Janvier

Il était retourné à l’intérieur sans un mot, laissant Ellie immobile, les bras ballants, ne réalisant toujours pas ce qu’il venait de sa passer. Elle effleura ses lèvres, là où celles de Crash s’étaient posées un moment plus tôt et elle frissonna. Elle ne sut si c’était son ressenti ou le vent.

Screenshot-27

L’esprit ailleurs, elle retourna à la fête, où tout le monde hurlait des « bonne année » à tout va, s’embrassait, l’enlaçait, dans un concert de rires et de cris de joie. Ellie, elle, avançait machinalement, sans vraiment y prendre part.

Elle ne savait plus si elle se trouvait dans la réalité ou ailleurs. Ailleurs, lui semblait-il. Mais Gus arrivant comme une flèche sur elle lui rappela que la réalité était bel et bien autour d’elle.

- Bonne année Ellie ! lui gueula-t-il dessus en la prenant dans ses bras et lui claquant un énorme baiser sur la joue.

Ellie sourit face à tant d’enthousiasme et lui rendit son étreinte, puis il partit aussi vite qu’il était arrivé, se dirigeant vers une autre personne à qui souhaiter une bonne année, laissant Ellie retourner à son état de réflexion.

- Ellie, ça va ?

Elle releva la tête et découvrit le visage inquiet de Léane penché sur elle. Elle fronça les sourcils, puis la prit par la main.

- Viens.

Au ton qu’elle employait, Ellie comprit très rapidement qu’elle n’avait pas le choix.

Léane l’emmena dans la cuisine, là où personne normalement ne devrait venir les embêter. Elle s’appuya contre l’un des comptoirs et croisa les bras, dévisageant une Ellie gênée qui se tenait maladroitement à la table.

- Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu sors cinq minutes et tu reviens en zombie, attaqua Léane derechef.

- C’est rien… marmonna l’autre.

Elle n’avait pas envie d’en parler. Elle n’était pas sûre d’avoir envie d’en parler. Elle avait peut-être envie d’en parler.

- Ellie ? insista doucement Léane.

Screenshot-28

Ellie soupira, souffla du nez, secoua la tête, comme pour se débarrasser des dernières minutes. Puis elle inspira longuement, expira, porta son regard sur Léane, baissa la tête.

- Crash m’a embrassée, balança-t-elle d’un coup.

Plus elle le dirait vite, plus les souvenirs s’en iraient vite. Enfin, c’était ce qu’elle croyait naïvement. Elle le voyait sans cesse se pencher vers elle, resserrer son étreinte sur elle, plaquer ses lèvres contre les siennes, tandis qu’elle ne comprenait rien, lui souhaiter une bonne année ensuite, comme s’il était sûr que ça avait été ça qu’elle désirait pour la nouvelle année, puis partir comme si de rien était.

- Oh… fit Léane.

- Ouais. Oh, lui fit écho Ellie, la tête toujours tournée vers le sol, observant ses pieds qu’elle s’amusait à faire tourner lentement, l’un après l’autre.

- Mais, euh… tu l’aimes bien ?

À ce même moment, deux hockeyeurs saouls entrèrent subitement dans la cuisine, leur souhaitèrent une bonne année en hurlant plus qu’il ne le fallait, empoignèrent une bouteille de vin dans le frigo, et partirent aussi vite qu’ils étaient arrivés. Ellie n’avait même pas eu le temps de réfléchir à la question en attendant.

- Ok, d’accord, on peut jamais être tranquilles dans cet appart, viens, on bouge dans ta chambre.

Là, elles s’installèrent les deux sur le lit d’Ellie, et cette dernière dût alors enfin répondre à la question.

- Alors ? reprit Léane.

- J’en sais rien, Léane ! Je… Je l’aime bien, oui, je l’adore, c’est un très bon pote, mais je ne suis pas sûre de l’aimer de cette manière, enfin, tu vois, comme…

- Compris, compris, te torture pas. De toute façon, vu ta réaction, on le devine assez facilement.

- Putain, Léane, je ne sais pas quoi faire, se désola-t-elle. C’est super gênant, on vit ensemble, je ne vais pas pouvoir l’éviter, et je n’ai pas su lui dire que je ne voulais pas, et putain, pourquoi il m’a embrassée sans me demander ?! s’emporta-t-elle soudainement.

- Parce que c’est un mec et les mecs oublient souvent de demander.

- Bah c’est chiant.

- J’ai pas dit le contraire. Ils devraient demander, mais ils ne le font pas. C’est un constat.

Ellie soupira une nouvelle fois, jouant avec ses cheveux, les enroulant doucement autour de son doigt, et Léane, la prenant en pitié, passa un bras autour de ses épaules et approcha sa tête près de la sienne.

Screenshot-35

- Te mets pas dans des états pareils. Tu ne survivras jamais si tu réagis comme ça à chaque fois, ils le font tous.

D’où elles étaient, elles pouvaient entendre les rires et la musique de la pièce d’à côté, où Crash était sans doute en train de passer la meilleure soirée de sa vie, inconscient qu’il venait de gâcher celle d’Ellie par un simple baiser.

- Fais chier, murmura-t-elle si bas qu’elle-même ne l’entendit pas.

Elle sursauta quand on toqua subitement à sa porte.

- Quoi ?! lança froidement Léane, qui ne voulait pas qu’on vienne embêter son amie.

- J’peux rentrer ou pas ? implora Gus de l’autre côté de la porte.

- C’est Gus, informa-t-elle Ellie. J’lui dis quoi ? Qu’il se casse ?

- Non, laisse le entrer, souffla-t-elle, le regard perdu dans le vide, en pleine réflexion.

- Entre !

Gus ne marchait plus vraiment droit. Il n’avait jamais connu sa limite de consommation d’alcool. Il finissait toujours par trop boire, sans jamais vomir, néanmoins. Il n’était tellement plus là qu’il ne remarqua pas l’état dans lequel se trouvait Ellie. Léane se retint de le lui faire remarquer. Il s’arrêta au milieu de la pièce, à quelques mètres des deux filles, vacillant légèrement.

- J’y vais, histoire de pas me coucher trop tard, pour être capable de me lever demain, tu viens toujours Ellie ?

Elle acquiesça en un marmonnement inintelligible et satisfait de sa réponse, Gus prit le chemin du retour.

- Alors à demain, salut ! Salut Léane !

- Tu devrais aller te coucher, dit alors cette dernière à Ellie, qui commençait à peser sur son épaule. Tu verras, ça ira mieux demain, te prend pas trop la tête. N’oublie pas que tu n’as pas à te forcer de ressentir quelque chose parce que lui ressent quelque chose, ok ?

Elle l’installa dans son lit, caressa lentement ses cheveux. Quand elle le voulait, Léane pouvait être vraiment douce et attentionnée, quand ses amis avaient besoin d’elle. Ellie était très reconnaissante de l’avoir comme amie.

- Léane ? appela-t-elle quand cette dernière ouvrit la porte de la chambre pour s’en aller.

Elle se retourna.

- Merci.

- De rien ma belle. Dors bien.

Puis elle partit, laissant Ellie seule avec elle-même.

 

Les choses n’allèrent pas mieux le lendemain, contrairement à ce que Léane lui avait dit. Le souvenir de ce baiser imprévu hantait Ellie plus qu’il ne l’aurait dû. Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi elle réagissait si violemment, peut-être parce que son amitié avec le jeune homme était soudainement remise en question. Tout ce qu’ils avaient vécu ensemble, elle les avait vues comme des signes d’amitié, alors que lui y avait vu plus. Et elle n’aimait pas cette idée. Elle se demandait si elle était fautive. Si elle lui avait envoyé de faux messages, si elle lui avait donné de faux espoirs. Elle se sentait étrangement coupable.

Elle resta de longues minutes assise stupidement dans son lit, à regarder le jour se lever à travers sa fenêtre dont on avait oublié de fermer les volets la veille. Tout se bousculait dans son esprit, entre le baiser, Simon, son travail, son avenir, le chant de la montagne, son père, sa mère.

Screenshot-40

Euterpe.

Elle avait pensé à Euterpe, la veille, avant et surtout après son baiser avec Crash. Euterpe et son sourire, Euterpe et sa grâce, Euterpe et sa musique.

- Ellie, dépêche-toi, Gus nous attends dans vingt minutes au pied des pistes ! lui hurla Crash à travers la porte à laquelle il avait tambouriné un instant pour la réveiller.

Elle secoua la tête, retournant brusquement à la réalité. Elle avait presque oublié Gus et leur journée ski. Cela faisait plusieurs années maintenant qu’ils profitaient du premier janvier pour avoir les pistes à eux, puisque les gens passaient leur journée à se remettre du réveillon. C’était généralement la plus belle journée de ski de l’année, sauf quand le temps n’était pas au rendez-vous, bien évidemment, et encore, pour Gus, tous les temps convenaient.

Elle se prépara et passa rapidement par la cuisine pour prendre quelque chose à manger tranquillement dans sa chambre, évitant soigneusement Crash. Elle n’avait pas envie de le voir, et de parler avec lui, pas maintenant qu’ils avaient un peu de temps devant eux. La journée ski tombait bien. Ils n’auraient pas l’occasion de reparler de leur baiser. Pas avant le soir, en tout cas.

Et en effet. Ils se retrouvèrent au dernier moment dans le couloir, où Crash enfila des bottes de snow et Ellie ses chaussures de ski, malgré l’interdiction de circuler dans les couloirs avec (on avait installé des pancartes le stipulant un peu partout dans l’immeuble, mais ils n’avaient pas de casier à ski, alors les mettre directement depuis l’appartement était le plus simple). Ils étaient tellement pressés qu’ils ne pensèrent même pas à parler. Crash semblait un peu gêné lui aussi, cependant.

La chose bien quand un skieur et un snowboardeur marchaient côte à côté, c’était que le snowboardeur avançait généralement plus vite, grâce à ses chaussures qui ressemblaient fortement à des bottes et non pas à des blocs de bétons comme pouvaient l’être les chaussures de ski et grâce aussi à son snow, qui pesait moins qu’une paire de ski. C’était pourquoi Crash marchait quelques mètres devant Ellie, et que les deux ne purent donc pas commencer la moindre conversation. La jeune fille en était presque triste d’éviter ce point le dialogue avec celui qu’elle considérait comme un très bon ami, mais elle n’avait pas vraiment le choix.

Et puis vint ensuite Gus, qui la sauva alors pour plusieurs heures. On ne pouvait avoir une conversation privée à deux quand on était un groupe de trois.

Comme prévu, il n’y avait personne d’autre qu’eux au pied des pistes. Personne n’attendait aux remontées mécaniques, personne ne descendait les pistes, tout était vide, comme abandonné. Les plus courageux viendraient peut-être dans l’après-midi, mais jamais le matin.

- C’est parti ! s’écria Gus. Crash, essaye de ne pas trop nous ralentir, avec ton snow.

- Serait-ce du sarcasme ? releva le snowboardeur. J’en fais à haut niveau, je suis quasiment sûr que je vais plus vite que toi.

- C’est ce qu’on va voir.

Ellie sourit face à la compétition entre les deux garçons, pensant secrètement qu’ils allaient finir par se blesser, à faire ainsi les imbéciles, puis ils se mirent en route. Ils s’échauffèrent sur de petites pistes demandant peu de technique et peu pentues, avant de finalement atteindre leur objectif de base : faire la course sur l’unique piste noire du domaine de Bearwell. À l’issu, on saurait qui de Gus le skieur ou de Crash le snowboardeur, serait le plus rapide. Ils avaient envoyé Ellie en première, pour qu’elle les attende en bas, et qu’elle fasse office d’arbitre. Le temps était clair, aucun nuage ne se profilait à l’horizon, elle avait une vue parfaitement dégagée sur toute la course. Elle commença alors à attendre.

Du haut, Gus lui fit signe qu’ils étaient prêts de leur côté. Elle hocha la tête, plus pour elle-même que pour eux, trop loin pour être vue, puis elle leva son bras, qu’elle abaissa soudainement pour marquer le début de la course.

Elle s’était vaguement doutée que cette idée de course n’en était pas une bonne, mais jamais elle n’aurait deviné que ça finirait aussi mal. Gus gérait parfaitement ses skis et la vitesse, et descendait sans presque jamais faire le moindre visage. C’était la même chose chez Crash. Il maîtrisait encore mieux la vitesse, en ayant fait toute sa vie. Gus était plus un free-rider.

Mais la neige pouvait être traître, parfois.

On ne sut pas ce que Crash heurta, lui-même n’avait pu le dire. Il chuta, lancé à pleine vitesse. Son snow ne se détacha jamais de ses jambes, et il chuta avec, roulant sur des dizaines de mètres avec. Il chutait tellement vite qu’Ellie crut qu’il ne s’arrêterait jamais. C’était sans compter les filets heureusement installés au bout de la piste. Il les percuta, certes violemment, mais au moins, il s’était arrêté. La course ne comptait plus, Gus s’était précipité à son secours, Ellie à ses côtés.

- Crash ! Crash, ça va ? Crash !

Elle ne pensait même plus à leur baiser. Ça ne comptait même plus. Crash était très mal en point.

- Gus, appelle les secouristes s’il-te-plaît, supplia-t-elle en déchaussant pour aller aider son ami.

- Déjà fait dans la pente.

Fort heureusement, Crash avait la décence de porter un casque quand il partait faire du snow, et ce fut sans doute la raison pour laquelle il respirait toujours quand ils arrivèrent vers lui. Ils le lui retirèrent, découvrant du sang, dont la provenance leur était inconnue et Crash gémit.

- Crash, tu m’entends ?

Il ne répondit pas. Il semblait inconscient.

- Oh putain… Gus, qu’est-ce qu’il s’est passé ?

- J’en sais rien, on skiait tranquille les deux, puis il a chuté, une faute de carre je pense, à cette vitesse, ça pardonne pas, j’en sais rien, je m’y connais pas en snow.

Ellie aurait pu pleurer. Elle se sentait soudainement bête de l’avoir évité toute la journée pour une histoire aussi stupide qu’un baiser, alors qu’il était désormais aux portes de la mort.

Les secours arrivèrent enfin, les secouristes le placèrent dans un brancard, qu’ils manipulèrent avec précaution. Il leur avait fallu un seul coup d’œil pour voir que Crash était dans un état déplorable.

Puis il disparut avec eux dans la pente, et Ellie éclata en sanglots.

- Ça va aller, Ellie. Ça va aller, tentait de la réconforter Gus en la prenant dans ses bras.

Screenshot-44

Mais rien n’allait.


La morale de l'histoire, les enfants, c'est qu'on n'embrasse pas les gens sans demander avant. Et on fait attention en ski/snow