Il avait commencé à neiger pendant le match et fidèle à elle-même, Ellie avait oublié quelque chose. Ce soir-là, c’était son bonnet, et elle n’avait même pas de capuche sur ce manteau-là. Elle pesta contre elle-même. Gus lui proposa son bonnet, mais elle ne voulait pas l’embêter, alors elle refusa. De toute façon, maintenant qu’elle habitait dans un appartement en ville, elle n’avait pas énormément de chemin à faire, elle pourrait largement survivre. Surtout que les flocons tombaient lentement, c’était loin d’être la tempête de neige qu’ils avaient eu deux semaines auparavant.

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Les chemins des deux amis se séparèrent rapidement, Gus devant prendre le bus près des pistes de ski pour rentrer. Il salua Ellie d’un signe de main et disparut dans la nuit en un instant, laissant la jeune fille sur le bord de la route faiblement éclairée par quelques lampadaires çà et là. Elle souffla longuement, fatiguée par sa journée de travail et de sport, frotta ses mains gantées l’une contre l’autre et décida qu’il était temps pour elle de se mettre en route. Elle prit le chemin qui longeait la limite des habitations, préférant marcher dans la neige qui lui arrivait aux chevilles plutôt que dans la ville. En ville, il y avait trop de bruit, et elle voulait écouter l’hiver. Écouter son silence et essayer d’en deviner un chant. Le vieil homme du refuge lui avait dit que de nombreux éléments chantaient l’hiver, qu’elle ne savait tout simplement pas l’écouter correctement. Il avait eu raison, écouter le chant de l’été et de l’hiver étaient deux choses différentes, mais son père ne lui en avait appris qu’une. Elle ne savait pas comment écouter l’hiver.

Elle se concentrait du mieux qu’elle le pouvait, tendant l’oreille, dans l’espoir d’entendre un quelconque bruit, un animal, une avalanche, n’importe quoi. Mais rien. Tout restait désespérément silencieux. Elle ne comprenait pas comment on pouvait entendre la moindre chose d’un tel silence. Ce dont elle avait besoin, c’était du violon d’Euterpe. Mais Euterpe était loin et elle n’avait pas eu de nouvelles depuis des semaines. Elle ne répondait plus à ses messages. Silence radio. Elle détestait le silence.

Elle allait traverser la route déserte à cette heure pour rejoindre son immeuble, quand elle la vit. Là-bas, dans la pénombre, à l’orée de la forêt, se tenait une fille. Elle était immobile, ne faisait face à rien hormis le silence. Intriguée, Ellie s’avança.

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- Salut ? se hasarda-t-elle.

La fille se retourna, surprise. Elle était belle. Ses longs cheveux crépus entouraient son visage mat, ses yeux bleus semblaient aussi pâles que la neige qui tombaient calmement entre elles. Quand elle aperçut Ellie, la surprise dans ses yeux disparut.

- Euh, salut ? répondit-elle, la voix étouffée par l’épaisse écharpe qui couvrait sa bouche.

Ellie ne sachant que dire, le silence s’installa. La jeune rousse se sentit rougir, honteuse d’avoir abordé cette inconnue ainsi, alors qu’elle n’avait rien à lui dire, et le regard que lui lançait l’autre n’arrangeait en rien les choses.

- Tu as besoin de quelque chose ? lui demanda finalement la fille.

- Qu’est-ce que tu fais ici ? fut tout ce qu’Ellie trouva à répondre.

- Je ne suis pas sûre qu’on se connaisse, désolée, répliqua l’autre avec une légère grimace.

Ellie eut comme envie d’aller se cacher loin, se faire oublier, face à une telle réaction, mais quelque chose la poussait à continuer la conversation.

- Euh, je, non, qui es-tu ?

- Tu ne veux pas vraiment le savoir.

Ellie fronça les sourcils.

- P-pardon ?

- Je veux dire, on ne se connait pas, on ne se reverra jamais, je me fiche aussi de savoir qui tu es, sans vouloir paraître impolie.

La jeune fille en resta bouche bée. Honnêtement, elle n’avait jamais rencontré autant de franchise dans sa vie, même de la part de Léane. Quand Léane se fichait de savoir qui était quelqu’un, elle faisait tout de même un peu semblant, par politesse. Cette fille… Elle osait dire qu’elle n’en avait rien à faire. C’était rare, et étonnant. Elle ne s’en vexa nullement. C’était son droit, de ne pas s’en soucier. Après tout, Ellie était arrivée de nulle part, l’avant dérangée dans quoi qu’elle fût en train de faire, alors qu’elle n’avait rien à lui dire.

- Je… je suis désolée, bredouilla-t-elle. C’est juste que… tu es seule, au beau milieu de la nuit, à l’écart. Je me demandais ce que tu faisais.

La fille soupira, et son souffle pouvait se voir, devenu vaporeux. Ellie le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse. Puis elle posa de nouveau son regard sur la fille.

- Bien vu. Je dois avouer que ça peut paraître bizarre. Si tu veux tout savoir, je ne fais rien.

- Comment ça ?

- Écoute, tu voulais savoir ce que je faisais, et je ne fais rien, que veux-tu de plus ?

- Avoue tout de même que c’est bizarre !

- Je l’ai déjà avoué, il n’y même pas une minute, rétorqua l’autre. J’aime juste me retrouver dehors, une nuit d’hiver, à ne rien faire, hormis écouter le silence.

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Écouter le silence.

Ellie se figea, sans pouvoir se contrôler, agissant comme si elle était seule, alors qu’elle passait déjà bien assez pour quelqu'un d'étrange devant cette inconnue.

Écouter le silence.

Elle… Cette fille, elle…

Écouter le silence.

Écoutait le silence ?

- Ok… lâcha la fille d’une faible voix. Tu es vraiment très étrange, je… je vais m’en aller.

- Non, attends ! s’écria Ellie, angoissée à l’idée de laisser partir une personne qui savait écouter le silence de l’hiver. Je… je suis désolée de paraître bizarre, c’est que… je ne sais pas comment expliquer ça sans être encore plus bizarre, mais… j’aimerais savoir écouter le silence, comme toi.

- Oh… eh bien, c’est très simple, il suffit de sortir, et d’écouter, ne me remercie pas du conseil, salut !

- Attends, je, j’ai déjà essayé, mais… je ne sais pas quoi écouter.

L’air indéchiffrable de la fille se transforma peu à peu. Soudainement, elle paraissait avoir pitié d’Ellie. Pitié de cette fille qui ne savait écouter le silence. Elle réarrangea ses cheveux d’une main, regarda la route un instant, avant de dire :

- Tu veux écouter avec moi ?

Ellie hocha la tête et sans ajouter le moindre mot, les deux filles se tournèrent vers le néant de la nuit. Il n’y avait rien devant elles, hormis la pénombre tachetée de blanc. Ellie ferma les yeux, pour se concentrer. Mais rien ne lui vint. Elle n’entendait que sa respiration et celle de la fille. Et la respiration ne faisait pas partie du chant de la montagne. Pas à son avis.

- Alors, tu entends quoi ? demanda l’autre après quelques minutes de lourd silence.

Tu entends Ellie ?

- Rien, c’est ça le problème, je n’entends absolument rien.

- C’est parce que tu ne sais pas écouter.

Ellie ne la voyait pas, mais elle savait à son ton qu’elle souriait.

- Bien sûr que si que je sais écouter, j’écoute l’été ! rétorqua-t-elle, piquée au vif.

- Mais pas l’hiver. Tu ne sais pas écouter l’hiver.

- Il n’y a rien à écouter l’hiver, grommela la rousse, soudainement désespérée et ne souhaitant même plus faire d’effort.

Tout ceci lui semblait vain. Cela faisait des années qu’elle n’entendait rien l’hiver, et elle n’entendrait jamais rien. Rencontrer Euterpe n’avait rien changé, rencontrer le vieillard du refuge non plus, et cette fille n’aiderait pas non plus. L’hiver était silencieux. Quoi que les autres puissent en dire.

- Il y a tout à écouter l’hiver, objecta l’autre.

Elle bougea, se planta devant Ellie, les bras étendus vers le ciel, elle dansait la lente danse des flocons qui l’accompagnaient avec grâce.

- Écoute, il n’y a rien de plus magnifique que le silence d’une nuit d’hiver ! Écoute le silence assourdissant des flocons qui se heurtent au sol, écoute ce rien emplir tout ! Ce n’est pas écouter quelque chose en particulier qui est important. C’est écouter le silence ! Quand tu sais l’écouter, il résonne partout !

- Tu es la bizarre maintenant, décréta Ellie avec un sourire malin.

- Alors ça nous fait plus de points communs que je ne le pensais, répondit l’autre avec le même sourire. Je suis Ophélia.

- Et je… tu t’en fiches toujours ? se rappela-t-elle soudainement de ce qu’elle lui avait dit peu avant.

- Non, vas-y.

- Ellie.

- Écoute le silence, Ellie. Et tu entendras l’hiver.

Puis le silence se fit.

Tu entends Ellie ?

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Ophélia était partie soudainement, sans qu’elle ne le remarque vraiment. Ellie resta un instant immobile, essayant de souvenir si cette rencontre avait été vraie, tant elle lui paraissait irréaliste. Les pas de danse dans la neige fraiche devant elle lui prouvait le contraire.

Elle venait de rencontrer Ophélia, la fille qui écoutait le silence.


Bonjour madame la oc random qu'on ne reverra pas mais que j'aime quand même.

Ellie continue sa quête du chant de l'hiver, et avance doucement, mais sûrement !