Mai

L’avion décollerait à sept heures trente-quatre du matin. Charles retroussa sa manche et regarda sa montre, n’ayant pas remarqué la dizaine d’horloges qui l’entouraient. Six heures quarante. Il avait largement le temps. Il pourrait même s’accorder un petit-déjeuner avant le départ, si seulement les gens devant lui ne prenaient pas autant de temps à passer la sécurité. Ce n’était pourtant pas bien compliqué, il fallait défaire de son sac tout appareil électronique et liquide. Mais ça, certaines personnes n’arrivaient pas à le comprendre, se faisaient contrôler inutilement et du temps était perdu. Le jeune homme soupira. Lui était prêt depuis plusieurs minutes, mais ne pouvait avancer à cause de ces énergumènes.

Dans le bac en plastique qui attendait de passer aux rayons-X, son téléphone vibra. Le nom d’Ellie s’afficha, ainsi qu’un message : « Bon voyage à Al Simhara Crash ! Pense à donner des nouvelles, pas comme l’an dernier :3 ».

Screenshot-27

La remarque le fit sourire. Chaque année, pendant les intersaisons, Crash partait deux mois en voyage back pack. Il choisissait une destination dans le monde, rassemblait les économies qu’il accumulait grâce à ses boulots de saisonnier, achetait un billet d’avion, et partait sans préparatifs, juste son envie de voyager et de découvrir un endroit. L’année précédente, il était parti à Shang Sim La et avait visité le pays en vélo, traversant les campagnes de l'est coupées du monde extérieur et de toute civilisation. De ce fait, il n’avait pu se connecter au moindre réseau internet pour envoyer un message à ses amis, les tenir au courant de son parcours. Certaines années, il partait dans des pays de neige éternelle, pour y faire du snowboard, sa seconde passion, alors que les montagnes de Bearwell se trouvaient sous le soleil d’été.

Juste avant de passer sous le portique et que son bac en plastique ne s’en aille sous les rayons-X, il répondit rapidement avec un sourire en travers du visage, prévenant la jeune fille que ce serait l’un des derniers messages qu’il pourrait lui envoyer avant de ne plus avoir de réseau.

À 7h34, son avion décolla. Dix minutes plus tard, les montagnes n’étaient plus qu’un point à l’horizon.

 

L’intersaison était officiellement là. Dans une petite ville de montagne comme celle de Bearwell, ce moment de l’année n’avait pas un aussi grand impact que sur une grande station de ski, qui, elle, vivait uniquement de son tourisme d’hiver et d’été. Mais tout de même, les mois de mai à juillet étaient différents et voyaient plusieurs magasins et restaurants fermer. L’hiver, Crash travaillait dans l’un de ces restaurants. C’était pourquoi il pouvait partir plusieurs mois sans soucis.

L’intersaison pouvait pour certains être ennuyant, comme pour Ellie et sa bande, qui se retrouvaient privées de leur lieu de prédilection. Le bowling était un établissement apprécié des touristes, mais très peu de personnes vivant à Bearwell à l’année y allaient régulièrement. Le laisser ouvert n’était pas rentable. Vincent, ne souhaitant pas être saisonnier, avait acheté un bar, en ville, qu’il ouvrait pendant ces intersaisons, pour que les adultes et les jeunes de Bearwell aient tout de même un endroit où se retrouver et boire un coup. Mais il était loin d’avoir l’attrait du bowling. C’était simplement un bar, avec des chaises hautes que Léane trouvait inconfortables au possible. Il n’y avait ni canapés, ni tables basses, ni billards pour occuper les soirées. Heureusement pour les quatre amis, le printemps était bien installé durant ces mois-là et tous avaient d’autres activités. Ellie partait écouter le chant de la montagne pendant de longues heures de marche, Léane l’accompagnait parfois, pour prendre des clichés, et Romain pouvait de nouveau faire du vélo de descente. Le seul qui se retrouvait sans rien était Gustave et son amour pour la neige et le ski. Un véritable ski bum, le même que dans son livre préféré*.

 

*petit clin d'oeil sympathique au livre Adieu Gary Cooper, de Romain Gary

Screenshot-29

Pour d’autres encore, l’intersaison ne signifiait pas vacances, ni même ennui, au contraire. Elle signifiait travail acharné. Ce week-end, depuis l’aube, les gens autour du centre équestre s’activaient. Ce dernier ouvrait bientôt, et tout devait être prêt. Armée d’un râteau, Judy préparait avec ardeur le manège à l’extérieur. Chaque année, c’était la même chose, le sable était terriblement abimé à cause de la couche de neige qui le recouvrait l’hiver, et il fallait plusieurs jours pour le remettre en état et que le manège soit praticable.

Les parents de la jeune fille étaient les propriétaires du centre équestre de Bearwell et avaient transmis cet amour pour les chevaux à leur fille. Depuis sa plus tendre enfance, elle montait les différents chevaux du centre, elle les connaissait tous par cœur, de leur nom à leurs capacités.

Elle passa la journée entière à ratisser.

 

Il claqua la portière derrière lui et leva la tête avec un sourire nostalgique sur le visage. Il était de nouveau de retour chez lui, dans les montagnes. L’air ne sentait plus le sel mais les conifères et la nature qui s’était enfin réveillée de son hibernation. La pente qui lui faisait face leur tendait les bras, à lui et à son vélo et bientôt, ils iraient à sa rencontre, c’était promis. Mais pour le moment, il lui fallait monter sa lourde valise jusqu’à sa chambre et la défaire, ou tout du moins faire semblant de la défaire, pour faire plaisir à son père.

Screenshot-32

Il détacha alors son regard de la montagne qu’il voulait parcourir avec impatience et alla tout d’abord ranger son vélo dans le garage, avant de venir ouvrir le coffre pour récupérer sa valise. Cette dernière contenait les deux derniers mois de sa vie, et était la plus lourde possible. Il avait même eu du mal à tout empaqueter.

Comme d’habitude, le chalet dans lequel il habitait était vide. Le jeune homme était prêt à parier que son père se trouvait ivre mort chez Vincent à ce moment-même, et que ce dernier était en train de lui refuser son énième verre, lui proposant de le ramener chez lui, car dans son état, impossible pour lui de le faire seul, au risque de lui coûter la vie. C’était ainsi depuis que sa mère était partie vivre avec un autre. Il soupira.

Léane, qui était venue le chercher à la gare car elle seule avait le permis pour le moment, l’aida à monter sa valise dans sa chambre.

- Soirée avec les gars pour fêter ton retour ? demanda-t-elle. Dix-huit heures chez moi, ok ?

- Je sais pas, faut que je vois mon père, un peu.

- C’est pas négociable. Tu ramènes ton cul chez moi. Allez, à toute !

Elle quitta le chalet sans même attendre une réponse de son ami.

 

Malgré sa promesse, elle n’avait pas touché à son violon depuis ses vacances à Bearwell. Ces derniers mois, elle s’était concentrée sur ses études, afin de réussir sa deuxième année. Elle l’avait déjà raté une fois, elle ne souhaitait en aucun cas que la chose se reproduise. Alors elle avait travaillé. Tant pis pour le morceau sur la montagne qu’elle avait promis à Ellie. Elle le composerait plus tard, si elle avait le temps. En attendant, elle continuait de lui assurer par message qu’elle avançait bien. Des mensonges, mais elle ne voulait pas détruire l’enthousiasme si touchant et véritable de la jeune fille.

Pour le moment, les examens se déroulaient bien. Elle n’avait pas eu l’impression de vraiment en rater, et c’était tout ce qu’elle souhaitait. Tant pis si elle ne réussissait pas haut la main. Elle voulait juste passer l’année, entrer en troisième année, puis en finir pour toujours avec cet endroit.

Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle ferait plus tard, aucune. Elle rentrerait chez elle, à Monte Vista, serait obligée de prendre une bonne fois pour toute ses responsabilités en tant que mère, et ces quatre années d’études ne lui serviraient à rien. Elle ne pourrait trouver de travail, ne pourrait jamais devenir une grande musicienne. Pas le temps, plus d’inspiration. L’université, censée la motiver et la projeter dans la vie active et le vaste monde, l’avait, au contraire, juste cloîtrée chez elle pour les dix-huit années à venir.

Un soir, alors qu’elle revenait totalement vannée d’un partiel de trois heures qui avait pris toute sa force et sa volonté de vivre, Euterpe n’avait absolument pas envie de se relancer dans des révisions. Le week-end était enfin là, si elle ne révisait pas ce soir-là, elle n’en raterait pas tout, elle était certaine. Elle se laissa tomber lourdement dans son pouf, près de la porte-fenêtre qui menait à son semblant de balcon, large d’une dizaine de centimètres, tout au plus. Elle commença à observer les gens qui passaient dans la rue, en bas, quand elle l’aperçut du coin de l’œil.

Son violon.

Son violon qui n’attendait qu’elle, sur son présentoir où il reposait depuis des mois, sans qu’on daigne le toucher. Elle avait ce violon depuis des années maintenant, ses parents le lui avaient offert à ses treize ans, alors qu’elle venait d’exprimer le fait qu’elle ne voulait plus jouer du piano plus longtemps. Le piano n’était pas un instrument pour elle, c’était trop classique, trop monotone, malgré sa nature de muse, elle avait du mal à y mettre de la vie, alors que le violon… Le violon se fondait dans son bras, l’archet était une élongation de sa main, elle ne faisait plus qu’un avec lui quand elle en jouait. Huit ans maintenant qu’elle avait cet instrument, et malgré son âge, il restait en bon état, grâce aux bons soins de la jeune femme. Une chance que le violon qu'elle avait cassé lors de la finale n'était pas celui-là, mais celui de son professeur, qui lui avait prêté le temps que le sien se fasse une nouvelle beauté.

Screenshot-34

Elle soupira, et se leva difficilement. Elle effleura le bois vitrifié, laissa son doigt glisser le long du manche, frôler les cordes qui réagirent en chantant légèrement. Puis, décidée, elle l’empoigna, le porta à son cou, le coinça entre ce dernier et son épaule, se munit de son archer et…

Laissa lourdement tomber ses deux bras. Les choses n’avaient pas changé, au contraire, elles semblaient s’être empirées. Rien ne lui venait. La montagne ne l’avait pas aidée, trouver quelqu’un qui appréciait sa musique ne l’avait pas aidée, parler de ses récents problèmes ne l’avait pas aidée.

Sa bouche se tordit, elle refoula péniblement des sanglots, qui vinrent alors lui obstruer la gorge. Pourquoi ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi n’y arrivait-elle donc pas ? Elle était la muse de la musique, Euterpe, la seule, la vraie, une muse, elle était censée être la musique même, l’inspiration même, alors pourquoi n’était-elle rien de cela ? Pourquoi la musique avait-elle quitté son corps, quand Hector était parti, la laissant seule avec cet enfant dans son ventre ? Polymnie était la muse de la mémoire et de la rhétorique, en aucun cas elle n’avait pu arracher la musique à sa mère en naissant, c’était impossible, pas vrai ?

Elle se força néanmoins à jouer, se heurtant les oreilles par tant de fausseté. Elle joua un des morceaux qu’elle avait appris il y avait fort longtemps, mais il était sans âme, sans vie, monotone, dur à l’oreille. Jamais elle n’avait aussi mal joué. Les larmes roulèrent le long de ses joues tandis qu’elle se rendait compte que son talent était perdu à jamais et quand le morceau prit fin, elle s’effondra sur le sol, secouée de sanglots incontrôlables.


 Petit chapitre om on voit un peu les personnages laissés de côté ces derniers temps.

N'oubliez pas, vous pouvez toujours poser des questions pour la FAQ de la semaine prochaine. Kiss