Les rues sont envahies de gens, tellement que c’en est dur de circuler. Luana passe la plupart du temps devant, tenant bien fort ma main pour ne pas me perdre, et se fraye un chemin à travers la foule. Quand on peut, on observe les artistes qui se produisent sur les pavés des rues, sur l’herbe des parcs, sur le béton des promenades. Avec insistance, elle regarde les autres dessinateurs comme elle créer sur le moment, elle observe leurs techniques, parfois même discute avec eux, échange des conseils, des trucs du métier. La plupart de ces artistes se produisent à leur stand, tous alignés, mais certains ont la chance et sans doute la notoriété, de se produire sur scène. Il y en a plusieurs dans l’immense parc au centre de la ville, dont une immense, pour l’instant vide, qui accueillera la musique.

- On pourra partir avant qu’ils ne commencent, si tu veux, me dit Luana.

- Non, ça ira, ne t’inquiète pas.

J’ai envie de voir ce qu’un concert en plein air peut donner. Et je n’ai pas envie de lui gâcher le festival. Je sais qu’elle a envie de rester et d’écouter la musique, mais qu’elle ne le fera jamais si je décide de partir dans mon coin. Elle ne me laissera pas seule. Pour elle qui fait tant d’efforts pour moi, je me dois d’en faire pour elle.

Sur les petites scènes, on peut y voir des magiciens, qui illuminent la journée de dizaines de gamins avec leurs tours de passe-passe, des acrobates qui tordent leurs corps dans tous les sens, et j’ai mal pour eux, il y a même un mime, alors que je pensais très sincèrement que cet art était mort depuis longtemps.

Puis un micro se branche, un larsen épouvantable fait grimacer les personnes présentes et une voix s’élève de la grande scène. Le principal spectacle de ce festival est sur le point de commencer. Et dans ma poitrine, son cœur se met à battre un peu plus vite. La main de Luana sert la mienne en guise de soutien et je retrouve mon souffle que j’avais soudainement retenu.

- Tu es sûre que ça va aller ? elle me demande.

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Je hoche la tête silencieusement, le regard rivé sur la scène où l’on s’agite. Ça fait quelques temps que j’écoute un peu de musique chaque jour. Ça ne devrait pas être pire. Avoir des points colorés qui dansent devant ses yeux, quand on sait les apprécier, ce n’est pas si horrible, finalement.

- Bonjour à tous ! lance une femme derrière le micro. J’espère que vous allez tous bien et que vous profitez à fond du festival !

Quelques cris d’approbation se font entendre ça et là.

- Il est temps maintenant de lâcher vos musiciens et musiciennes préférés dans l’arène, et ce jusqu’au bout de la nuit !

D’autres cris de contentement. À côté de moi, Luana sourit.

- S’il-vous-plaît, faites un maximum de bruit pour notre premier groupe !

Je grimace quand tout à coup, beaucoup trop de gens hurlent et frappent beaucoup trop fort dans leurs mains. Je me concentre sur ma main dans celle de Luana, me concentre sur son souffle régulier et familier. Respire. Je peux le faire.

Le fameux premier groupe arrive, est applaudi, se prépare. J’observe les instruments avec appréhension. Le synthétiseur avec amertume. Je n’ai jamais réussi à dompter toutes ces touches, ce clavier trop long, trop grand, trop. Les points devant mes yeux me déconcentraient. Un doigt mal placé, erreur, un problème de rythme, erreur, mon existence, erreur. Je n’étais même pas bonne pour la musique, quelle fille indigne étais-je donc ? A quoi servais-je, à part gâcher la vie des autres ? Ugh, je déteste vraiment la musique.

D’instinct, je ferme les yeux quand la première note se faire entendre, mais ça n’a jamais rien changé. Les couleurs parviennent toujours à se frayer un chemin à travers mes paupières closes.  C’est un jaune très clair, et il me fait le même effet que quand on regarde le soleil en face et qu’il s’imprime sur notre champ de vision pendant quelques secondes.

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Les groupes s’enchaînent, les couleurs changent, ainsi que leur disposition, chaque groupe à son style de couleurs et d’enchaînements différents et je me dis que si ma mère n’avait pas été aussi obsédée par la musique au point de me délaisser, j’aurais pu utiliser ma synesthésie autrement.

Mais avec toutes ces couleurs tout le temps, ma tête commence à tourner, c’est épuisant, de ne pas avoir un champ de vision complet. Luana le remarque bien assez vite.

- Hey, tu veux qu’on aille s’asseoir un peu plus loin ? elle demande.

Je hoche la tête, une main sur mon front, le visage déformé par une grimace. Elle me prend par la main et comme tout à l’heure, se fraye un chemin à travers la foule, pour m’emmener vers les bancs aux extrémités du parc. On peut toujours y entendre la musique, mais les couleurs se font beaucoup moins intenses et je peux voir correctement à nouveau.

- Ça va mieux ?

- Oui.

Au loin, la musique change et se ralentit, devient plus languissante.

- Hey, ça vous dit une petite danse ? lance le chanteur.

Honnêtement, je n’en aurais rien eu à faire si Luana n’avait pas tourné sa tête vers moi avec un grand sourire.

- Oh non, n’y pense même pas, je la préviens.

Elle ne répond pas, continue de sourire. Oh non, non, non, je ne danse pas, moi, je ne l’envisage pas, je ne le ferai jamais, même pour elle. Même pour son sourire et ses yeux qui se font si doux. C’est de la manipulation. Elle sait que je ne peux pas dire non à ça.

Elle se lève, s’empare de ma main, essaye de me soulever, mais je suis beaucoup plus forte qu’elle, elle ne me fait même pas bouger d’un centimètre.

- Allez, supplie-t-elle.

- Non, je réponds sèchement.

- Pol, allez, il n’y a personne autour de nous.

Le fait d’être dans la foule ou non n’est pas un argument. Je ne danse pas. Point.

Elle relâche alors ma main et fait un cercle avec ses bras devant elle, se met à tourner toute seule. Sérieusement ?

- Quoi ? me fait-t-elle en remarquant mon regard de jugement. Tu ne veux pas danser avec moi. Alors je danse toute seule.

Je sais très bien où elle veut en venir, et le pire, c’est qu’elle va gagner. Parce qu’elle a vraiment l’air ridicule et que je ne peux pas la laisser comme ça.

Je soupire, vaincue, et je me lève à mon tour. Je m’approche d’elle et prends ses mains dans les miennes. Elle observe mon geste avec un petit sourire de victoire. La vicieuse. Ce n’est qu’une gamine pourrie gâtée, mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. C’est moi qui lui donne tout ce qu’elle veut. 

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Puis elle relève la tête vers moi et je me fais happer par son sourire si parfaitement étiré sur ses lèvres. Elle prend le contrôle et nous tournoyons doucement, et autour de nous dansent les couleurs, elles nous accompagnent. C’est agréable, d’être accompagnée par la musique.

- Alors, c’est bien la danse ? elle me taquine.

- Tais-toi donc.

Elle rigole, puis lève la main pour me faire tournoyer, mais je suis beaucoup trop grande par rapport à elle pour que ce genre de truc fonctionne. Nos mains se séparent pendant le procédé et c’est à ce moment-là que la musique finit par s’estomper, avant de s’éteindre totalement.

- Juste à temps, commente Luana. Tu veux qu’on y retourne ?

Je hoche la tête.

Le groupe commence à partir et l’animatrice s’approche du micro quand nous retrouvons enfin une place correcte parmi les gens, pas trop loin du bord néanmoins, au cas où j’ai envie de partir soudainement comme tout à l’heure.  

- Waouh, quel spectacle, n’est-ce pas ?

Quelle intonation extrêmement fausse, surtout. J’ai presque de la peine pour elle.

- Il me semble que c’était notre dernier groupe, annonce-t-elle en feignant la tristesse.

Décidément, elle n’est pas bonne actrice, mais les gens se prêtent tout de même au jeu et lâchent des soupirs déçus.

- Ah, attendez, je crois que nous avons une surprise !

Mon ventre se tord. Les surprises, ce n’est jamais bon et j’ai un mauvais présentiment.

- Que serait un festival de musique sans la star montante du milieu !

Oh non. Oh non, non, non, je refuse.

Je ne l’entends même pas quand elle hurle le nom de ma mère. Tout mon être est concentré sur cette femme si légère, si enthousiaste qui traverse la scène en faisant des signes de main, un immense sourire en travers de son visage, applaudie et admirée par tout le monde. Elle traîne derrière elle son instrument adoré, cet instrument qu’elle a toujours plus aimé que moi et un frisson me parcourt. Tout le monde applaudit, tout le monde s’excite, je suis incapable de bouger, incapable de détourner mon regard, huit ans, huit ans que je ne l’avais pas vue en vraie. Elle n’était pas censée venir. Elle ne devait pas venir, elle ne pouvait pas, elle avait un empêchement, pourquoi est-elle là, que fait-elle là, pourquoi vient-elle toujours tout gâcher, va-t’en, va-t’en, tu n’es pas réelle, j’imagine tout ça, je suis toujours là-bas, avec Luana, et on danse, n’est-ce pas, c’est mon esprit qui imagine des choses, qui veut me détruire, parce que ça fait trop longtemps que je me sens bien, n’est ça, oui, c’est ça, elle n’est pas là.

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- Bonjour à tous !

Elle est là. C’est sa voix. Je ne l’ai pas oubliée. Comment le pourrais-je ? Je suis la muse de la mémoire. Je me souviens de tout. Je me souviens de sa voix, de son visage, ses habitudes, ses mots blessants, son dégoût, sa musique qui me faisait mal et qui ne cessait jamais, ses tentatives de rattrapage ratées. C’est elle, tout elle, tout son être et son passé commun au mien se trouve sur cette scène, devant ces gens et elle sourit, comme si tout allait bien et elle vit sa vie, vit sa passion et personne ne se doute que je suis là, personne ne se doute de qui je suis, elle ne sait pas que je la vois, elle ne sait rien, elle me croit partie, loin, et pourtant, nous sommes si près, j’ai l’impression que je pourrais la toucher, je

- Pol !

Je me rends compte de ma respiration trop rapide et de mes mains qui se serrent et de mes jambes qui tremblent et je dois partir.

- Je ne suis pas venue seule ! J’ai avec moi ma fille, Elia !

Je dois partir. Je dois baisser le regard, je ne veux pas la voir, ni elle, ni sa mère, ni elle, ni Euterpe, je ne veux pas les voir, je ne peux pas les regarder, je dois partir.

Je


Bonjouuur, était-ce prévisible ? Oui. Mais whatever !

Je suis désolée pour le retard, disons que j'ai eu quelques petits soucis personnels, en plus de soucis d'internet, mais ce chapitre a finalement réussi à voir le jour ! Il n'est pas ouf, je m'en excuse, les prochains sont pareils, et ça me saoule d'avoir une fin de génération pareil, mais bon...

Ah oui, je vous avais pas dit ! Il reste deux chapitres à la génération. Voilà, bisous.