Hestia n’avait pas voulu venir. Enfin, ce n’était pas qu’elle n’avait pas voulu venir, c’était qu’elle n’avait pas été en état. On l’avait trouvée dehors, au matin. Elle était debout, au bout du terrain, n’observant rien. On avait essayé de lui parler, de lui demander ce qu’elle faisait là, mais elle continuait de ne rien fixer, comme dans un autre monde. Comme si elle était morte. Sans nul doute qu’elle était déjà morte, au fond. Euterpe avait frissonné. Elle n’avait rien contre la déesse déchue, mais elle la détestait. Cette femme était terrifiante.

Ludovic l’avait prise par le bras, doucement, et l’avait ramenée jusqu’à sa chambre. Lui aussi, il détestait la femme rouge. Il détestait le fait qu’elle fût toujours en vie, alors que tout en elle voulait mourir. Mais elle était vivante, et c’était à lui de s’en occuper. C’était à lui de supporter la vue de cette coquille vide et morte. Cette coquille qui lui rappelait que trop sa compagne, avant que…

Il n’y avait rien à faire pour elle, alors ils l’avaient laissée là, pris leurs affaires et étaient partis. Icare et Théa vivaient dans une ferme maintenant immense, en périphérie de la ville. Partis de rien à leur majorité, le jeune couple s’en était bien sorti, malgré toutes les craintes qu’on avait pu avoir pour eux. Eux, ils n’avaient jamais eu peur. Icare avait toujours cru en son rêve d’enfant, et l’amour que lui portait Théa lui avait fait croire que tout était possible. Euterpe avait toujours beaucoup aimé, quand elle avait été enfant, venir ici, chez son oncle, pour profiter de l’immense terrain rempli de curiosités, de la piscine qu’ils avaient construite et des animaux qu’ils possédaient. C’était une immense ferme, un peu ancienne, qu’ils avaient rénové du mieux qu’ils avaient pu, ils y avaient créé un grand potager, dont les récoltes étaient vendues aux marchés locaux, puis acheté quelques animaux pour produire des produits laitiers, qu’ils vendaient également. Ils faisaient désormais partie des producteurs de la région les plus renommés.

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Le couple les attendait au pas de la porte. Le sourire d’Euterpe disparut quand elle aperçut Polymnie dans les bras de Théa. Cette dernière, inconsciente de l’aversion totale qu’avait la mère pour sa fille, la lui tendit avec un grand sourire, persuadée d’assister à d’émouvantes retrouvailles. La muse se força à sourire. La petite tendit ses bras vers son visage, comme pour s’assurer que c’était bien là sa mère, puis gloussa, heureuse. Euterpe eut envie de pleurer.

Ludovic et sa fille étaient les premiers arrivés et aidèrent donc à la préparation. On installa les ballons, les décorations, et les cadeaux sur la table, sous le regard attentif et dépareillé de l’enfant, ravie de voir tout ce qui était fait pour elle.

Euterpe observait sa fille du coin de l’œil. Elle observait à quel point elle riait quand Icare ou Théa venaient vers elle pour la chatouiller, ou l’embrasser, jouer avec elle, à quel point elle était heureuse quand elle était avec eux. C’était eux qui auraient dû être ses parents. Pas elle et un père lâche. Elle refoula trop bien de fois ses larmes, en voyant comment son oncle et sa tante s’aimaient, même après vingt année, comment ils étaient parvenus, tout en étant matures, à rester des adolescents amoureux. Elle repensait à chaque fois à Hector, à leurs moments complices, aux moments où ils avaient été comme eux, avant que celle dont on fêtait aujourd’hui l’anniversaire ne vienne tout détruire. Puis n’y tenant plus, elle se retrouva soudainement dehors. Elle se dirigea à l’opposé de la piscine, qu’elle ne souhaitait pas voir, craignant les souvenirs. A mesure qu’elle s’éloignait de la maison et se rapprochait de la grange, les cris et les aboiements se faisaient de plus en plus forts. Elle adorait cet endroit. Dans la grande s’était installé, il y a bien longtemps, Pip, le second chien d’Icare, qui avait trouvé dans la paille séché un confort que la maison ne pouvait égaler. Puis tous les chiens qu’Icare avait eu ensuite s’y étaient également installés, et c’était là qu’il y faisait désormais son élevage. Euterpe avait toujours connu l’élevage de bergers, depuis son enfance, il y avait toujours eu des chiots blancs qui couraient partout dans la grange, se cachaient derrière les bottes de foin destinées aux autres animaux de la ferme, et sautaient sur les visiteurs.

Quand la jeune muse entra, Eleven, la chienne préférée d’Icare, celle qui avait remplacé Dog et Pip dans son cœur, détourna la tête de ses chiots, et s’approcha de la jeune fille, qu’elle n’avait pas vue depuis quelques temps maintenant. Elle la renifla et, la reconnaissant, commença à sautiller autour d’elle, bientôt suivie de toute sa petite famille. Ils encerclaient la jeune fille de tous les côtés et bientôt, cette dernière s’écroula à terre en un cri de surprise et d’amusement, et supplia aux chiens d’arrêter de lui donner des coups de langue, sans grande conviction, ni autorité.

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- Hahaha, arrêtez, s’il-vous-plaît, stop !

Elle n’avait pas ri ainsi depuis qu’elle était rentrée de Bearwell, en août. Sa vie ici n’était pas aussi amusante que celle à la montagne, avec Ellie.

Elle resta dans la grange pendant une heure environ. Elle joua avec les chiots, sous l’œil attentif d’Eleven, couchée sur une botte de foin, en hauteur, qui s’assurait du bien-être de ses petits. Même elle était une meilleure mère, pensait amèrement Euterpe, dont les maussades pensées étaient vite interrompues par un des chiots qui lui sautait à nouveau dessus.

Etrangement, elle pensa à Ellie. Elle s’imaginait avec elle, ici, dans la grange, à escalader des poutres apparentes jusqu’à l’étage qui servait de grenier et qui avait été pendant un temps aménagé comme salle de jeu, à l’époque où elle et Aeson avaient été enfants. D’ailleurs, si on y allait, on pouvait sans doute retrouver de vieux jouets qui pourrissaient, seuls et tristes, entre la poussière et la paille qui jonchaient le sol. Elles se seraient assises là-haut, les pieds suspendus dans le vide, les chiens en contrebas, qui les auraient observées, intrigués et frustrés de ne pouvoir les rejoindre, et elles auraient discuté, le visage strié de minces filets de lumière que les planches mal agencées du toit filtreraient. Mais Ellie n’était pas là. Et elle ne savait si elle la reverrait un jour.

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Ce fut allongée dans la paille, quelques chiots dormant au creux de ses bras, le regard perdu au plafond, les pensées ailleurs, que son père la retrouva.

- Euterpe, tes grands-parents sont arrivés, et Maïa aussi. Il faut que tu viennes, lui annonça-t-il simplement.

A défaut d’avoir de la famille du côté de son père, la petite Polymnie avait comme invités ses arrière grand-parents et sa grand-tante, quand bien même elle ne connaissait que très peu cette dernière. Euterpe, elle, la connaissait déjà mieux. En effet, elle avait vécu pendant quelques temps à la maison, à sa sortie de l’hôpital psychiatrique et avait beaucoup apprécié le contact d’Euterpe et sa musique.

Elle était venue avec son mari Alban, qui s’était toujours fait discret et dont on savait très peu. C’était un grand homme très mince, tellement qu’on se demandait sans cesse comment il parvenait à tenir debout sans que ses jambes ne cèdent tant elles semblaient fragiles. Ses courts cheveux châtains commençaient peu à peu à tomber, mais il l’acceptait plutôt bien et ne s’en cachait pas. Il avait un nez de travers, vestige de ses années de boxe et une bouche qui souriait facilement, et pour deux, puisque sa femme, elle, ne souriait presque jamais. C’était un couple plutôt mal assorti, rien ne semblait les lier, et pourtant, l’amour qu’ils se portaient était sincère. Alban, au courant de la maladie mentale de sa femme, avait accepté les difficultés et les traversait avec elle. Il était ce dont Maïa avait toujours eu besoin.

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Maïa, Polymnie dans les bras, s’avança vers la jeune muse et l’embrassa sur la joue. Aujourd’hui, elle souriait. Euterpe lui sourit en retour. Maïa était l’innocence même, si elle ne lui souriait pas en retour, elle ne comprendrait pas. Et elle ne méritait pas ça.

- Ta fille est vraiment belle, lui dit sa tante en jouant avec les doigts de la petite qui gloussait.

- Oui, répondit-elle, le ton un peu absent.

Puis ce fut au tour de ses grands-parents de venir dire bonjour à la musicienne. Sacha la prit dans ses bras et claqua un baiser contre sa joue.

- Ta cousine aurait aimé être là, mais son médecin lui recommande de ne pas voyager, avec sa grossesse, lui dit-elle.

- Je comprends, ne t’inquiète pas.

Clara attendait son premier enfant, et Euterpe ne pouvait s’empêcher d’en être jalouse. Sa cousine l’avait voulu, l’avait prévu, avec son fiancé, et leur enfant allait naître dans la joie, ils formeraient une famille unie et aimante. Tandis qu’elle se retrouvait dans le rôle d’une mauvaise mère qui n’aimait pas sa fille. Mais Clara n’y était pour rien, si Euterpe était un tel échec. Elle était heureuse pour elle. Au moins l’une d’entre elles avait une vie parfaite.

- Tout le monde est là ? s’écria alors Théa en revenant dans la salle à manger où se déroulerait les festivités. Parfait, venez par ici, il est l’heure pour petite Polly de fêter son anniversaire !


Me revoilàààà ! Je suis absolument épuisée, déprimée, mais le semestre est enfin fini, je n'ai plus rien à faire pendant un mois, et ça fait un bien fou ;-;

Sur ce, je m'en vais dans ma montagne pendant trois semaines (bon, en fait, je pars mardi, mais chut), parce que putain, j'en ai besoin