Quand elle reprit ses esprits, elle haletait, le souffle entrecoupé de lourds sanglots, tremblante violemment, son visage totalement trempé de larmes qu’elle n’avait pas senti couler. Jamais encore la musique ne lui avait fait un tel effet. Jamais encore elle n’avait ressenti de telles émotions. Toute sa tristesse, toute sa colère, sa frustration été passées dans sa musique. Elle avait ainsi enfin réussi à les ressentir, à les matérialiser, à les exprimer. Et elle se sentait un peu mieux. Secouée, mais mieux.

L’herbe frémit derrière elle, et elle se retourna soudainement. Sous la lumière de la lune, la chevelure rousse d’Ellie rayonnait. Cette dernière sursauta, prise sur le fait.

- Tu m'as entendue ? attaqua Euterpe d’un ton aussi froid que le vent.

- Un peu, oui. C'était beau.

La rousse retenait son souffle. Elle n’aurait pas dû être là. Euterpe était de toute évidence dans un moment personnel, où elle n’avait pas sa place. Elle avait été trop curieuse, trop indiscrète. Elle ne serait pas surprise que la musicienne soit contrariée comme la veille. Mais sa réaction fut tout autre, une réaction à laquelle Ellie ne s’était pas attendue.

- Oh, Ellie, arrête avec ça, implora-t-elle, de soudaines larmes aux yeux. Juste arrête. Tu n'as jamais entendu ma musique, avant...

Elle baissa la tête, cachant ses yeux et leurs larmes du mieux qu’elle le pouvait, évitant par la même occasion de croiser le regard d’Ellie.

- Avant quoi ? demanda cette dernière.

La respiration d’Euterpe s’étrangla. Sa voix se brisa.

- Avant que je foire tout.

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Elle éclata brusquement en sanglots, sans retenue. Elle oublia le temps d’un instant que son amie se trouvait en face d’elle, qu’elle assistait à ses pleurs, qu’elle lui montrait à quel point elle était faible et pathétique.

Elle ne voulait pas de sa pitié.

Elle ne voulait pas qu’elle change vis-à-vis d’elle.

Elle ne devait pas la voir pleurer.

Mais la muse n’en pouvait plus. Elle n’avait jamais eu personne à qui parler de tout ça, seulement son violon qui l’avait trahie. Elle avait besoin de le dire, rien qu’une fois.

- Ma mère est morte y'a quatre ans et c'est la première fois que je la pleure.

Merde. Elle n’aurait jamais dû dire. Jamais. Maintenant, Ellie était au courant. Maintenant, Ellie avait une raison pour la prendre en pitié. Maintenant, Ellie avait une raison pour changer son comportement. Les gens changent toujours de comportement quand ils découvrent que vous avez traversé une tragédie.

Elle prit son visage dans ses mains, secoua la tête, essayant d’en chasser ses démons et ses envies de tout balancer, là, d’un coup, se plaçant en pauvre victime.

Ellie ne répondait pas. Pourquoi ne répondait-elle pas ? Elle la jugeait, sans doute. Elle en savait trop, elle savait qu’elle négligeait son enfant, elle savait maintenant qu’elle n’avait jamais pleuré sa mère. Elle ne la prenait pas en pitié. Elle la voyait comme le monstre qu’elle était.

Non, non, non, non. C’était pire.

- Oublie. S’il-te-plaît.

Réponds. Dis-moi que tu ne changeras pas.

- Oublie, s’étrangla-t-elle.

- Moi non plus, je n’ai pas pleuré mon père quand il est mort, répondit simplement l’autre fille.

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Euterpe releva la tête, ravalant un sanglot, rencontra les yeux gris d’Ellie. Il n’y avait pas de jugement dans leur lueur, pas de pitié non plus. Juste de la compassion. Un frisson parcourut l’échine de la muse. Elle disait ça pour la rassurer. Bien sûr qu’elle avait pleuré son père. Elle n’était pas un monstre, elle.

- Pourquoi est-ce que tu es comme ça ? lui hurla la musicienne.

- Comme quoi ?

- Compréhensive. Je suis un monstre, je n'ai pas pleuré ma mère, j'ignore ma petite fille, je ne suis même pas aimable avec toi, mais... mais tu es gentille et... je ne comprends pas pourquoi, et… mais j'ai besoin de ça et je... je...

Tout s’embrouillait. Tout s’embrouillait, depuis qu’elle était venue pour la première fois dans cette ville de montagne. Tout s’embrouillait depuis qu’elle avait rencontré Ellie. Et elle ne savait plus si elle le voulait vraiment ou pas.

- J’en sais rien. Tu n'es peut-être parfaite, mais tu l'étais, quand je t'ai vue jouer du violon pour la première fois.

Tout s’embrouillait, tout s’embrouillait, tout s’embrouillait.

- Je ne te mérite pas.

- Ca m'est égal que tu me mérites. Je veux être ton amie.

Le cœur d’Euterpe sembla rater un battement.

Réponds, dis-moi que tu ne changeras pas.

Elle ne changerait pas. Depuis le début, elle avait décidé qu’elle ferait de la muse son amie, et malgré tout ce qu’elle savait sur elle, elle continuait de le vouloir. Elle ne la voyait pas comme un monstre. Elle n’avait pas pitié d’elle. Mais tout continuait de s’embrouiller.

- Pourquoi moi ? Je veux dire... je suis pathétique.

- J'en sais rien. Je t'aime bien.

Ellie laissa le vent emporter ses paroles et l’ajouter au chant de la montagne.

- Viens.

Elle s’avança, doucement, de peur que, tel un animal furtif, Euterpe s’en irait au moindre mouvement trop brusque. Elle tendit la main, s’approchant toujours plus, tandis que la muse la regardait faire, sans bouger. Leurs mains se joignirent et elle se laissa entraîner vers le refuge, son violon trainant derrière elle.

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- Tu devrais te reposer, décida Ellie.

Oui, elle avait raison. Elle avait besoin de repos. Mais elle n’en trouverait ni ici, ni chez elle. Pas tant qu’elle n’en trouverait pas à l’intérieur d’elle-même.

 

Euterpe quitta Bearwell cinq jours plus tôt que prévu, totalement chamboulée par tous les évènements arrivés au refuge du vieil homme. Elle s’était longuement excusée auprès d’Ellie, mais elle ne pouvait plus rester ici, pas pour le moment. Elle n’avait pas prévu d’être submergée par un flot de souvenirs bouleversants, et si elle restait là, elle finirait par se noyer.

Et elle ne lui disait pas, mais elle avait un peu honte. Honte d’avoir craqué devant elle. Elle préférait laisser quelques semaines, voire quelques mois entre elles, pour qu’à leur prochaine rencontre, tout soit oublié.

Ce serait mieux.

- Je reviendrai à mes prochaines vacances, je pense, annonça la muse. Je suis désolée, répéta-t-elle pour la énième fois.

Et Ellie de répondre :

- Je comprends, ne t’inquiète pas. Rentre-bien !

Euterpe attrapa ses bagages et monta dans le train, confuse et gênée. Elle se força à se retourner, pour faire face à son amie une dernière fois. Elle n’avait même pas l’air de lui en vouloir. Elle avait comme d’habitude ce sourire éclatant en travers du visage. Euterpe était persuadée que même si Ellie le voulait, elle ne pourrait pas être triste.

Cette dernière leva la main et la salua, son sourire plus grand encore, et Euterpe l’imita, un pâle sourire hantant ses lèvres tel un fantôme. Puis elle s’enfonça dans le wagon et Ellie ne la vit plus.

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Cette dernière soupira, son éternel sourire sur les lèvres, et longea le quai pour rejoindre sa voiture. A ses côtés, le train commença à se mouvoir, lentement, lentement, prenant de plus en plus de vitesse, jusqu’à ce qu’arrivée au bout du quai, il était loin à l’horizon.

 

La première chose qu’elle entendit en s’approchant de la porte fut la voix de sa mère qui paniquait. Elle souffla. Il n’était pas tard, elle avait encore le temps de faire demi-tour et d’aller à la salle d’escalade rejoindre Gabin, qui ne l’avait pas vue depuis plus d’une semaine et demie. Mais retarder le moment où elle rentrerait chez elle ne changerait rien. Sa mère n’allait pas bouger, elle serait toujours là, elle et…

Les cartons fut la première chose qu’elle vit en entrant. Ils étaient partout, des montagnes de cartons qui gênaient le passage, rendant Mina encore plus stressée qu’autre chose.

Ellie avait presque oublié tout ça, elle avait voulu oublier tout ça, en passant deux semaines avec Euterpe, mais oublier ne rend pas les choses inexistantes. Les faits étaient là : ils déménageaient.

- Ellie, enfin ! s’écria sa mère quand elle l’aperçut, plantée devant la porte d’entrée. Quelle idée de voir une amie pendant deux semaines en plein déménagement !

La jeune fille ne répondit pas à cette remarque, c’était inutile, elle n’avait pas besoin de se disputer immédiatement. Elle voulait encore un peu de répit. Elle se contenta de lever discrètement les yeux au ciel.

- Commence à aller ranger tes affaires, le camion viendra dans trois jours.

Elle obéit sans rien dire, n’en pensant pas moins. De toute façon, sa mère savait. Elle savait qu’elle ne voulait pas venir. La ville. C’était en ville qu’ils allaient, pour que son frère Corentin puisse aller dans un lycée plus réputé que celui de Bearwell et ainsi intégrer de meilleures écoles supérieures. Qu’Ellie veuille vivre et travailler à la montagne n’avait aucune importance. Mina avait enfin une bonne raison de quitter cette montagne qu’elle détestait, et elle ne se ferait pas prier. Qu’importaient les protestations d’Ellie qui allait tout perdre.

- Je ne partirai pas.

Elle n’avait même pas touché à la moindre de ses affaires. Son envie d’éviter le conflit était vite partie. A peine rentrée dans sa chambre, elle avait fait demi-tour pour trouver sa mère qui s’affairait à ranger la cuisine. Cette dernière soupira longuement, ferma les yeux, essayant de garder son calme, avant de se tourner vers sa fille qui lui causait tant de soucis.

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- Ellie… On en a déjà parlé, le sujet est clos.

- Non, il ne l’est pas, parce que je ne suis toujours pas d’accord ! rétorqua la jeune fille. Je veux rester ici.

- Moi non, Ellie, et c’est moi qui décide. Pense un peu aux autres.

- Je n’ai jamais demandé à ce que vous restiez, partez, si vous avez envie, mais sans moi !

- Arrête de faire la stupide, s’il-te-plaît, je n’ai pas l’argent pour que tu aies un appart ici, je suis désolée, mais tu vas devoir partir avec nous. S’il-te-plaît, on a déjà eu cette conversation cent fois.

- Je peux travailler, et me le payer moi-même, cet appart. Je n’ai pas besoin de toi !

Elle avait dit cette dernière phrase d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu, mais sa mère, bien que touchée, ne laissa rien transparaître.

- Grandis un peu, sois consciente des réalités, Ellie, c’est bien trop cher !

- Crash y arrive bien !

Mina passe son pouce et son index contre ses yeux, ne sachant que faire pour convaincre sa fille reluctante. 

- Tu sais quoi, Ellie ? Fais ce que tu veux. Mais ne me demande rien.

Là, la conversation fut définitivement close. Ellie avait gagné. Maintenant, il lui fallait trouver une solution.


Non, la photo des filles qui se tiennent la main est pas du tout là pour jouer avec vos sentiments c:

Sinon, je pense me lancer dans le nano dans une dizaine de jours, malgré la montagne de travail que j'ai, car j'ai besoin de prendre de l'avance dans mes chapitres. Si j'y parviens, je parviendrais peut-être à revenir sur un chapitre hebdomadaire.

Sinon, petites nouvelles persos, je suis épuisée, je suis tout le temps en train de faire des trucs et pourtant j'ai l'impression de ne pas avancer, c'est très frustrant :')

J'espère que vous ça va, et je vous dit tschüss <3