[alcool]

Lundi matin. Nouvelle journée, nouvelle semaine. Inlassablement, toujours, elles se suivent, identiques à elles-mêmes.

Cinq jours de boulot, deux jours de congé, une soirée claquée à se bourrer la gueule et oublier l’environnement avec des joints, puis on recommence. C’est ça depuis quatre ans.

Pour une fille qui déteste la société dans laquelle nous vivons et qui voulait changer le monde, je trouve que je suis plutôt bien intégrée dans ses rouages. J’ai un taf que je déteste, un appart minuscule, mais il me suffit, mon argent part en fumée chaque mois, je suis incapable d’économiser le moindre sou, je suis tombée dans la pire des routines. Mais à part, Polymnie est une rebelle. Mon cul, ouais. À part ses cheveux colorés, ses piercings et tatouages et ses vêtements provocs, y’a rien de rebelle. Même le chat est sans doute plus rebelle qu’elle. Merde, c’est vrai que je suis tombée bas. Merci maman.

Une blondinette monte dans le bus qui me conduit tous les matins ou presque à l’usine. Elle me connaît, elle travaille dans le même atelier d’étiquetage que moi, deux chaînes plus loin. Elle se sent obligée de venir vers moi. Elle me demande comme ça va, ce que j’ai fait de mon week-end. Réponses monosyllabiques, demander en retour, et toi ? Fin de la conversation. Silence.

Les formalités, c’est une infamie sans nom. Sans doute ce que je hais le plus. Ça pue l’hypocrisie. Tout le monde s’en fout de savoir comment tu vas. Surtout cette fille, quand elle me voit, je sens son dégoût. Tout le monde répond par automatisme. Je veux crever. Ça va. Et toi ? Ma vie est un échec constant. Ça va. Sourire. Masque.

Screenshot-245

Il paraît que c’est ce qu’il faut faire, qu’on est mal vu si on le fait pas. C’est pour ça que je suis mal vue. Enfin, ça et d’autres choses, ce serait trop simple sinon. Parce que je ne comprends pas. Quel est le plus malpoli ? Être sincère et s’ignorer ? Ou faire semblant de s’intéresser et installer cette gêne quand plus personne n’a rien à dire ? Mes observations de cette société m’ont amenée à conclure que l’honnêteté est une vertu, l’hypocrisie une tare. Faire semblant est mal vu. Pourtant dans ce cas, elle ne l’est pas. Cachée derrière les formalités, elle se fraye un chemin.

La preuve que c’est de l’hypocrisie pure est quand les gens croisent ma mère dans la rue. Madame Vanek, comment allez-vous ? Comment vont vos filles ? Très bien et les vôtres ?

Amusant comme ils disent « vos ». Personne ne s’est jamais soucié de moi. Les gens qui connaissent ma mère sont ceux qui portent les pires regards sur moi. L’anomalie, la chose bizarre aux cheveux rasés sur le côté, percée et tatouée, la tare qu’a engendrée Euterpe, la si talentueuse musicienne. Ils s’en fichent de savoir comment je vais, eux qui ont toujours conseillé à ma mère de me faire abandonner ce style. Mais qu’ils demandent, et que ma mère réponde. Elle sait même pas comment je vais depuis huit ans maintenant, ça n’a plus d’importance.

Le bus s’arrête enfin, devant un énorme bâtiment rectangulaire, avec des fenêtres placées de façon régulière. C’est terne, c’est morne, c’est triste, c’est l’usine. Il est cinq heures du matin, et les gens sont comme des zombies, déjà trop fatigués pour tenir correctement debout. Et il leur reste encore huit heures de travail debout.

Il me reste encore huit heures de travail debout.

Mais en réalité, je tiens bien. Je suis tellement habituée à être constamment fatiguée depuis mon adolescence que ça n’a plus d’effet sur moi. Je peux tenir en mode zombie pendant des heures, voire des jours. Tiens, c’est triste dit comme ça.

Machinalement, car tout est fait machinalement ici, tant les jours sont identiques aux précédents et aux suivants, les femmes se dirigent vers leur vestiaire, et les hommes vers le leur. On trouve son casier, on enfile son magnifique pantalon noir, son magnifique T-shirt sans col absolument insupportable blanc, avec le logo de la boîte, on vérifie son matériel, marqueur, calculette, cutter, on prend sa bouteille d’eau et sa barre chocolatée et c’est parti. Certains soufflent déjà. C’est pas comme ça qu’ils vont tenir, je peux le leur assurer.

Screenshot-251

Dans notre atelier, il y a six chaînes, et sur les six chaînes, il y a cinq femmes, pour un seul homme. Le travail à la chaîne, c’est facile, pas besoin de porter de choses lourdes, sauf cette chaîne pour les gros pots de peinture. Là, ils ont mis un homme, quand bien même j’avais fait mes preuves dessus. Mais apparemment, il faut être sexiste dans le secteur. Parce que sur cinq femmes, quatre sont blondes. Ça, c’est le chef du service qui l’a choisi. C’est lui qui s’occupe des recrutements de son atelier. Moi, j’ai réussi à passer parce que je n’ai pas coloré mes cheveux à l’entretien. Maintenant, je suis la seule à ne pas avoir de cheveux blonds. Il a pas trop aimé, la première fois où je suis revenue les cheveux violets. Il m’aurait sans doute virée, si je n’avais pas déjà été en CDI. Désolée mon grand.

Ce gars-là, le chef, c’est la pire ordure qu’on connaisse. Le genre de gars qui ne respecte pas ses employées, parce que de un, elles sont des femmes, de deux, il leur est supérieur. Il se permet des remarques dégoulinantes de sous-entendus dégueulasses, des menaces tout autant dégueulasses quand on n’a pas assez avancé à son avis. Et personne ne dit rien, parce qu’il est le chef, et que la majorité de ces filles ont là le travail de la dernière chance. Si elles font leurs preuves et qu’elles sont sympas et mignonnes, elles auront un travail assuré à la fin de leur CDD. Sinon, on prendra quelqu’un d’autre et elles n’auront qu’à retourner chercher du travail.

À moi, il ne me dit rien, en revanche. Je suis la plus ancienne de l’atelier, j’ai passé toutes les épreuves. Je suis le vieux sage. Il ne peut pas me faire de sous-entendus, parce qu’il me trouve horrible, et encore, c’est un euphémisme. Il me trouve répugnante. Une femme ne devrait être comme je suis, qu’il dit. Moi je lui dis d’aller se faire voir.

Puis même si je joue la provoc, il ne peut rien me dire. Parce que je suis sa meilleure ouvrière. La meilleure depuis des années, même. Je travaille à une vitesse que personne n’a, parce que je me concentre sur mon travail sans faire attention à l’heure. Ça fait passer les choses plus vite, et ça m’évite de désespérer. Et ça me fait travailler vite. Grâce à moi, le gars n’a jamais de retard dans ses commandes. Alors comme remerciement, il ne peut rien me dire, même quand il en a très envie. Ça me convient parfaitement. J’aime bien voir sa tête frustrée quand il veut gueuler sur moi en prenant sa seule raison de gueuler, la production qui n’avance pas, mais qu’il ne le peut pas parce que chez moi, ça avance. Aller chercher les pots, les placer en bout de chaîne, vérifier les références, les poser dessus, la régler, récupérer les pots à la fin, mettre les codes-barres, mettre les pots dans des cartons, les cartons sur une palette, série finie, on envoie la palette, et c’est reparti pour un autre tour, pendant huit heures, cinq jours par semaine, quarante-sept semaines par an. Je fais ça depuis presque cinq ans. Je suis littéralement devenue une machine, une part de la chaîne.

Merde, c’est vrai que je suis tombée bas.


Chapitre assez court cette fois, et je préviens, ce ne sera pas le seul de la génération, j'en ai même des plus courts que ça, mais c'est ce qui colle au style de la génération.

Anyway, j'ai fini ma L2 ! Je suis définitivement libérée des partiels et des cours et je suis en PLS parce que j'ai dû dire au revoir à des potes auxquels je tenais beaucoup... C'est le côté de négatif de l'année en Erasmus, on voit les gens une année de moins, et je suis triste ;;

Bref, prenez soin de vous, moi je pars profiter de mes vacances <3