J’aurais aimé dire que je ne me souviens pas comment j’en suis arrivée là, mais le truc, c’est que je m’en souviens parfaitement bien. Je ne peux pas faire autrement. En vérité, pour une fois, ce n’est pas quelque chose que j’aurais aimé oublier, mais j’ai toujours envié les gens qui peuvent dire qu’ils ne se souviennent pas comment ils sont arrivés à telle situation, mais qui sont contents d’y être arrivés. Ça ajoute quelque chose de nostalgique et beau.

Mais moi, je me souviens parfaitement de comment Luana s’est retrouvée chez moi. Comment elle s’est retrouvée dans l’endroit qui m’est le plus intime au monde, alors que personne n’y est jamais entré. Pas même Nelly. J’ai toujours refusé.

Il y a encore deux jours, je n’aurais pas cru que Luana monterait les six étages menant jusqu’à ma tanière. Mais il s’est passé beaucoup de choses, en deux jours. Et des décisions insensées ont été prises.

Elle est venue me chercher le samedi matin, trop tôt à mon goût. Puisque je n’étais pas prête, elle a voulu monter pour m’attendre et découvrir mon appartement, mais j’ai refusé. Personne ne rentrait dans mon appartement, à part moi. Je ne pensais vraiment pas lui ouvrir la porte le lendemain même. Comme quoi, les choses changent vite.

J’ai fini par être enfin prête, après nous avoir fait prendre un peu moins d’une demi-heure de retard. Elle ne m’en a pas voulu. Elle m’a dit qu’elle comprenait, que j’étais fatiguée, et que c’était justement le but de ce week-end, de se débarrasser de cette fatigue. Un week-end ne serait largement pas suffisant pour me débarrasser de mes années de fatigue constante, mais je n’ai rien dit. Je n’avais pas envie de m’ouvrir.

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Luana a une vieillie voiture, qu’elle a récupéré à ses parents. Elle est si vieille qu’elle n’est même pas sûre qu’elle passera au prochain contrôle technique, mais vu que c’est dans un an et demi, elle en profite. J’ai haussé les épaules quand elle m’a dit ça. Je n’ai jamais envisagé de mourir dans un accident de voiture, mais je ne suis pas sûre que ça me dérangerait plus que ça.

Le truc, avec les vieilles voitures, c’est qu’elles sont drôlement confortables. Les sièges sont comme des fauteuils dans lesquels on s’enfonce pour ne plus jamais en ressortir. Je suis absolument convaincue qu’ils sont plus confortables que mon vieux matelas. Je me suis installée après avoir balancé mon sac à l’arrière. Plus de place dans le coffre. Rempli de matériel de camping. Je n’osais pas l’avouer, pas même à moi-même, mais j’étais assez excitée à l’idée de faire du camping. Je n’en avais jamais fait. Pas vraiment le délire d’une soliste d’orchestre. Je fais allusion à ma mère.

- Prête ? m’a lancé Luana en s’installant à la place conducteur.

J’ai hoché la tête. Je n’étais pas prête. J’étais même assez nerveuse. Nerveuse quant à l’idée de passer deux jours en voiture avec cette fille qui avait tout bousculé en moi. Je savais que les choses ne se passerait pas à la perfection. Que je finirais par craquer. Par m’ouvrir. Cette fille me fait vraiment un drôle d’effet.

Parce que j’étais nerveuse, je ne parlais pas. Et elle ne parlait pas non plus. Elle ne savait pas quoi dire, je crois. Elle n’avait peut-être rien à dire. Quand on travaille à l’usine, il n’y a pas grand-chose à raconter. Surtout quand on travaille les deux dans le même atelier. Alors elle a fait ce qu’ils font tous.

Elle a tendu son bras et allumé sa radio, branchée à la playlist de son téléphone portable. Presque immédiatement, ses doigts se sont mis à tapoter le volant en rythme, sa tête se balançait doucement et ses lèvres bougeaient silencieusement suivant les paroles. Je m’en suis presque voulu d’avoir moi aussi tendu le bras pour ramener le silence. En temps normal, j’arrive à me forcer à supporter la musique qui danse devant mes yeux, mais en voiture, ça me donne envie de vomir à chaque fois.

- Eh ! s’est-elle écriée en se tournant vers moi.

J’ai gardé mon regard droit devant moi, la bouche tordue en un rictus incontrôlable. Elle avait voulu m’emmener avec elle dans son roadtrip, elle devait maintenant en subir les conséquences. Pas de musique.

Mais évidemment, elle ne s’est pas laissé faire. Ce n’est pas une fille comme ça, Luana. Jamais elle ne me laissera prendre le dessus. Elle a bien raison. Mais à la fin, je devais l’avoir. Parce que je ne pouvais pas supporter la musique. Pas là. Alors vu qu’elle ne s’est pas laissé faire, elle a rallumé la radio. Et je l’ai rééteinte.

- Est-ce que tu pourrais arrêter de faire ça, s’il-te-plaît ?

Elle pensait sans doute que je faisais ça pour rire, que je voulais juste l’embêter un peu, que je cherchais la complicité. Faux. Je cherchais juste le silence.

- Non, j’ai répondu froidement, pour bien lui montrer que je ne rigolais pas. Pas de musique, s’il-te-plaît.

Elle n’a rien dit sur le coup, trop concentrée sur la route. On parvenait enfin à sortir de la périphérie de la ville, après des longues minutes bloquées dans les embouteillages qui étaient là de façon constante, jour et nuit, à toute heure, de tout temps.

- Pourquoi pas de musique ? elle a demandé une fois sortie de là, filant maintenant sur une route dégagée.

Je n’ai pas répondu.

- Je croyais que c’était la musique d’Euterpe que je devais éviter de passer. Ce n’était pas Euterpe à ce que je sache !

Ça l’énervait. Ça l’énervait, parce qu’elle ne comprenait même pas pourquoi je ne pouvais pas supporter la musique d’Euterpe. Oh, elle connaissait ma supposée excuse, mais elle trouvait ça trop stupide, sans doute, trop dramatique et exagéré. Merde, ce serait tellement plus simple si je lui disais. Mais me croirait-elle seulement ? Ça n’aurait aucun sens. Euterpe a une fille connue, et cette fille n’est pas moi. Personne n’est au courant de mon existence. En soi, j’en suis presque reconnaissante à ma mère de me cacher du monde ainsi. Personne ne peut venir me faire chier avec cette histoire. Mais je sais qu’elle ne le fait pas pour moi. Elle le fait parce qu’elle ne veut pas m’assumer. Comme depuis ma naissance. Alors je ne peux pas lui en être reconnaissante.

- Et bah évite de passer d’autres musiques aussi, j’ai lâché.

- Je peux savoir pourquoi ?

- Non.

Ça ne lui suffirait pas.

- Donc tu es en train de me dire que je ne peux pas passer la moindre musique, sans raison, et tu veux que j’accepte sans rien dire ?

- Oui.

Je cherchais. Elle allait m’en vouloir. Elle m’en voulait déjà. Elle regrettait sans doute de m’avoir emmenée à ce stade. Il aura fallu moins d’une heure. J’aurais pu faire mieux.

- C’est quoi ton problème avec la musique ?

Ah. Ce serait bien trop long à expliquer. Et à la fois si court. Je ne saurais dire.

- J’ai pas de problème.

Elle s’est mise à rire. Pas d’un rire sympathique et joyeux, mais un rire qui s’accompagne normalement de yeux qui se lèvent vers le ciel et d’un rictus en coin. Le rire qu’on fait quand quelqu’un se fout de nous.

- Je suis pas stupide, Pol. Tu sais, je m’en fous, de mettre de la musique ou pas. Je veux juste comprendre.

Ça a été à mon tour de rire. J’ai pas trop su pourquoi.

- Y’a rien à comprendre.

Elle a arrêté la voiture sur un parking, puis est sortie. Nous avions traversé le pont qui séparait Bridgeport des collines alentours, notre destination. Nous étions loin d’être arrivées. Qu’est-ce qu’elle faisait ? Je suis sortie à mon tour, laissant la voiture derrière moi et sans surveillance. Rien à foutre. C’était pas ma bagnole.

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C’était un parking perché dans les hauteurs, entouré des collines grisâtres et sans végétation qu’on voyait depuis la ville. C’était vraiment une région horrible, détruite par l’urbanisation. Parfois, je me demande pourquoi je suis venue ici, à ma majorité. J’étais jeune, et stupide, et surtout, je cherchais à être loin.

Luana se tenait au bord du vide, là où s’étendait une barrière en  bois haute d’un mètre à peine. Elle regardait l’horizon, un sourire collé en travers du visage. Elle n’avait pas l’air en colère.

- C’est beau, hein ? m’a-t-elle dit.

J’ai suivi son regard. Devant nous se trouvait la ville, s’élevant inégalement vers le ciel, grise, immobile, silencieuse. Elle semblait si près, et pourtant si loin. Elle semblait différente. Elle était pourtant la même. Je reconnaissais certains immeubles. Mais je ne l’avais jamais vue comme ça. Elle était presque belle, de là.

- C’est pour ça que tu t’es arrêtée ?

- Oui. Je suis là pour explorer. On a tout notre temps.

- Tu fais souvent ça ? Arrêter une conversation d’un coup, comme ça ?

Elle abandonna la ville du regard, pour se tourner vers moi. Elle ne souriait pas. Elle plongea son regard dans le mien. En règle générale, ce sont les autres qui sont perturbés par mes yeux, pas l’inverse. Mais les yeux de Luana, ils semblaient prêts à m’absorber, à m’emporter dans leurs ténèbres.

- Une conversation ?

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Elle était prête à exploser de rire. Ce rire sarcastique si insupportable que j’ai toujours trop utilisé. Je regrette tellement. Si j’avais su qu’il faisait aussi mal, j’aurais évité, j’aurais…

- Je ne vois pas de quelle conversation tu parles, Pol. On n’était absolument pas en train de parler, puisque tu ne veux rien dire. Donc soit. Je n’insiste pas. Je ne suis pas là pour te forcer. Si c’est ce que tu attends de moi, tant pis pour toi.

Ah, elle croyait vraiment ça, hein ? Que je cherchais à être forcée à parler. Peut-être. Et alors ? En quoi c’est mal ? Je ne suis pas quelqu’un capable d’exprimer mes sentiments, d’en parler. Je n’ai jamais pu le faire. Ma mère n’a jamais voulu m’écouter, la seule personne qui le faisait est mort quand je n’étais encore qu’une enfant. Alors j’ai appris à me taire, à refouler, à penser que je n’avais rien à dire. Mais aujourd’hui, j’ai des choses à dire, à révéler. Et je ne sais pas comment faire.

Nous sommes remontées dans la voiture sans dire un mot. Luana n’a pas rallumé la radio. Le paysage défilait, silencieusement. Je n’osais rien dire, je n’osais même pas tourner la tête vers elle.

J’étais en train de lui gâcher son roadtrip qui l’avait tant enthousiasmée.


POL TU GACHES TOUT

Mais on t'aime

Sinon, les prochains chapitres sont déjà prêts, je ne sais pas si j'aurais masse de temps de gérer, parce que je pars à la montagne, puis à Paris rejoindre plein de gens chouettes ♥

Et vu que teaser c'est trop cool, j'annonce que je prépare une petite (grosse) surprise pour la rentrée, stay tune