[alcool ; mort]

Ma mère prend de plus en plus de place dans ma vie, alors qu’elle ne sait même pas où je suis. À dix-huit ans, j’ai pris l’argent que mon grand-père et mes arrière-grands-parents m’ont légué, et j’ai acheté le premier appartement que j’ai trouvé, le plus loin possible d’elle. Je ne lui ai jamais dit où j’allais. Je ne lui ai jamais dit où j’étais. Je suis sans doute morte à ses yeux. Elle l’était aux miens.

Elle est partout. Dans les journaux, sur les panneaux d’affichage, les dates de son premier concert se font envahissantes, on parle d’elle, on l’invite à la télé, on se demande qui elle est, où elle était, pendant si longtemps.

Pendant si longtemps, elle était dans un milieu qui me permettait de ne jamais en entendre parler. Pourquoi a-t-elle décidé de se lancer dans le grand public ? Sans doute un drama à l’orchestre. Elle a encore couché avec un pianiste qui ne l’aimait pas vraiment. Celui de trop. Elle s’est cassée. Je déteste les pianistes.

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Mon autodestruction m’accompagne chaque soir. Elle m’emmène jusqu’au bar de Nelly, me fait boire. Le pire, c’est que je commence à m’habituer à elle. Et comme elle me fait boire, elle me fait oublier. Je n’arrive pas vraiment à la détester, quand bien même elle me susurre des paroles toxiques. Je les laisse couler en moi, s’enrouler autour de mes entrailles, les serrer, m’empoisonner. Je ne peux rien faire contre. Lutter est trop épuisant. C’est plus simple de se laisser aller. J’y ai déjà survécu. Et si je n’y survis pas cette fois, je n’en serais pas triste. Après tout, j’ai toujours eu un petit faible pour la mort.

Au bout de deux semaines, j’ai dû trouver un autre bar que celui de Nell, pour éviter de l’inquiéter. Même si elle est habituée à me voir dans un sale état, normalement, je ne le fais qu’une fois par semaine. J’évite les jours de semaine. Plus maintenant. Même les jours où je suis du matin, je vais boire la veille. Je ne parviens plus à travailler correctement. Le visage d’Euterpe me revient sans cesse en tête, je revois le piano dans notre maison, mes tentatives d’enfant d’y jouer, de l’aimer, malgré tout le mal qu’il me faisait. J’entends ma mère jouer de son violon, jouer cette musique qu’elle adorait. Je me souviens quand elle l’a écrite. Elle l’a écrite pour une fille aux cheveux emmêlés. Une fille de la montagne. Elle avait trouvé mes yeux jolis. Elle avait dit que j’aimerais ma mère.

Luana essaye de comprendre, me demande comment je vais, elle voit que quelque chose cloche, mais je ne peux rien lui dire. Elle aime Euterpe, elle aime sa musique. Ce serait égoïste de lui faire arrêter de l’écouter. Si tout le monde l’aime et pas moi, c’est sans doute parce que je suis le problème. J’essaye de l’éviter. J’ai honte d’avoir craqué devant elle. J’ai peur qu’elle ne voie que ça chez moi, maintenant.

Au bout de trois mois, elle a remplacé Caroline, qui a démissionné pour un meilleur travail. Elle a réussi à trouver un moyen pour partir de là. C’est vraiment une chanceuse. Je ne l’envie pas, mais je la respecte. Luana a récupéré son poste. Elle est assez formée, désormais. Je lui ai tout appris.

Travailler sans elle a été bizarre, au début. Je ne pensais sincèrement pas que ce le soit. Je pensais que c’était ce que j’attendais. Que je voulais être seule à nouveau sur ma chaîne, pour que tout soit comme avant. Mais rien n’est comme avant. Je ne dors pas assez, je ne peux plus gérer la chaîne seule. Je suis en train de sombrer, profondément, encore plus profondément. J’ai besoin de Luana. J’ai besoin de l’éviter. J’ai vraiment mal à la tête.

Les beaux jours reviennent enfin. Parfois, les nuages s’écartent un peu et laissent passer quelques rayons de soleil, après plusieurs mois d’un hiver trop long et trop gris. Derrière ma fenêtre, je laisse la chaleur courir sur ma peau, titiller ma nuque, chatouiller mes bras. C’est drôlement plus agréable de lire dans ces conditions qu’avec un éternel ciel gris, avec des nuages qui refusent de pleuvoir et me privent du doux bruit de la pluie qui tape contre le verre.

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Au pied de l’immeuble, les ados et les enfants du quartier ont recommencé à prendre possession des lieux. Quand je laisse la fenêtre ouverte, je peux entendre leurs rires et leurs engueulades. Certains tentent de faire du skate sur les bancs du square, mais ils tombent le plus souvent. Certains hurlent, mais en vérité, ils n’ont rien. Ils essaient d’attirer l’attention. Et moi je souris, me moquant à distance. Ils ne savent pas que je suis là, six étages au-dessus d’eux, et que je les observe. Parfois, je me demande ce qu’ils feraient, s’ils savaient. Puis je me dis qu’ils s’en doutent sûrement. Y’a toujours des tas de petites vieilles qui s’ennuient qui regardent par leurs fenêtres pour s’occuper. Je ne suis pas la seule.

J’ai toujours eu un faible pour cette période ensoleillée de l’année. Elle apparaît début juin et dure jusque fin septembre, dans le meilleur des cas. Ensuite, les nuages et le gris reviennent, et la pluie commence à tomber, et la neige ne vient jamais.

Le soleil, ça a quelque chose d’apaisant. Ça colore les choses. Même une ville grisée par la pierre. Ça apporte du bleu au ciel, du vert aux arbres, de la couleur dans la vie des gens. Ils commencent à porter des vêtements bigarrés, abandonnent les doudounes fades, leurs teints ternis reprennent de la couleur, et ils sourient. Je souris. Le soleil, ça arrive à mettre un sourire sur mes lèvres.

J’ai toujours rêvé de voir le soleil à la montagne. Enfin, je l’ai déjà vu, mais seulement en hiver. Je ne suis jamais allée à la montagne l’été. La montagne, c’était réservé aux fêtes de fin d’année. Ma mère refusait catégoriquement d’aller à la montagne l’été. Je crois que ça à voir avec cette fille bouclée qu’on avait rencontré là-bas. Elle était allée la voir, le premier été que j’ai vécu. Puis elle n’y est plus jamais retournée. Et c’est ainsi que je n’ai jamais eu la chance de voir la montagne l’été. Ma mère m’a vraiment privée de beaucoup de choses, il faut croire. Mais quand j’y pense, même après huit ans de vie seule, loin d’elle, je n’y suis pas allée. Je me prive moi-même de beaucoup de choses.

Au travail, les visages se font un peu plus radieux, aussi. Tout ça grâce au soleil. Ça y est, la dépression saisonnière est derrière eux. Ça doit être bien, d’arrêter d’aller mal dès que l’hiver est passé. Je les envie. Moi, le soleil n’apporte qu’un simple sourire. De l’extérieur, j’ai aussi quitté ma dépression saisonnière. Mais la vraie dépression est toujours là, tapie dans l’ombre.

Luana est encore plus souriante que d’habitude. Elle arrive maintenant avec des robes pleines de volume et de motifs fleuris qu’elle fait tournoyer gaiement comme une enfant dans un costume de princesse. J’ai presque de la peine pour elle quand elle doit l’enlever pour revêtir le sublime uniforme de l’usine. Rien ne vaut un T-shirt sans col et un pantalon en toile trop grand.

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- Salut ! me dit-elle chaque matin, ou chaque début d’après-midi, avant de se diriger vers son propre poste.

Deux mois maintenant qu’elle travaille seule, que je travaille sans elle. Je ne m’y fais toujours pas, à vrai dire. Mais je ne dis rien. Elle s’en fiche sans doute.

Parfois, je lève la tête, vers sa chaîne. Elle est concentrée sur son travail, comme je le lui ai appris. C’est comme ça que le temps passe. Je dois avouer que je suis plutôt impressionnée. Je ne pensais pas qu’elle tiendrait plus de trois mois dans le monde de l’usine. Les débuts sont toujours difficiles. Le premier mois passe, puis on commence à trouver le temps long, puis on commence à fatiguer, à ne plus avoir de vie en dehors du travail. On prend le réflexe de regarder l’horloge de plus en plus souvent. Au final, ça fait plus de cinq mois qu’elle est là. Et elle commence à se débrouiller mieux que moi.

Gérer la chaîne seule continue d’être une épreuve. Ma santé physique et mentale diminue de jour en jour, mais je parviens à maintenir un travail assez constant pour ne pas attirer l’attention du chef. Ça ne saurait tarder, cependant. Ma production a presque chuté de moitié. Le travail dans lequel j’excellais m’a lui aussi trahie.

 - Eh, je pars en week-end, viens avec moi.

Je ne réagis pas. Parce que cette phrase, elle n’est pas adressée à moi. Je continue de tirer sur ma cigarette, le visage offert au soleil.

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- Eh, Pol, tu… tu m’as entendue ?

Je baisse la tête, crache ma fumée et porte à nouveau ma cigarette aux lèvres. Luana me regarde de ses grands yeux noirs, un sourire en travers des lèvres, même si je vois bien qu’elle est un peu gênée.

- Pardon ? je dis.

Bien sûr que j’ai entendu. Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Elle ne parlait pas à moi.

- Tu veux venir ? Je pars en voiture, un peu à l’aventure pour découvrir les environs.

C’est vrai qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de découvrir la magnifique région industrielle autour de Bridgeport. Quelle horreur.

- C’est à moi que tu parles ? je demande en me désignant.

Bien sûr que non. Pourquoi elle te parlerait à toi ? Pourquoi est-ce qu’elle aurait envie de partir en week-end avec toi !

Ta gueule toi.

Si impolie.

Luana regarde aux alentours, les sourcils froncés, mal-à-l’aise. Il n’y a qu’elle et moi. Les autres sont à plusieurs mètres de là, sur la table de pique-nique. Pourquoi est-elle aussi loin d’eux si c’est à eux qu’elle parle ?

- À qui d’autre ? répond-elle avec un rire gêné.

- Oh.

Ah. Elle me parlait à moi. C’est que je ne comprends pas. Depuis que j’ai craqué deux fois en deux jours devant elle, il y a plusieurs mois maintenant, je n’ai plus accepté de sortie avec elle. J’avais trop peur. Trop peur que ça recommence. Parce que c’est ça, quand on se rapproche d’une personne. On s’ouvre à elle. Mais je n’ai pas envie de m’ouvrir. Je me suis enfouie sous diverses personnalités dès mon adolescence, pour ne plus jamais remonter à la surface. Je ne peux pas m’ouvrir. Pas sans souffrir. Je ne peux pas souffrir. Pas plus que d’ordinaire. Ça me tuerait.

- Non, je suis désolée, je réponds en écrasant ma cigarette à moitié finie contre le mur.

Plus envie de fumer, soudainement.

- Je me suis dit que ça pourrait te faire du bien. Tu as l’air vraiment fatiguée. T’éloigner un peu de la ville te ferait du bien, non ?

Elle insiste vraiment sur le fait que ça pourrait me faire du bien. Qu’est-ce qu’elle sait des choses qui pourrait me faire du bien ? Que ma mère disparaisse à tout jamais, elle et sa musique, me ferait du bien. Que je guérisse de ma dépression me ferait du bien. Que je parvienne à oublier certains éléments me ferait du bien. Je doute qu’elle puisse m’apporter tout ça. En quoi un week-end à explorer les environs me ferait du bien ? J’ai été dépressive à la campagne, j’ai été dépressive à la montagne, je suis dépressive en ville, je serai sans doute dépressive dans les collines des alentours. Rien ne peut me faire du bien. Seulement la fin.

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Elle me sourit. Et c’est le piège. Quand elle me sourit, j’ai l’impression que j’existe pour quelqu’un. Et j’ai l’impression que je pourrais être moi.

Remonter à la surface.

Putain, pourquoi mes pensées se contredisent-elles constamment ?

- On part quand ?


Yeeees, ça bouge enfin, huhuhu

Sinon, le titre est un hommage à Chester, parti il y a maintenant un an. On t'oublie pas Chester ♥