il. Puis elle se laissa tomber dans la neige, regrettant presque aussitôt son choix. Ses fesses étaient gelées, désormais.

- Ça va ? s’inquiéta Ellie.

- Oui, je… Je ne me suis pas encore habituée à l’air de montagne… haleta Euterpe d’une voix rauque.

Elle prit le temps de reprendre son souffle avant de continuer.

- Euterpe est mon vrai nom, j’ai ma carte d’identité pour te le prouver si tu veux, mais je comprends pourquoi tu doutes. Je me demandais quand tu allais m’en parler, en vérité, avoua-t-elle avec un sourire triste.

Ellie vint s’asseoir à ses côtés, et essaya de rencontrer les yeux marrons de sa nouvelle amie, mais ils étaient rivés sur la montagne devant elle. Compréhensible, tant c’était beau.

- Avant, je n’avais jamais vraiment de problème avec mon nom, continua-t-elle. C’est quand j’ai commencé mes études dans la musique qu’on a commencé à me faire des remarques, à croire que je mentais, que je voulais juste me la jouer. Du coup, maintenant, là-bas, on m’appelle Rowan. Ça évite les questions. Mais ici, j’avais simplement envie d’être moi-même.

Elle paraissait sincère, aux yeux d’Ellie. Son ton débordait de vérité. Son regard nonchalamment perdu entre les pics enneigés lui demandaient silencieusement de la croire. Elle avait besoin d’être crue par quelqu’un.

- Alors on peut dire que tu es vraiment la muse de la musique, sourit Ellie, fascinée par cette belle coïncidence.

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- Oui… Ça on peut le dire, sourit en retour Euterpe.

Elle avait un sourire magnifique, qu’elle tenait de sa mère. Quand elle souriait, ses pommettes ressortaient légèrement, ses yeux se plissaient, faisant briller l’étincelle dans ses yeux de mille feux. Ellie aurait aimé avoir un si beau sourire.

- Pourquoi Rowan ? Ça ne ressemble vraiment pas à ton nom d’origine.

- J’ai entendu ce nom dans une série. Et je l’ai bien aimé.

Tout simplement.

- Dis, tu crois que tu pourrais composer un morceau sur la montagne ? demanda innocemment Ellie, ou du moins, essaya-t-elle de paraître innocente.

La muse considéra l’idée un moment. Elle était venue ici, à Bearwell, dans ce but, à la base. Elle était venue pour essayer de renouer avec une inspiration perdue depuis les derniers évènements de sa vie, mais tout ce qu’elle avait essayé jusqu’à maintenant était médiocre. La montagne, qui l’avait si souvent inspirée à Hidden Springs, semblait n’avoir aucun effet ici. Elle se demandait vraiment ce qu’avait entendu Ellie pour que ça lui paraisse si spécial, et qu’elle l’admire pour sa musique.

- Je pourrais. Mais j’ai perdu mon inspiration… se désola-t-elle.

- Pourtant ce que tu as joué était très beau.

- C’est parce que tu ne t’y connais pas bien. C’était affreux.

Ellie était outrée. Comment un artiste pouvait-il penser ça de son propre travail, de sa propre création ? Pourquoi manquait-elle tant de confiance en elle ? Ce qu’elle avait joué… Ellie n’en revenait toujours pas, à vrai dire. Cette nostalgie, cette poésie qui s’étaient émanées des notes de musique, même Ellie, la fille hyperactive, sans aucun sens créatif, et que l’art ne parvenait à toucher, les avait ressenties. Il y avait de la magie dans la musique d’Euterpe.

- Mais si, j’ai trouvé ça magnifique.

- Ce que je jouais avant l’était peut-être. Plus maintenant.

- Pourquoi ?

- Pour rien.

Elle n’insista pas d’avantage. Le visage d’Euterpe s’était soudainement refermé, son ton était devenu dur, cassant, aussi froid que la neige qui essayait vainement de rentrer dans ses bottes. Ellie avait été trop curieuse, après tout, elle ne pouvait excepter d’une personne qu’elle venait de rencontrer de lui raconter tous ses problèmes. Elle n’avait elle-même pas parlé de ses problèmes à la brune, de peur de l’ennuyer.

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Elles restèrent de longues minutes sans rien dire, contemplant la montagne en face. Dans la vallée, un rapace volait entre les nuages filandreux et volatiles, s’amusant avec le vent, côtoyant les rayons du soleil pendant leur parcours jusqu’au sol, tutoyant la voute céleste. Ellie l’enviait. Comme elle aimerait voler, elle aussi. Parcourir la montagne depuis les cieux, la découvrir d’un tout nouvel angle, faire partie d’elle, de son écosystème, entièrement. Les humains n’en faisaient pas réellement partie. Ils se tenaient simplement là, retenant leur souffle pour ne pas déranger la nature qui vivait là depuis toujours, essayant de s’y intégrer, en vain. L’homme ne faisait plus partie de la nature, ni de la montagne.

Oh, comme elle aimerait voler. Faire signe aux anges qui l’observeraient depuis leur nuage. Peut-être même qu’elle verrait son père, tentant d’escalader un cumulonimbus. Quand elle s’imaginait où était maintenant son père, elle le voyait toujours en train d’escalader les nuages, pour le simple plaisir d’escalader. L’escalade était dans son sang. Elle n’était pas sa fille pour rien.

 

Qu’avait-elle cru ? pensa-t-elle avec fureur en ouvrant la porte de l’appartement qu’elle louait avec son père. Pouvoir échapper à son passé, faire comme de rien était pendant une semaine, quand bien même la bouille de sa fille qu’elle voyait chaque soir lui rappelait quelle était sa vie maintenant ? Elle n’était qu’une imbécile. Elle y avait cru, vraiment cru. Qu’elle pourrait retrouver cette inspiration, cette envie de jouer. Elle avait cru de nouveau l’avoir la veille, après sa première expérience en escalade, mais dès qu’elle avait franchi le pas de la porte, la vie l’avait immédiatement harcelée, à tel point que son envie était partie. Son cher violon était resté dans le coin de la pièce où elle l’avait laissé plusieurs jours auparavant.

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Elle avait essayé d’être elle-même ici, d’utiliser son vrai nom, pas ce pseudonyme forcé, mais apparemment, elle n’était pas faite pour être elle-même. C’était trop suspect. Si elle voulait vivre tranquille, elle devait faire un choix entre son nom, son identité ; et sa passion. Elle ne pouvait être Euterpe et être un génie de la musique en même temps.

Peut-être que son manque d’inspiration venait de là. Elle était complètement perdue entre ces deux personnes qu’elle était et ça la tiraillait, elle en perdait le sommeil. Elle ne savait plus qui elle avait envie d’être. Elle voulait, oh oui, elle aurait voulu, pouvoir faire comme elle l’avait prévu, être Rowan à l’université, puis redevenir elle-même une fois ses études terminées. Ses études qui allaient lui prendre une année de plus. Une difficile année à supporter. Comment pourrait-elle redevenir elle-même pour toujours si elle n’arrivait pas à le faire pour une semaine de vacances ? Le personnage de Rowan était à présent ancré en elle, et elle était désormais incapable de s’en détacher.

Son séjour ici lui avait fait comprendre… À présent, elle avait perdu la musique, en plus de son nom.

Elle n’avait plus rien.

Rien qu’une vie dont elle ne voulait pas.


Ohohoh, que de joie par ici o/ On commence doucement à en savoir plus sur Euterpe, mais nous sommes encore loin de toute la vérité !

Sinon, je m'excuse pour la semaine dernière, ça a été très chargé, et en plus, j'ai un semblant de vraie vie sociale maintenant, rien ne va plus dans ce monde.

Sur ce, tschüss