Euterpe ne répondit pas à ses messages le lendemain. Son téléphone restait horriblement silencieux et immobile. Pas une seule fois dans la journée il ne sonna, ni ne vibra pour avertir d’une réponse. Ellie l’observait du coin de l’œil, avachie sur son bureau, sur ses feuilles de cours. Aujourd’hui, avait décidé sa mère, c’était devoirs. Corentin les avait déjà faits, bon petit garçon qu’il était. Quant à Ellie, il avait toujours fallu la forcer pour qu’elle s’y mette.

Mais ce jour-là, la jeune fille n’avait qu’Euterpe en tête. Elle se demandait pourquoi elle ne répondait pas. Avait-elle dit quelque chose qu’il ne fallait pas la veille ? Sans doute, elle ne connaissait rien de cette fille et elle avait sans doute abordé des sujets qu’il fallait éviter. Elle devait la voir. Rester en contact avec elle. Elle seule pourrait lui composer le chant de la montagne.

 

Elle se rappelait dans quel immeuble la violoniste avait loué un appartement. Et d’un seul coup d’œil, sa mémoire lui envoya une image mentale de cette dernière jouant de son instrument, sur le balcon.

- Celui-là, lâcha-t-elle en désignant ledit balcon.

En revanche, s’il était simple pour elle se repérer dans la montagne, c’était beaucoup plus dur de le faire dans un immeuble. Elle savait que c’était au troisième étage, tout à droite, mais comment accéder à cet appartement, elle n’en avait aucune idée. Surtout quand, enfin arrivée, deux portes se trouvaient côte à côte. Une chance sur deux. Elle n’était ni chanceuse, ni malchanceuse. Il lui fallait essayer.

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Elle choisit celle de gauche, et elle pensa tout d’abord s’être trompée quand un homme d’âge mûr, dans les cinquante ans, les cheveux grisonnants, vint lui ouvrir. Puis elle l’entendit. La voix d’Euterpe, qui demandait qui c’était. Bientôt, elle apparut dans l’encadrement de la porte, un bébé dans les bras, qu’elle faillit lâcher en la voyant.

- Ellie, que… je… qu’est-ce que tu fais là ? Papa, prends Paule s’il-te-plaît.

Elle tendit l’enfant à l’homme. Euterpe avait une fille ? Elle ne lui avait jamais dit, pourtant, ce n’était pas vraiment une information qui s’oubliait.

- Tu… commença-t-elle.

- Je vais tout t’expliquer, si tu veux. Mais pas ici.

 

Le temps était splendide. L’été se poursuivait, réticent quant à l’idée de céder sa place à l’automne et sa fraîcheur. Il avait envie de rester dans cette partie du monde, de la réchauffer des rayons de son soleil brûlant.

Malgré la mi-septembre qui arrivait, les températures tournaient encore autour des vingt-cinq degrés. Dans les rues, les femmes se promenaient en robes et nu-pied, certains hommes gardaient encore leurs shorts dans lesquels ils avaient vagabondé tout l’été. Aux terrasses, des couples se donnaient rendez-vous autour d’une glace, des amis discutaient des dernières nouvelles, un verre devant eux, et les habitués buvaient leur café avant d’aller travailler.

Euterpe ne faisait pas exception. Souriante, elle arborait fièrement une robe beige et bleue aux manches bouffantes ayant appartenu à sa grand-mère, qu’elle n’avait pas connu. C’était une très vieille robe, elle devait avoir dans les cinquante ans, mais la jeune muse l’adorait. D’après sa mère, elle avait été la robe préférée de Thalye. Alors sa petite-fille, qui n’avait pas eu la chance de la connaître, aimait la porter, en hommage.

Lazio était une ancienne ville fortifiée. Mais contrairement aux fortifications de Monte Vista qui depuis des centaines d’années résistaient à la météo et aux dommages du temps et entouraient encore aujourd’hui la ville entière, il ne restait de celles de la ville universitaire que des fragments disséminés un peu partout autour du centre-ville, en délimitant vaguement les frontières.

Euterpe se dirigeait vers l’ancienne forteresse. Là, les remparts étaient plus ou moins intacts, néanmoins recouverts de lichen et de mauvaises herbes. C’était un joli endroit à visiter, surtout pour une nouvelle venue dans cette ville.

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Un peu à la manière de Monte Vista, la forteresse se trouvait en haut d’une colline, point autrefois stratégique pour observer les ennemis et empêcher les attaques. La chaleur se fit bientôt ressentir, et Euterpe releva alors ses cheveux en une queue de cheval, pour éviter qu’ils ne tombent contre sa nuque.

Surplomber une ville, ça a un effet grisant. Quand on surplombe une ville, plus rien n’a d’importance. Les choses disparaissent, on ne reconnait plus rien. On essaye, au début de se repérer, de deviner les rues qu’on connait, de trouver notre maison, la grande place, ou l’université au centre-ville. Puis on abandonne. Une ville, de haut, c’est beau, mais ça ne ressemble à rien. Une vague de toits oscillant entre le rouge et le marron, là, pour changer, un dôme, ici, une tour, au fond, les banlieues qui gâchent tout paysage avec leurs HLM.

Quand on surplombe une ville, le vent vient toujours jouer avec nos cheveux, fait bruisser les arbres qui nous entourent, affole les insectes qui jusqu’alors batifolaient en paix. On se sent puissant, maître du monde, alors qu’on est le même, finalement. Rien n’a changé, hormis le fait qu’on a gravi une colline.

Quand on surplombe une ville, on s’amuse à se dire que, quelques minutes plus tôt, on était là, entre ces rues noyées de toits. On prend conscience du chemin qu’on parcourt quotidiennement, de tous ces endroits où on a été un jour.

C’est silencieux, une ville qu’on surplombe. Pourtant, là en bas, des centaines fourmillent, travaillent, jouent, aiment, vivent. On essaye de s’imaginer toute cette vie, mais c’est dur. Une ville surplombée est une ville qui semble vide.

Euterpe surplombait une ville.

Jusqu’à ce qu’on interrompe sa contemplation.

- Excusez-moi ?

Le garçon dût l’appeler trois fois avant qu’elle ne comprenne qu’on s’adressait à elle. Elle détacha avec difficulté son regard posé sur la ville pour les poser dans les yeux bleu-vert de l’autre, à moitié dissimulés par des mèches d'un châtain clair.

Ce n’était pas un beau garçon à proprement parlé. Tout du moins, on n’aurait pas pu le qualifier de beau à première vue, ni même se retourner sur lui dans la rue. Son nez aquilin et sa bouche trop large rendait son visage particulier. Ses yeux étaient entourés de poches noires, comme s’il n’avait pas dormi depuis des jours. Il avait cependant un joli sourire qui relevait ses pommettes.

- Oui ? demanda-t-elle, évasive, revenant doucement à la réalité qui l’entourait.

- Excusez-moi de vous déranger, mais je voulais juste vous dire que vous étiez très jolie.

La muse fronça les sourcils, perplexe. Quel genre de garçon avait-elle devant les yeux ? Était-ce un de ces harceleurs de rue dont elle avait toujours entendu parler mais jamais rencontré à Monte Vista ? Il n’avait pas l’air méchant, mais pouvait-il vraiment l’aborder pour lui dire ça, tel un beau parleur ?

- Vous abordez souvent des filles pour leur dire ça ? rétorqua-t-elle en espérant le déstabiliser.

- Non. Vous êtes la première.

Menteur. Il devait sans doute dire la même chose à toutes les autres filles.

- Je ne vous crois pas.

- Je peux vous prouver le contraire, si vous voulez. Je m’appelle Hector, ajouta-t-il avec un sourire.

- Euterpe.

 

- Hector ? appela-t-elle à travers l’appartement.

Elle déboula dans le salon où le jeune homme regardait une série, une tasse de café chaud entre les mains. L’hiver était rude cette année, et l’appartement qu’ils louaient au centre-ville était très mal isolé et par conséquent ne gardait presque pas la chaleur que les chauffages peinaient à apporter.

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Euterpe portait une robe bleu nuit qui lui tombait jusqu’aux genoux, dévoilait ses frêles épaules et laissait légèrement entrevoir sa gorge. Ses longues jambes étaient cachées par un collant en laine chaude pour la protéger du froid mordant.

- T’en penses quoi ? demanda-t-elle en tournoyant sur elle-même.

- Tu es sublime, répondit-il, totalement subjugué par la beauté de la jeune femme.

Elle sourit bêtement, rougit presque.

- Tu ne vas pas avoir froid ? s’inquiéta-t-il cependant en désignant ses bras nus.

- J’ai prévu un châle. Oh Hector, j’ai si peur !

Ce n’était pas la première fois qu’elle jouait devant un public, bien évidemment, son talent l’avait déjà amenée sur les devants de la scène de nombreuses fois auparavant, mais cette fois-là, elle ne jouait pas devant des camarades ou devant les connaissances de son village. Elle jouait officiellement dans un concours ce soir-là, elle avait enfin un véritable enjeu. Elle pouvait enfin faire quelque chose de sa musique. Elle voulait être parfaite.

- Déstresse, tu vas être parfaite. Tu es toujours parfaite.

- Tu dis ça parce que tu m’aimes, lui fit-elle remarquer.

- Peut-être… Et alors ? répondit-il malicieusement.

Il se leva et s’avança vers elle, la prit sensuellement dans ses bras, s’empara de ses lèvres glacées par l’hiver. Elle put sentir ses mains devenir de plus en plus baladeuses, solliciteuses dans son dos, et elle dut calmer ses ardeurs.

- Pas maintenant, articula-t-elle entre deux baisers, la bouche tout contre celle du jeune homme. Hector, non, j’ai pas le temps, je suis pas prête.

- Le concours commence dans deux heures. On a largement le temps, chuchota-t-il en l’emmenant innocemment vers leur chambre.

- Je te déteste, lui murmura-t-elle dans l’oreille tandis qu’il défaisait sa robe, mais les réactions de son corps et son envie trahissait tout le contraire.

- Moi aussi je t’aime, souffla-t-il.

Ils conçurent une vie cette nuit-là.

 

Euterpe arriva première à chaque étape du concours. Elle atteignit très rapidement la finale également, à laquelle elle devait concourir dans la semaine qui arrivait. Elle était nerveuse, quand bien même elle était parfaitement consciente qu’elle gagnerait. Personne n’avait la moindre chance contre la muse de la musique.

Les brimades sur son nom avaient alors repris de plus belle. On l’accusait de l’avoir inventé, de s’être approprié un nom qui n’était pas le sien, qui appartenait à une mythologie, pour se vanter d’être la meilleure, mais il n’en était rien. C’était d’ailleurs l’inverse. Si elle était un génie de la musique, c’était parce qu’elle avait été nommée ainsi. Elle avait tant voulu utiliser le nom de Rowan pour le concours, mais l’utilisation d’un pseudonyme lui avait été refusé.

Elle perdit la finale, après la découverte qui changea sa vie à jamais.

Elle était enceinte. Et quand elle l’apprit, il était déjà trop tard pour envisager l’avortement.

Hector flippa. Il n’était absolument pas prêt à devenir père, c’est bien trop tôt. Et malgré tout ce qu’Euterpe lui disait pour le rassurer, il n’arrivait pas à être rassuré. Il ne voulait pas d’enfant, pas maintenant, il avait tant de choses à faire encore. Ils n’étaient ensemble que depuis un an et demi, il aurait voulu que leur relation reste la même plusieurs années avant d’en ajouter une troisième personne.

Comment cela avait-il pu se produire ? Ils avaient toujours fait attention, s’étaient toujours protégés… C’était impossible.

Il ne put jamais se faire à l’idée. Bientôt, il rompit, et quitta la ville, incapable de rester dans cette ville remplie de souvenirs. Peut-être qu’il faisait une erreur. Mais les situations imprévues menaient toujours aux pires erreurs.

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Le monde de la muse s’écroula autour d’elle. Elle venait de perdre l’amour de sa vie, il l’avait quittée comme si cette grossesse était entièrement sa faute, alors qu’il était tout autant fautif qu’elle. Elle rata tout. Le soir de la finale, elle s’avança, les mains plus tremblantes que jamais, l’estomac totalement retourné, la sueur perlait sur son front, s’accrochait à ses cils, l’empêchait de voir correctement, sa respiration était saccadée, trop rapide aussi. Soudainement, son violon lui échappa de ses mains moites, les lumières l’aveuglèrent, avant de s’estomper tandis qu’elle tombait lourdement au sol.

Le lendemain, elle se réveilla à l’hôpital, se sentant terriblement mal. Elle s’était évanouie peu avant d’entre sur scène. Elle venait de perdre la finale.

Pour empirer les choses plus encore, son esprit tourmenté et accablé par la rupture ne parvenait plus à retenir les cours. Son violon s’était cassé dans sa chute, et de toute manière, elle n’avait plus envie de jouer. Elle était bien trop triste pour ça. Elle n’avait plus envie de rien, sinon de mourir.

Ce fut sa mère qui la garda en vie. Elle lui avait autrefois dit qu’il lui faudrait enfanter une fille, une muse, et que cette fille fasse de même, jusqu’à ce que neuf d’entre elles naissent, pour que le monde soit sauvé. Sauvé de quoi, elle n’en savait rien, mais elle n’avait pas le droit de mourir. Alors elle survécut.

Elle échoua à ses examens. L’année suivante, elle recommencerait pour la seconde fois une deuxième année. Son père était déçu. Elle qui était si talentueuse, elle allait maintenant être encombrée d’un enfant dont elle ne voulait pas encore. Hestia, elle, se réjouissait. Avec un peu de chance, l’enfant serait une fille. Plus tôt elle naîtrait, plus tôt elle retrouverait son monde.

Polymnie naquit le dix-neuf octobre, pendant la semaine de vacances de sa mère. Cette dernière décida qu’on la surnommerait Paule, pour lui éviter les remarques qu’elle avait elle-même subit quant à ce nom trop mythologique.

Quand elle retourna à l’université, elle laissa l’enfant à son grand-père. Elle ne pouvait pas s’en occuper à la fac, elle n’avait pas la place pour un enfant dans sa vie. Elle n’avait même pas envie de s’en occuper. À cause d’elle, Hector l’avait quittée. La petite n’y était certes pour rien, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser autrement.

Quatre mois plus tard, elle partait en vacances à Bearwell, où elle rencontra Ellie.


...

JOIIIIIIE

J'aime la joie.

Et Ludovic a pris un coup de vieux.

Bordel.

Ma G4 n'est plus toute jeune ;_;

 

Ow, puis j'ai décidé de virer l'italique, parce que c'est mieux sans, en fait. Je remarque ça qu'au chapitre 92, mais mieux vaut tard que jamais.