Les discussions allaient bon train, tout le monde avait sa place.

Sauf elle.

Comme d’habitude, quelque chose n’allait pas. Elle ne parvenait pas à discuter, à rire, à s’émouvoir devant sa fille. Elle n’arrivait pas à s’intégrer.

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Elle avait ce même problème partout où elle allait. Elle n’avait pas eu sa place au lycée, elle n’avait pas sa place à la fac, elle n’avait pas sa place parmi sa famille. Il n’y avait qu’un seul endroit où il lui semblait avoir une place, mais elle ne pouvait y être. Les responsabilités la retenaient ici.

Ils parlaient tous de leur vie, du bébé que Clara allait avoir, du prénom qu’ils pensaient lui donner, Icare se remémorait des souvenirs de son enfance avec sa sœur, Théa était obnubilée par Polymnie, qu’elle avait affectueusement surnommé Polly. Avoir un enfant n’avait jamais été une de ses envies particulières et la réticence d’Icare à cette idée l’avait convaincue de ne jamais en avoir, mais elle adorait s’occuper de sa petite-nièce, que Ludovic leur amenait souvent, trop fatigué pour s’en occuper correctement. Euterpe lui en était reconnaissante. Au moins, la petite avait la chance d’être un peu aimée, pas par sa mère, mais par quelqu’un d’autre, de plus qualifié.

Le repas toucha à sa fin, et Icare s’éclipsa dans la cuisine, avant de revenir un peu plus tard avec un immense gâteau au chocolat surplombé d’une seule et unique bougie dans les mains, qu’il vint apporter devant la reine de la journée, qui gloussa de plaisir. Tout le monde sourit, sortit son appareil photo, pour immortaliser la scène. Le chemin lui semblait étroit, si étroit, jamais il n’avait été aussi étroit, et il ne cessait de se resserrer. Bientôt, elle ne pourrait même plus mettre ses deux pieds l’un à côté de l’autre. Bientôt, elle devrait constamment marcher un pied dans le vide.

Chaque rire, chaque attention qu’on donnait à la petite muse, ne faisait que rétrécir encore et encore le chemin d’Euterpe.

Elle se leva, incapable de rester. Si elle restait, elle finirait par tomber. Elle profita de l’attention générale tournée vers sa fille pour s’éloigner lentement de la table, puis de quitter la maison par la porte du salon.

Le chemin ne s’était pas élargi par cette fuite, mais au moins, il avait arrêté de rétrécir. Elle se souvenait de la sérénité que lui avait procuré le chemin qu’Ellie était parvenue à élargir, sans en être consciente, simplement par sa simple façon d’être. Elle ne souvenait comme elle était soulagée d’enfin pouvoir marcher tranquillement, sans avoir peur du bord trop près d’elle. Mais ces deux mois sans Ellie avaient détruit tous ces changements, et tout était redevenu comme avant. Tous les efforts qu’elle faisait pour sortir de sa dépression se retrouvaient constamment réduits à néant.

Elle s’assit sur l’une des chaises longues qui bordaient la piscine et laissa son regard se perdre dans les reflets des minuscules vagues formées par le vent. Elle ferma les yeux. Elle parvenait presque à voir son frère, enfant, courir avec elle autour de la piscine, et leurs parents, qui les observaient attentivement.

 

Tel un soldat face au champ de bataille, Aeson observait d’un calme nerveux la piscine et l’eau qui s’étendait à ses pieds. L’air ambiant était étouffant, l’eau claire, tout le monde profitait de la fraîcheur qu’elle offrait et lui était là, totalement paralysé. Il n’entendait même plus les rires et les éclaboussements, juste sa respiration qui se faisait de plus en plus rapide, de plus en plus lourde.

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Il avait souvent raté de nombreux bons moments ainsi. Chaque année, toute la famille se retrouvait à Hidden Springs, dans la piscine de ses grands-parents, et chaque année, il restait à l’écart, regardant seul la télé dans le salon rafraîchi par les ventilateurs ou jouant dans la cabane dans l’arbre qui lui avait construite son grand-père. De là-haut, il observait avec une certaine amertume les autres qui s’amusaient sans lui. Lui aussi voulait jouer, ce n’était pas sa faute s’il avait peur. Et les choses s’étaient empirées quand Euterpe avait commencé à apprendre à nager seule. Tous s’étaient intéressés à elle, les sorties piscine étaient devenues plus récurrentes. Et lui ne pouvait y participer.

C’était la raison pour laquelle il se trouvait face à sa peur, ce jour-là. C’était la même piscine qui l’avait traumatisé, quand il n’avait même pas encore l’âge de se forger de réels souvenirs. D’ailleurs, il ne se souvenait pas de sa presque noyade. Dan lui avait déjà raconté ce qu’il s’était exactement passé, mais les seuls souvenirs qu’il avait étaient la peur, terrible, l’horreur de la situation, l’impossibilité de s’enfuir. Et ces souvenirs refaisaient surface quand il était en présence d’une quantité d’eau suffisante pour le submerger. Jamais il n’avait pris de bain, toujours des douches, trop anxieux à l’idée de se retrouver avec autant d’eau autour de lui.

Il devait affronter sa peur. Il devait être comme tout le monde. Sa peur était irraisonnée, tout le monde nageait autour de lui, tout le monde prenait des bains, et personne n’en était mort. S’il savait nager, rien ne pourrait lui arriver. L’incident de sa petite enfance avait eu lieu uniquement car il n’avait pas su faire.

Il sauta.

La panique le gagna malgré lui à l’instant même où sa tête se retrouva sous l’eau. Par réflexe, il ouvrit la bouche pour respirer, mais sa respiration fut immédiatement bloquée par l’eau, il ne voyait rien, hormis des jambes floues qui semblaient s’approcher, il voulut hurler, mais aucun son ne parvenait à franchir ses lèvres. Il battit des bras, dans l’espoir de remonter, mais l’affolement rendait ses mouvements inutiles. Il n’arrivait pas à surmonter sa peur, et cette dernière l’attirait vers le fond. S’il n’était pas déjà entouré d’eau, il aurait pleuré. Il n’aurait pas dû sauter, il n’aurait pas dû.

L’air entra soudainement dans ses poumons, douloureusement, et il toussa. Il passa ses mains sur ses yeux, pour y enlever les gouttes d’eau collées à ses cils, et il découvrit son père, le visage tordu d’inquiétude.

- Aeson, tu es fou, ou quoi ? lui hurla-t-il.

Il n’était pas réellement en colère, juste terriblement alarmé par le geste de son fils. Aeson avait toujours eu une peur panique de l’eau, pourquoi donc en viendrait-il à sauter ? Heureusement qu’Erato n’avait pas vu ça, sinon elle en aurait fait des cauchemars pendant des semaines.

- Je voulais juste jouer avec vous, répondit le petit garçon en sanglotant.

Son père le serra plus fort encore contre sa poitrine, et entreprit alors de lui apprendre à nager, en restant constamment à ses côtés, le moindre écart faisant de nouveau paniquer l’enfant. Euterpe le regardait faire avec amusement, elle était heureuse que son frère vienne enfin jouer avec eux dans l’eau. Elle n’avait jamais compris pourquoi il avait si peur de l’eau, ça avait à voir avec quelque chose qui s’était produit avant sa naissance.

- Il me manque aussi.

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Euterpe ouvrit les yeux, surprise. A ses côtés s’était assise Maïa. Depuis combien de temps était-elle là ? Elle ne l’avait pas entendue.

- Tu pensais bien à lui, n’est-ce pas ? s’enquit-elle face au silence de la muse.

Cette dernière hocha timidement la tête. Elle n’avait pas envie de repenser à ce qu’il s’était passé. Elle préférait rester dans ses souvenirs heureux où Aeson apprenait à nager. Ca la faisait toujours sourire, car elle pensait en même temps quel grand nageur il était devenu par la suite. Lui, l’enfant traumatisé par l’eau, l’ayant si bien domptée qu’il excellait en natation.

- Je ne le connaissais pas beaucoup, mais ça me rend triste, quand je repense à ce qu’il lui est arrivé.

Elle se retint de lui dire de se taire. Elle, elle n’avait pas envie de repenser à tout ça. Elle n’avait pas envie d’être triste. Maïa était quelqu’un de bien plus forte qu’elle, capable de surmonter les fantômes de son passé, capable de combattre une maladie mentale qui l’avait poussée à l’inconcevable, capable de faire le deuil de sa sœur, tandis qu’elle ne pouvait se remettre d’une rupture, faisant de sa vie un enfer, pour ça.

A la place, elle garda le silence et continuait de regarder l’eau. Maïa faisait de même. Aucune d’entre elles ne prononça le moindre mot pendant de longues minutes. Euterpe ferma de nouveau les yeux, essaya d’écouter, comme Ellie le lui avait appris, mais elle n’était pas à la montagne. Ce qu’elle entendait ne ressemblait en rien à un chant.

- Tu fais toujours du violon ? demanda soudainement Maïa.

La muse gloussa légèrement. Sans le vouloir, sa tante ramenait tous les sujets dont elle ne voulait pas parler sur le tapis. Mais elle ne pouvait lui dire. Pas à Maïa. Elle n’arrivait pas à dire non à Maïa.

- Un peu, oui.

Ce n’était pas totalement faux, elle avait réussi à jouer, avec Ellie, puis elle avait repris son violon quelques fois depuis, sans grands résultats, le chant de l’hiver n’avançait pas, par exemple, mais elle était parvenue à jouer quelques morceaux basiques qu’elle avait appris durant ses premières années de pratique.

- Ah bien, je suis contente. Tu as vraiment un don. Je ne te l’ai jamais dit, mais ta musique m’a beaucoup aidée.

Le regard de la jeune fille quitta la piscine pour venir se porter sur Maïa. Dans ses yeux brillait l’incompréhension.

- Quand je vivais chez vous, après ma sortie de l’hôpital. Tu étais petite, tu commençais à peine à jouer, et pourtant, tu jouais si bien. Tu avais la musique en toi, dans toute sa beauté, et je suis persuadée qu’elle m’a aidée à guérir.

Euterpe se souvenait. Quand elle n’était encore qu’une enfant, Maïa était venue vivre quelques mois chez eux, car incapable de vivre seule après autant de temps passé à l’hôpital. Elle guérissait encore, sa maladie ne la quitterait jamais réellement, de toute façon, et la petite muse, qui avait abandonné le piano pour un instrument qu’elle jugeait plus compliqué et moins basique, se pavanait fièrement avec son nouvel instrument : son violon. Heureuse d’avoir sa tante comme public, elle lui avait joué tout ce qu’elle apprenait au fil des semaines. Et même si son jeu était imparfait, même si elle faisait des fautes, Maïa la soutenait et l’encourageait. Si elle savait su si bien jouer aussi vite, c’était sans doute grâce à elle.

- J’ai pensé que ça pourrait peut-être te faire du bien de savoir tout ça, conclut-elle avec un sourire.

Euterpe ne répondit rien, et laissa Maïa s’en aller sans un mot.

Son regard se perdit à nouveau entre les vaguelettes.

Ce qui lui faisait du bien, dans les paroles de Maïa, c’est qu’elles étaient toujours sincères. Maïa était incapable de mentir, et parlait d’une façon si naïve que ce qu’elle disait réchauffait toujours le cœur. Chez Euterpe, elles avaient même eu un autre effet.

Le chemin s’était un peu élargi.


Et voilààà, le chapitre hebdomadaire est de retour, youpiii \o/ (et je suis tellement plus habituée que j'ai failli oublier de venir le poster, ça passe drôlement vite une semaine :o ) 

Bon, normalement maintenant peux vous souhaiter de bonnes vacances et de bonnes fêtes de fin d'année \o/ 

Tschüüüüs !