Avril

Elle avançait dans le noir complet. Elle ne savait pas si c’était à cause de la nuit, ou s’il n’y avait seulement plus aucune lumière dans la maison. En vérité, elle ne savait même pas si elle était dans une maison.

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Elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Tout était noir. Le sol, le plafond, les murs, du même noir opaque, si bien qu’on ne pouvait distinguer ces trois éléments. Elle pouvait se tenir en lévitation, au plafond ou sur les murs qu’elle ne pourrait le deviner.

Elle s’avança, espérant être bloquée par un obstacle, afin de pouvoir se repérer dans l’espace, mais rien. Tout était désespérément vide, si ce n’était de noir. Elle voulut hurler, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Son souffle se fit plus court, plus rapide, paniqué, elle regardait partout autour d’elle, avant qu’elle ne remarque une chose. Si toute la pièce était plongée dans le noir total, son corps, lui, était visible. Les ténèbres ne l’avaient pas englouti, comme elles l’avaient fait avec les autres choses.

Un cauchemar, rien qu’un cauchemar, se répéta-t-elle.

Bien sûr que ce n’était qu’un cauchemar. Un cauchemar qu’elle faisait chaque année, à cette période, un cauchemar dont elle n’arrivait jamais à se sortir avant le moment fatidique sans l’aide de son réveil. Mais comme chaque année, elle essaya. Elle se pinça le bras, courut le plus loin possible, en espérant trouver une sortie, une lumière, mais c’était comme si elle faisait du sur-place. Elle frotta ses yeux, les tint fermés, jusqu’à s’en faire mal aux paupières, pour les rouvrir et découvrir le noir, toujours le noir. Elle avait terriblement besoin de son réveil, et elle espérait que l’aube n’était pas loin. Car elle savait ce qu’il se passait ensuite, et elle n’avait pas envie de le voir. L’année précédente, le cauchemar s’était déclenché trop tard, et elle s’était réveillée bien avant, quand elle était encore dans cette étrange pièce sombre. Cette année, elle avait peur de ce qui allait se passer.

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Une forte lumière l’aveugla. Elle se forçait à garder les yeux ouverts, pour voir comment la transition se passait, mais elle en fût incapable, c’était beaucoup trop douloureux. Quand elle rouvrit les yeux, ce n’était plus de noir dont elle était entourée, mais de blanc. Du blanc partout, à perte de vue. C’était horriblement faux. À cette époque de l’année, il n’y avait plus autant de neige. Pourtant, son inconscient continuait à vouloir lui faire croire qu’en cette période d’avril, les montagnes étaient aussi enneigées qu’en plein hiver.

Le vent soufflait fort, son froid venait mordre la peau nue de la jeune fille qui, malgré ses tentatives pour se réchauffer hurlait de douleur.

Son cri se répercuta à travers la chaîne de montagne.

Tout cela était faux, si faux. Pourquoi s’imaginait-elle au sommet d’une montagne enneigée, prise par de violentes rafales glacées ? Ce genre de météo n’existait plus en avril, sauf en des cas extrêmement rares, quand les saisons sont bouleversées, et encore. Bearwell n’avait jamais vraiment de tels temps extrêmes.

Puis elle le vit. Il s’avançait, une main gantée devant son visage pour le protéger du froid et de la neige que le vent lui jetait à la figure.

- Tu entends Ellie ?

Papa.

- Le chant de la montagne.

Il hurla quelque chose d’inintelligible à son client qui avançait derrière lui, et ce dernier répondit quelque chose qu’Ellie ne pouvait distinguer. Que son réveil sonne, qu’il sonne, par pitié, le moment arrivait, elle le savait, elle connaissait la scène par cœur, par cœur, sonne, foutu réveil !

Elle tenta de les sauver, leur hurla de faire attention, mais on ne pouvait changer un évènement qui s’était produit. Son père tomba.

Elle ne voyait jamais comment cela se passait. Soudainement, il tombait, tout simplement, pour aller rencontrer sa mort, en bas de la montagne. Et son cri s’élevait dans les airs, l’écho lui répondait de la même manière, et elle se réveillait.

 

L’hiver touchait doucement à sa fin. Déjà, les nuages ne faisaient plus tomber de la neige mais de la pluie. Bientôt, cette pluie commença à faire fondre la neige accrochée au sol, aux toits des maisons, aux arbres, et ainsi débuta la fonte des neiges. Ellie aimait la fonte des neiges. Un premier élément du chant de la montagne apparaissait à ce moment-là, celui des rivières qui s’engorgeaient d’eau et s’écoulaient le long de la montagne, jusque dans la vallée en contrebas. Depuis sa chambre, elle pouvait entendre la plus proche rivière creuser entre la neige encore présente pour reprendre possession de son lit. Ce jour-là, elle entendit même le premier oiseau revenu de sa migration.

Haletante, elle chercha son réveil à tâtons. Six heures. Une demie heure trop tôt. Elle le désactiva, repoussa ses draps trempés de sueur et se leva en se frottant les yeux, essayant d’oublier qu’une fois encore, elle venait de faire ce cauchemar. Elle aurait dû s’en douter. Dans la nuit du 12 au 13, elle faisait toujours ce cauchemar, si elle oubliait de prendre des somnifères.

Mais cette année serait la dernière. Car elle avait trouvé un moyen de stopper ce cauchemar annuel. Il lui fallait y aller. Aller là où son père était mort, là où il était tombé. Si elle y allait, son inconscient cesserait de vouloir lui inventer la scène. Et elle était prête. Elle avait le matériel, le niveau, l’expérience nécessaire pour le faire. Aujourd’hui, elle n’irait pas au cimetière avec sa mère et son frère. Elle irait affronter ses démons.

 

- C’est absolument hors de question. Va mettre ta robe noire, on ne va pas au cimetière dans cette tenue.

- Je n’irai pas là-bas ! Je veux aller où Papa est mort !

- Pour quoi faire, Ellie ? Pour mourir aussi ?

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Mina frotta son front entre son pouce et son index, contrariée. Elle savait Ellie intrépide et inconsciente de tout danger, mais elle n’aurait jamais cru que sa fille irait jusque-là. Vouloir aller où son père était mort dix ans jour pour jour, quelle folie avait-elle en tête ?

- Pour être proche de lui ! Aller au cimetière ne sert à rien, il est même pas là-bas ! cracha la jeune fille, agacée.

Le corps de son père n’avait jamais été retrouvé, pas plus que celui de son client qu’il accompagnait au sommet ce jour-là. À cause de ça, Mina avait nourri l’espoir que son mari n’était pas réellement mort, qu’il était là, quelque part, avant de se rendre à l’évidence. Les avalanches dues à la fonte des neiges étaient sans pitié. Elles emportaient leurs victimes au loin, là où on ne pourrait les retrouver et étaient si violentes qu’elles faisaient même en sorte qu’on ne puisse reconnaître personne qui se faisait prendre.

Comme chaque mort, George avait une tombe au cimetière de l’endroit où il vivait. Une tombe vide, mais dont sa famille et ses amis avaient besoin pour se recueillir. Une tombe qu’Ellie détestait par-dessus tout. Quel était l’intérêt d’aller pleurer son père au-dessus d’une stèle mensongère ? Ici ne reposait pas George Morna. George Morna reposait quelque part dans la montagne qu’il adorait profondément. Au fond, elle était heureuse pour lui. Là où il était, il entendait sans doute le chant de la montagne. S’il avait été enfermé sous terre, jamais il n’aurait pu entendre quoi que ce fût.

- Ellie, tu n’iras pas là-bas, c’est trop dangereux ! Tu viendras avec Corentin et moi, et puis c’est tout ! Tu ne discutes pas.

- Tu n’as pas le droit de m’en empêcher ! tonna la jeune fille.

- Au contraire, j’en ai parfaitement le droit ! Tu n’as pas encore dix-huit, à ce que je sache.

- À une semaine près. Papa a mal choisi son jour pour mourir, hein ? persiffla-t-elle.

Elle était cruelle, terriblement cruelle, et elle le savait. Ses propres paroles la heurtaient. Comment pouvait-elle parler de la mort de son père de cette façon ? Cette haine entre sa mère et elle la rendait vraiment insensible. Tout était acceptable si sa mère pouvait être blessée. Elle se haïssait d’être devenue ainsi avec celle qui l’avait mise au monde.

Peut-être qu’elle avait mérité la claque que sa joue reçut. Oui, elle l’avait parfaitement méritée. Si sa mère ne lui avait pas donné, elle l’aurait elle-même fait. Cependant, elle ne put s’empêcher d’en être choquée, et énervée.

- Ellie ! hurla sa mère.

Mais c’était trop tard. La jeune fille venait de s’enfuir à l’extérieur, sans avoir pris la peine d’enfiler une veste. Avril était un mois relativement froid.

Elle aurait dû passer par sa chambre avant de se lancer à corps perdu dans une course effrénée. Elle n’avait aucune affaire, aucun matériel pour aller voir son père. Elle retournerait chez elle plus tard. Car aujourd’hui, elle irait là où son père était mort. Coûte que coûte.

 

- Tu ne peux pas lui en vouloir, Ellie, tu sais ?

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Vincent posa le verre qu’il était en train d’essuyer sur le comptoir et le remplit de thé glacé, avant de le tendre à la jeune fille qui tenait son visage entre ses mains, visiblement contrariée. Le bowling était désert ce jour-là, la saison d’hiver arrivait doucement à sa fin elle aussi, et les gérants des établissements établissaient déjà leurs horaires hors-saison.

- Que ce soit cette année ou une autre, j’irai, qu’elle le veuille ou non, grogna-t-elle en prenant une gorgée de la boisson.

- Tu es cruelle, Ellie.

Il s’empara d’un autre verre.

Elle savait qu’elle était cruelle. Mais sa mère l’était tout autant. Elle la reniait, la détestait pour ce qu’elle aimait, alors que ce n’était que l’héritage qui lui avait légué son père, préférait et chouchoutait Corentin. Quel genre de mère faisait ça ? Quel genre de mère préférait un de ses enfants à l’autre ?

- C’est elle qui est cruelle, s’entendit-elle répondre.

- Non, c’est toi, insista Vincent d’une voix étonnamment sage.

Il n’était pas en colère, ni même en train de la remettre à sa place. Il exposa simplement des faits.

- Tu veux aller là où ton père est mort il y a exactement dix ans, continua-t-il. Au même endroit, au même moment. Elle connait que très peu la montagne, mais elle sait que c’est une période dangereuse. Que tu pourrais mourir toi aussi. Que deviendrait-elle si tu venais à mourir l’exact même jour que ton père, dix ans après précisément ? Alors, non, c’est toi qui es cruelle, pas elle.

Il se tourna pour ranger le verre propre dans un des placards, comme si de rien était. Elle devait comprendre. Elle avait bientôt dix-huit ans, il était plus que temps qu’elle devienne une jeune femme mature, même si elle ne le voulait pas, même si elle voulait rester bornée. La mort de George l’avait terriblement affecté lui aussi, les deux avaient été de grands amis autrefois, mais il avait su accepter. Su accepter le fait que son corps ne serait jamais retrouvé, et qu’il fallait pleurer au-dessus d’une tombe vide. Il fallait faire des concessions, et avoir un lieu sans danger pour se recueillir. L’esprit de George, son souvenir, étaient dans cette tombe, et c’était tout ce qui importait. Elle devait le comprendre.

Quand il se retourna vers le bar, Ellie avait disparu.

 

Elle courait, courait comme elle n’avait jamais couru. Elle ne savait même pas où elle allait, elle courait, tout simplement. Courir, courir, courir, loin, loin de ce monde, loin de cette mère, loin de cette ville, loin de cette tombe vide. Elle en avait assez de tout ça, de cette famille qui ne voulait pas d’elle, dont elle était le vilain petit canard. Alors elle courait vers la montagne, son seul et véritable amour.

Qu’est-ce ça pourrait lui faire, à sa mère, si elle venait à mourir ? Rien, absolument rien, en n’en serait que soulagée, plus de disputes, plus personne pour parler d’escalade et de montagne au repas, plus d’amis qu’on déteste à ramener à la maison, plus que le sage et parfait Corentin. C’était tout ce qu’elle voulait.

Elle s’arrêta, épuisée, haletante. Elle avait couru loin, et vite. Sans vraiment regarder là où elle mettait les pieds. Elle ne savait pas exactement où elle se trouvait, mais elle connaissait ces montagnes par cœur, retrouver son chemin ne serait pas difficile. Oh, et puis qu’elle se perde, tiens ! Elle n’aurait pas besoin de rentrer chez elle, plus besoin de voir sa mère, de se disputer, une nouvelle fois. Elle n’avait qu’à se perdre dans la montagne, entourée de son chant. Ce serait la plus belle des morts.

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Son père lui avait dit

- Tu entends Ellie ?

qu’il fallait toujours se méfier de la montagne. Qu’il ne fallait jamais prendre son amitié pour acquise. Elle pouvait être bienveillante, tout comme elle pouvait être impitoyable, mais que toujours, il fallait l’aimer. Sa mère avait fait le contraire. Quand elle avait pris son mari, elle avait décidé de la détester de tout son être. Et elle en voulait à Ellie de continuer à l’aimer.

Mais au fond, c’était Ellie qui rendait le meilleur hommage à son père.

Un aigle cria en prenant son envol, le vent fit bruisser les arbres qui reprenaient peu à peu leurs feuilles.

- C’est la montagne qui chante.

De sombres nuages encerclaient désormais l’endroit où son père avait péri, comme s’ils venaient le pleurer, empêchant la jeune fille de le faire. Quel égoïsme de leur part.


J'ai remarqué que si j'avance normalement, dans un mois sortira le chapitre 100. Et je trouve ça assez badass, d'atteindre 100 chapitres, quand même, et j'aimerais faire quelque chose de spécial, une sorte de bonus, mais j'ai pas vraiment d'idées. Alors je demande votre aide, peut-être que vous avez des envies précises, du genre une faq, mais les questions seraient posées aux personnages, ou des photos de gens (ou ship), etc... Bref, n'importe quoi !

Sinon, des nouvelles des autres histoires. Les chapitres suivants sont écrits, mais avec la semaine de partiels de ouf que j'ai, je n'ai pris le temps de faire des photos que pour les muses. Mais dans le mois, je màjerai un peu partout c: