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Léonie n’était pas dupe. Quelle idée stupide de croire qu’elle l’était. Croire que Dan l’était passait. Mais pas elle. Il aurait fallu être aveugle pour ne rien voir. Elle ne l’était pas non plus. Ses yeux voyaient parfaitement bien, même s’ils avaient besoin de lunettes.

D’un geste machinal, elle arrangea sa frange, les lèvres pincées. Ses cheveux, quoi qu’elle fît, n’en faisaient toujours qu’à leur guise. Si cela ne tenait qu’à elle, elle aurait tout bonnement arrêté d’essayer d’en faire quelque chose, mais ils n’en faisaient vraiment qu’à leur guise. Impossible de sortir en leur laissant carte blanche. Ils aimaient la rendre la plus ridicule possible.

Le résultat aurait pu être mieux, mais elle détestait perdre son temps dans les futilités de l’apparence. Du moment qu’elle ne ressemblait pas à une aliénée tout juste échappée de l’asile, c’était parfait.

Elle lança le T-Shirt du jeune homme de façon à ce qu’il atterrisse sur son visage, il grogna, le sang tambourinant contre ses tempes.

- Tu vas être en retard, annonça-t-elle simplement, niant en silence le lancer de T-Shirt.

Pour profiter à fond de leur dernière soirée de liberté avant les examens, Dan avait décidé qu’il sortirait le soir précédent, alors que sa petite-amie avait refusé. Elle avait commencé quelques jours plus tôt un livre dont il lui tardait de connaître la fin. Dan s’était maudit de n’avoir comme amies que des filles passionnées de lecture. Il aimait la lecture, il lisait avec plaisir ce qu’Erato écrivait, ou tout du moins avait-il aimé ce qu’elle avait écrit. Mais jamais il n’avait su se plonger dans une histoire au point de décrocher de toute réalité. Puis il avait pris sa veste et était parti, pour ne revenir qu’à trois heures du matin. La jeune scientifique avait râlé, mais il préférait de loin se faire engueuler par sa copine que par sa meilleure amie. Cette dernière était terrifiante quand on la réveillait dans la nuit, surtout pour une raison aussi futile à ses yeux qu’une soirée.

Il marmonna quelque chose d’inintelligible auquel Léonie ne prêta pas attention. Elle était en retard.

- Tu fermeras la porte en partant, lui rappela-t-elle, bien qu’elle se doutât que Dan ne fut pas aussi stupide pour oublier une telle chose.

Si jamais il partait. Cet imbécile, cuvant de sa cuite, était bien capable de ne pas se lever et de flâner la journée entière au lit.

 

Elle avait eu raison. Dan avait décidé de ne pas se montrer aujourd’hui et elle sauta sur l’occasion, proposant à Erato une sortie entre filles. Elle ne pouvait qu’accepter, puisque son stupide meilleur ami n’était pas là. Ainsi pourrait-elle mettre les choses au clair. Car elle n’était pas dupe, ni aveugle.

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Elle la retrouva au café après les cours et suggéra d’aller plutôt faire un tour à travers le campus. Elle détestait le café et aimait marcher. Deux raisons valables.

Elle décida de ne pas ménager son amie. La déstabiliser, voilà le meilleur moyen de lui arracher des réponses à son insu.

- Alors, comment ça se passe avec Ludovic ?

Erato manqua de s’étouffer en inspirant l’air qui refusait de trouver son chemin. Léonie sourit, satisfaite. Première preuve de ce qu’elle avançait. S’étouffer ainsi était suspect.

- De quoi tu parles ?

Feindre l’ignorance. Deuxième preuve. Sa méthode fonctionnait à merveille. Erato se laissait prendre au piège, parfait.

- Roh, Erato ! Vous ne trompez personne, tu sais ! Enfin, si, Dan, mais je le soupçonne d’être intellectuellement un petit peu inférieur. Ça dure depuis combien de temps ?

Elle s’était attendue à ce qu’elle rende les armes, vaincue et qu’elle avoue tout, lui raconte, mais non, elle continuait à se débattre tel un poisson hors de l’eau alors qu’il n’avait plus aucune chance de rejoindre la mer. Instinct.

- Dan déteint trop sur toi, je crains. Il n’y a rien du tout.

Nier. Troisième preuve. Se débattre n’y pourrait plus rien, elle laissait échapper les indices sans même s’en rendre compte, ou peut-être s’en rendait-elle compte, mais ne pouvait rien y faire, sous le coup de la panique. Rien ne l’avait préparé à ce que Léonie le découvre, devina cette dernière.

- Rien du tout ? Ça fait pas mal de temps que Ludovic ne vient pas aux soirées auxquelles tu ne viens pas non plus, et y’a les regards aussi, vous n’êtes pas très discrets. Enfin, désolée de gâcher votre relation secrète, je me doute que ça devait être trop cool, mais le principe est tel qu’une fois découverts, c’est fini. Faut avouer maintenant !

- Y’a rien à avouer.

- C’est vrai ce que dit Dan, t’es super entêtée. Promis, je lui dirai rien.

- Comment tu as su… ? lâcha finalement Erato, abandonnant contre tant de volonté.

- Je te l’ai déjà dit. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Et par je ne sais quel miracle, Dan a trouvé le moyen de n’avoir rien remarqué. Alors, depuis combien de temps ?

- Bientôt un mois.

- Oh, les cachottiers que vous faites ! Un mois que vous nous cachez ça !

Ils n’avaient pas été aussi indiscrets qu’elle ne l’avait cru, tout compte fait. Elle avait commencé à avoir des doutes une semaine auparavant seulement.

Erato lui fit promettre de ne rien dire à Dan, même si elle trouvait ça quelque peu inutile. Ils étaient découverts, ils ne pouvaient plus se cacher, mais la jeune femme craignait toujours la réaction de son meilleur ami, ce que Léonie pouvait parfaitement comprendre. Cet imbécile serait infernal, mais elle n’avait pas vraiment le choix, ou alors sa relation se terminerait rapidement. Personne ne pouvait vivre caché toute sa vie.

Elle se promit alors d’amener son petit-ami à avoir des doutes, sans ne rien révéler, pour tenir sa promesse tout juste faite. Lui faire croire qu’elle avait des doutes, pour que lui aussi en ait. Plan parfait. Erato ne se douterait de rien.

 

Dan s’appuya sur son coude, releva sa tête, évitant ainsi à son oreille de toucher l’oreiller et de mal entendre. Erato et Ludovic, des doutes ? Non, impossible, on lui aurait dit, ou il l’aurait remarqué. Il connaissait sa meilleure amie mieux que quiconque, il l’aurait vu.

Pourtant les arguments de sa copine faisaient sens. Ludovic était de plus en plus distant quand Erato l’était aussi. Mais depuis quand ? Comment avait-il pu passer à côté de ça ? C’était évident. Il savait que cela arriverait un jour ou l’autre. Il l’avait toujours répété à son amie, depuis le début, depuis sa rencontre avec le jeune homme, il l’avait su ! Il fallait qu’il lui parle.

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Il la retrouva le lendemain matin dans leur chambre. Personne ne sortait de chez soi ce week end là. Lundi serait le premier jour d’une longue semaine d’examens. On avait déjà fêté le jeudi la dernière soirée étudiante de l’année scolaire. La prochaine se déroulerait le week end suivant, une fois le calvaire terminé.

- Eh au fait… Tu sors avec Ludovic ou pas ? demanda-t-il avec toute sa subtilité.

Les yeux de la jeune muse quittèrent ses fiches de révisions, paniqués. Ils semblaient chercher pour elle une solution inexistante. Puis une sensation de trahison l’envahit. Léonie l’avait appris la veille et Dan lui posait cette question. Ce ne pouvait pas être une coïncidence, si ?

- Si c’était le cas, à quel point tu serais chiant ? interrogea-t-elle sans avouer ni nier, la tête toujours penchée sur ses fiches.

- Alors c’est vrai ?

- Réponds à ma question.

- Réponds à la mienne, je l’ai posé avant, argumenta-t-il, même s’il connaissait très bien la réponse désormais.

- Si je t’entends dire une seule fois une phrase du genre « je te l’avais bien dit », je t’égorge.

La menace plana quelques secondes en l’air, avant que Dan ne la chasse d’un léger mouvement de poignet.

- J’avais raison.

- Je considère cette phrase comme une phrase du genre « je te l’avais bien dit », indiqua-t-elle, incapable de s’énerver. Elle s’y était attendue. Les menaces ne fonctionnaient jamais sur lui, il se contentait d’en rire.

Curieusement, il resta ensuite silencieux. Elle sentait son regard dans son dos, sans pour autant être capable de deviner la nature de ce regard. Moqueur, amusé, fâché, provoquant ? Il réagissait trop étrangement pour qu’elle puisse prédire ce qu’il ferait ou dirait, chose assez inhabituelle dans ce genre de situations. Lorsqu’elle avait tort, Dan était la personne la plus prévisible au monde.

- Erato ?

Elle se retourna.

- Je suis content pour toi, dit-il avec une sincérité étonnante.

La jeune muse sourit, touchée et lui adressa un regard reconnaissant. Rares étaient les fois où son meilleur ami faisait preuve d’une telle sincérité quant à ses sentiments, surtout envers elle. Il préférait de loin la taquiner et se moquer gentiment d’elle, oubliant qu’il pouvait exprimer son amitié et son affection pour la jeune femme sans en avoir honte. Ce genre de sentiments, il les gardait en lui, sans en connaître la véritable raison. Il lui était dur de les extérioriser, il n’était pas fait pour exprimer son amour, quel qu’il soit. Et bien que la jeune muse savait tout ça, savait que même s’il ne le disait pas, il l’aimait énormément, il était toujours plaisant de l’entendre dire être content pour elle. Elle aimait cette facette authentique chez lui, le garçon qui savait faire preuve de sérieux et ne pas être agaçant.

 

Le campus était en effervescence. Les gens couraient dans tous les sens dans les résidences, cherchant dans les moindres recoins ce qu’ils avaient peut-être perdu durant l’année, sans être sûrs de les avoir réellement perdu. On se débattait avec les lourdes valises dans les escaliers, un avait même décidé, question de facilité, de la jeter par la fenêtre, pour qu’elle vienne s’écraser sur le bitume avec fracas un étage plus bas, répandant les dizaines de vêtements qu’elle contenait. On regardait anxieusement les montres ou les horloges des lieux publics, il ne fallait pas rater le train. Partout se mettaient en route des voitures qui crachaient leurs fumées toxiques dans l’atmosphère, prêtes à ramener chez eux les étudiants qui en avaient enfin fini avec cette année.

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Ludovic était parti la veille, avec la promesse de venir rendre visite à Erato et Dan durant l’été. Ces derniers, quant à eux, chargeaient la voiture du jeune homme de leurs bagages qui firent sursauter l’habitacle avec leur poids, sous l’œil attentif de Léonie, qui pianotait sur un téléphone.

- Tiens, dit-elle en tendant le téléphone à son petit-ami. J’ai supprimé mon numéro, signala-t-elle avec un sourire.

- Quoi ? Je… J’ai fait une connerie, tu… tu veux plus qu’on se voit ?

Elle secoua la tête de droite à gauche.

- Non, je ne veux juste pas de nouvelles pendant les vacances. Comme ça on aura plus de choses à se raconter en septembre, expliqua-t-elle si naturellement que ça en paraissait logique.

Dan cligna des yeux, secoua la tête, perdu. Elle lui planta un baiser sur le coin des lèvres avant de se retourner.

- Bonnes vacances ! On se voit en septembre !

Puis elle disparut.

- Cette fille est tarée, dit-il finalement, le regard fixé dans le vide.

- C’est toi qui l’a choisi.

- Je choisis toujours des tarées.

- C’est pour moi que tu dis ça ?

- Absolument.

- Va te faire foutre et monte. J’ai dit aux petits qu’on arrivait en fin d’après-midi.

Il démarra la voiture et lentement, les bâtiments du campus s’évanouirent derrière l’horizon. Deux heures plus tard, les murailles orangées de Monte Vista se détachèrent du paysage.