Luana s’est plutôt bien intégrée, pour sa première journée. Elle est même mieux intégrée que moi. À la pause, je pars toujours fumer dans mon coin, pour éviter les conversations débiles et stériles des autres, mais elle, elle est allée les voir, pour faire connaissance et se présenter. C’est ce que tout le monde fait, normalement. Sauf moi. Le premier jour, je suis partie fumer loin des autres et c’est peut-être pour ça que je ne connais pas leurs noms, en fait. Incroyable comment on trouve des raisons à tout quand on y réfléchit bien.

Ça l’a bien dégoûtée de s’être retrouvée avec moi pour la former, je crois. C’est vrai que c’est pas de chance, de tomber sur moi quand on est sociale. Mais pour une fois, ce n’est pas de ma faute. Je fais simplement ce que mon chef me demande. Ça lui apprendra à suivre ce qu’on lui dit bêtement.

Elle apprend vite, aussi. Ça me fait un peu peur. Si elle apprend aussi vite, c’est qu’elle deviendra une bonne employée et si elle devient une bonne employée, il y a des risques qu’elle devienne encore meilleure que moi, et je perdrais mon statut d’intouchable. Je dois faire attention à elle. Et rien de mieux que la former pour ça. Finalement, ça n’a pas que des inconvénients.

- Eh au fait, je dis tandis que je lui apprends à régler la machine, la chose la plus compliquée par ici. Juste parce que tu n’arrêtes pas de m’appeler tout le temps, je pense que tu devrais savoir que mon vrai nom est Polymnie.

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Elle fronce les sourcils, sceptique. Évidemment, on m’a présentée à elle comme était Paule, elle doit penser à une blague, mais franchement, qui ferait une blague pareille, il n’y absolument rien de drôle là-dedans !

- Polymnie ? elle répète.

- Ouais. Paule, c’est pour pas qu’on me regarde comme ça, je lui lance avec cynisme en la désignant.

Elle secoue la tête, change d’expression, sans doute pour ne pas paraître impolie et fait comme si de rien était.

- C’est juste que c’est pas commun, comme nom, se justifie-t-elle.

- Tu t’appelles Luana, je trouve que tu n’as rien à redire.

- Luana c’est plus commun que Polymnie, réplique-t-elle à raison.

- Je connais pas d’autre Luana, je rétorque avec un sourire malin.

Je la vois lever les yeux au ciel. Je retiens un rire.

- Mais tu peux m’appeler Pol, si tu veux, je l’achève.

Là, elle est vraiment irritée. Elle sait que je me moque et que je la fais tourner exprès en bourrique et elle refuse que je fasse ça. Elle souffle, cligne des yeux, offusquée, elle me lance un regard qui veut tout dire et ce : arrête de te foutre de ma gueule.

- Je me fous pas de ta gueule, je réponds à sa réaction silencieuse. C’est juste que maintenant tu sais que je m’appelle Polymnie, tu m’appelleras Pol, P-O-L et non Paule, P-A-U-L-E. Ça peut paraître anodin, mais ça a son importance !

Bon, elle, elle s’en fout carrément, ça se voit sur son visage qu’elle n’entend pas la différence, mais moi, je l’entends, c’est l’important. L’avis des autres n’a jamais importé, de toute manière.

Elle se remet au travail sans un mot, sans remarque sur ce que je viens de lui dire. Je vois bien que tout cette histoire l’a énervée. Je hausse les épaules. Non vraiment, je m’en fiche pas mal. Au moins, je serais appelée Pol et non Paule.

Puis les jours commencent à passer et à se ressembler de nouveau. Le changement apporté par Luana s’efface rapidement et tout redevient vite comme avant. Elle est devenue une employée comme les autres, qu’il nous semblait connaître depuis des années alors qu’elle n’est là que depuis une semaine même pas. Là est l’horreur de l’usine. Tu deviens pareil que les autres, tu racontes les mêmes anecdotes, aimes les mêmes choses. C’est pour ça que je côtoie pas mes collègues. Je tiens tout de même à rester moi-même.

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Je les observe, à la pause. Même le seul gars de l’atelier est comme ces femmes. Il n’y aucune différence. J’écoute ce qu’ils disent d’une oreille peu attentive. Encore un sujet de conversation peu intéressant. Luana sort son portable de sa poche, montre quelque chose aux autres, elle a l’air toute passionnée. C’est une expression que je n’avais pas vu depuis longtemps, par ici. La passion.

C’est beau à voir.

Je me demande de quoi elle parle. J’écoute plus attentivement.

- Jamais entendu parler, comment elle s’appelle déjà ? demande la fille que je crois être Caroline.

- « Euterpe » ! Comme la muse de la musique ! Elle est incroyable !

Je fais la grimace. Sans le remarquer, mon poing se serre. Ça fait très longtemps que je n’ai pas entendu ce nom, que je l’ai banni de ma vie, et voilà qu’il s’impose de nouveau, ici, qui plus est, sur mon lieu de travail, l’endroit où je ne suis même plus un être humain avec une mère. L’endroit où je peux tout oublier.

Les gens commencent à la connaître. La muse de la musique qui me sert de mère, apparemment. Elle n’a jamais voulu être ma mère, c’est évident. Je me souviens de son air de dégoût quand elle m’a vue pour la première fois. Je me souviens comment elle m’évitait et me laissait à mon grand-père, comment elle trouvait toujours un moyen pour que quelqu’un d’autre qu’elle s’occupe de moi, jusqu’à ce que je sache m’occuper de moi-même. Je me souviens de tout. C’est ma malédiction. Aucun gosse ne devrait se rappeler d’à quel point il était détesté à sa naissance.

Les gens commencent à la connaître, à murmurer son nom. Alors ça y est. Elle s’est mise à la musique grand public. Ça l’a toujours titillée. Mais elle n’osait pas, elle ne voulait pas être connue du grand public. Je me demande bien ce qui lui a fait changer d’avis. Puis en même temps, je m’en fous.

Les gens commencent à la connaître, et moi, plus que jamais, j’aurais aimé ne jamais la connaître. J’ai envie de balancer à Luana qu’elle se trompe, qu’elle admire la mauvaise personne, qu’elle n’est pas incroyable du tout, mais je ne veux pas paraître impliquée dans leur conversation. Surtout une conversation sur ma mère.

- Je connais pas.

- Je ne connaissais pas non plus, répond Luana. Je ne sais pas ce qu’elle faisait avant, mais elle était connue, apparemment.

- C’était une soliste. Dans un orchestre.

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Tout le monde se retourne, fait les gros yeux, me dévisage. Pour certains, j’en suis sûre, c’est la première fois qu’ils entendent ma voix. En même temps, c’est la première fois que je participe à l’une de leurs conversations. Finalement, l’envie de ne surtout pas être impliquée dans leur conversation est vite partie. Je ne sais pas trop pourquoi, en réalité.

Luana est la seule à ne pas trouver mon intervention choquante. Elle sourit, même.

Elle a un joli sourire.

Elle est contente que je me sois jointe à leur conversation.

- Oh, je ne savais pas que tu connaissais le monde de la musique.

J’aurais aimé ne jamais le connaître. Comme j’aurais aimé ne jamais connaître la fameuse muse de la musique, on dirait.

- Ma mère était musicienne, je mens à moitié.

Et par musicienne j’entends qu’elle est précisément Euterpe, mais bien sûr, je n’en fais pas mention. Personne ne doit jamais savoir. Si ça venait à se savoir, maintenant qu’elle commence à être connue, jamais elle ne pourrait de nouveau disparaître de ma vie. Ça pourrait se savoir, avec mon nom de famille, mais peu de personne le connaissent. Je ne le divulgue qu’en cas de besoin, comme pour avoir un emploi ou payer mes impôts.

- Oh, c’est cool ça !

Merde, elle aime bien la musique. C’est le truc vraiment embêtant avec les gens. Ils aiment tous la musique. Je me retrouve toujours toute seule dans ma haine de cet art. J’ai beau essayer, je suis incapable de l’aimer. Incapable de lui pardonner, incapable de le supporter. Il occupe trop de mes sens. Il va trop loin. Je n’ai rien consenti. Il n’avait pas le droit de s’en prendre à ma vue, tandis qu’il se contente de l’ouïe chez les autres.

Je secoue la tête, essaye de penser à autre chose. Ce n’est pas la peine de penser à la musique. Je sais très bien dans quels états ça me met. Pas question d’être ainsi ici.

Je secoue la tête quand elle cherche la musique sur internet. Je secoue la tête quand elle appuie sur le bouton play. Je secoue la tête quand la première note se fait entendre. Je secoue la tête quand –

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- Arrête cette merde ! je hurle soudainement.

Je ne peux pas. Je ne peux vraiment pas. Putain de merde, putain de merde, j’arrive à faire un effort avec n’importe quelle musique. Pas celle-là. Pas en sachant que sur la vidéo qui se joue sur le téléphone de Luana, il y a ma mère. Ma mère et son putain de violon.

Surprise, Luana a coupé la musique et a relevé ses yeux noirs vers moi. Elle attend une explication, s’interroge, qu’a-t-elle fait de mal ? Ma mère est musicienne, j’aime la musique, non ?

J’écrase ma cigarette à terre et je retourne travailler.


Euterpe est de retour \o/ Enfin, d'une façon intermédiaire, mais ça ne plait pas à Pol... qui est mauvaise langue, de dire qu'elle n'avait jamais repensé à Euterpe, parce qu'inconsciemment, elle fait souvent mention d'elle.

Promis, un jour on aura un chapitre qui ne sera plus à l'usine et on quittera ce décor vide et sombre :')

Sinon, comme chez les Vanek, je mets en pause les chapitres pendant deux semaines parce que je pars faire un road trip en Islande, hihihi. On se retrouve donc le 8 juin :3

Tschüss !