Mars

Mars n’était jamais un mois très intéressant pour Ellie. Et cette année, c’était pire encore. Avec Romain de nouveau parti dans les îles, Gustave constamment sur ses skis, à tel point qu’il séchait des cours quand il avait neigé et qu’il y avait de la poudreuse, et Léane diplômée depuis un an, il n’y avait plus personne avec qui traîner au lycée, hormis Judy. Elle n’avait rien contre Judy, la jeune blonde était sympathique, mais ce n’était pas la même chose. Il y avait en elle quelque chose qui n’intéressait pas Ellie. Peut-être cette passion exacerbée pour les chevaux.

Mars apporta son lot de contrôles et par conséquent de mauvaises notes. Ellie était loin d’être stupide, mais le système scolaire n’était pas fait pour elle. Elle détestait apprendre par cœur et coucher de qu’elle savait sur un papier d’examen. Les maths, l’histoire, le simlish, elle n’aimait pas apprendre ces matières dans le cadre du lycée. Elle préférait largement quand son père lui enseignait ces choses avec sa patience légendaire, lui dévoilant une anecdote de l’histoire durant leurs randonnées entre père et fille. Mais son père n’était plus là depuis longtemps. Alors elle laissait les bonnes notes à son petit frère Corentin qui, sans qu’elle ne sût pourquoi, aimait passer des heures assis à son bureau à lire et travailler ses cours. L’hyperactivité de la jeune fille l’empêchait de faire de même. Rester assise des heures était inconcevable.

Le ciel étoilé s’étendait devant elles. Léane s’arrêta soudainement, poussa un cri.

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- Attends, Ellie !

- Quoi ?

- Faut que je prenne ça en photo ! C’est trop beau ! s’écria-t-elle en désignant la voûte étoilée. 

Un sourire déchira les lèvres d’Ellie.

- On n’a pas le temps, Léane.

- Bien sûr que si. Ça a à peine commencé, et Gus nous attendra. Il veut se la péter devant nous, alors il attendra forcément. Je le connais, ce con.

Elle déplia le trépied qu’elle portait depuis chez elle, le planta dans la neige, l’ajusta, avant de placer en son sommet son précieux appareil qui jusqu’alors pendait à son cou. Elle fit tous les réglages nécessaires auxquels Ellie ne comprenait rien tant ils semblaient complexes et nombreux, puis elle attendit.

- Euh… Léane ?

- C’est la nuit, faut attendre plus longtemps pour avoir un minimum d’exposition. J’ai mis quarante secondes, ça devrait être assez et comme ça, on repart vite voir notre cher Gustave faire mumuse sur ses skis.

Quarante secondes plus tard, la photo était satisfaisante, et à la vitesse de l’éclair, Léane récupéra son matériel, et elles purent reprendre leur route.

[Don't you forget it]

Leur point de rendez-vous fut facilement repérable. Des dizaines de puissants projecteurs éclairaient la piste, et des cris s’y élevaient, tandis que la noirceur et le silence inquiétant de la nuit les entouraient, attendant le moment où les projecteurs s’éteindraient pour se jeter sur les personnes se trouvant là et les engloutir.

- Ellie ! Léane ! Enfin, vous voilà !

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Gustave s’était élancé vers elles quand il les aperçut s’avancer dans la nuit noire. Il arborait sa veste orange fluo qu’il avait acheté un mois auparavant, lorsque le nuage avait pris d’assaut Bearwell, ainsi qu’un pantalon de ski noir le moins original au monde.

- T’as ton appareil, Léane ? s’assura-t-il.

- Il est là, juste devant tes yeux, imbécile, répondit-elle d’un ton tranchant en lui agitant l’appareil sous le nez.

- Parfait ! Impose-toi, trouve une bonne place et fais-moi signe quand t’es prête.

Puis il disparut dans la foule.

Plusieurs fois pendant les saisons d’hiver, les riders de Bearwell faisaient des soirées de la sorte. Ils se retrouvaient tous au pied d’une piste, munis de box et de pelles, et créaient en l’espace de quelques heures, avant la tombée de la nuit, un mini snowpark. D’autres les rejoignaient ensuite avec des projecteurs pour repousser les ténèbres qui tombaient dès cinq heures de l’après-midi et ainsi pouvait commencer leur nuit, qu’ils ambiançaient avec de la musique beaucoup trop forte. Gus, lui, avait fait partie de ceux qui avait amassé de la neige avec les pelles, pour en faire un saut. Un saut qu’il mourait d’envie d’essayer.

Léane se fraya un chemin entre les riders qui attendaient leur tour, des amis venus admirer le spectacle et des photographes amateurs mandés par des skieurs pour qu’on leur prenne des photos. Et parmi tous ces photographes, Léane était sans doute celle qui avait le meilleur équipement.

Fière, la tête haute, elle déplia son trépied à l’endroit qui lui semblait parfait pour avoir le meilleur angle et installa son appareil photo. Elle analysa l’environnement, les lumières, les mouvements, pour régler au mieux les paramètres. Quand elle fut enfin prête, elle appela Ellie.

- Va dire à Gus que je suis prête. Je peux pas laisser mon appareil sans surveillance.

Trouver Gus fut, malgré la foule, extrêmement facile. Le fluo de sa veste envoyait constamment des signaux hurlant « regardez, je suis là, c’est moi, Gus, dans la veste orange fluo, vous me voyez, bien sûr que vous me voyez ». Elle lui hurla qu’il pouvait y aller, et le jeune homme lui demanda trois fois de répéter, se trouvant sous un haut-parleur qui gueulait de la musique à vous rendre sourd. Quand enfin il comprit ce qu’elle lui beuglait, il alla prendre ses skis et commença l’ascension jusqu’au départ du parcours, tandis qu’Ellie rejoignait Léane et son appareil photo.

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- Le temps qu’il monte, je pense qu’on a quelques minutes devant nous.

- Oh super, se lamenta la photographe. Eh, dis-moi Ellie, tu vas faire quoi l’année prochaine ? demanda-t-elle alors pour lancer une conversation et éviter l’ennui.

La jeune fille fut prise au dépourvu. L’année prochaine ? Elle n’en savait rien. Elle se serait plus au lycée, ça, c’était une certitude, mais ne plus être au lycée n’était en aucun cas une fin en soi. Elle ne s’était jamais vraiment posé la question de son avenir. Et c’était une grave erreur. Car la fin d’année approchait, les inscriptions dans des études supérieures aussi, et elle se trouvait là, au pied de ce mur qui la séparait de sa vie d’adulte, incapable de commencer à l’escalader, car il était lisse, absolument lisse, sans la moindre prise. Quand elle s’imaginait sa vie, elle la voyait se dérouler ici, dans les montagnes. Mais elle ne pensait jamais à qui serait à ses côtés, quel métier elle ferait, où elle habiterait. Elle ne pensait qu’aux montagnes.

- J’en sais rien, répondit-elle finalement.

- Tu devrais y penser. Pas faire comme moi, qui me retrouve avec une année sabbatique forcée parce que j’ai pas su savoir si je voulais faire de la photo à la fac ou pas.

Puis elle laissa Ellie sur ces paroles, se reconcentrant sur son appareil, modifiant les derniers réglages pour que ce soit parfait. Elle frictionna ses mains assaillies par le vent glacial, et souffla dans son écharpe pour la réchauffer et réchauffer ainsi son visage glacé. 

Que faire de son avenir ? Elle n’en savait rien. Trouver un moyen de rester ici, par tous les moyens. Trouver un travail ici, faire comme Crash, peut-être, avec ses boulots de saisonnier, ou…

Devenir comme son père. Guide de haute montagne. Sa mère détesterait l’idée. Elles se disputeraient encore plus à ce propos. Elle…

- Ellie, regarde la piste, Gus est en train de passer !

Elle revint à la réalité en un sursaut, alors que Gustave approchait à toute vitesse sur la première box, suivie d’un petit saut. Peu audacieux sur le départ, il se contenta d’un 360 sur la box et d’un nose grab sur le saut.

- Sérieux ? pesta Léane à voix haute, car elle espérait secrètement que Gus l’entende. Tout ça pour ça ! Tu crains Gus !

Il dut l’entendre. Car il donna tout ce qu’il avait sur le dernier saut, celui qui avait pris plusieurs heures à préparer tant il était gros. Même Ellie, qui skiait plutôt bien, quand elle s’en donnait la peine et l’envie, ne l’aurait pas pris. Mais Gus, lui, décida que c’était une bonne idée d’arriver dessus lancé à pleine vitesse.

- Ok, j’ai rien dit, c’est un taré, rectifia Léane en appuyant son menton contre sa paume, sûre que parti comme ça, il se blesserait. Les hommes et leur égo… ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel.

Elle eut raison. Cet imbécile, bien qu’il ne l’eût jamais maîtrisé, tenta un 720, soit deux tours complets. En l’air, la figure rendait parfaitement bien sur la photo que Léane venait de prendre, ce serait l’une de ses plus belles, mais la suite fut moins glorieuse. Allant trop vite et ne tournant pas assez, il atterrit après la réception, ses skis pas droits par rapport à la piste et il déchaussa violemment, avant de rouler sur lui-même de nombreuses fois, finissant sa désastreuse réception plusieurs mètres plus loin, une foule attroupée autour de lui pour savoir s’il allait bien. Ellie en faisait partie, inquiète pour son ami qui s’était déjà cassé tous les os possibles et imaginables.

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- Je vais bien ! hurla-t-il à tout le monde en essayant de relever. Je vais bien, vous inquiétez pas, je vais bien ! J’ai juste très mal au gros orteil droit, mais rien de cassé !

- Si, peut-être ton orteil droit, lui fit remarquer Ellie tandis qu’elle l’aidait à se relever.

- Je suis sûr que c’est rien. Je suis résistant. Hé Léane ! gueula-t-il à son amie restée près de son appareil photo. T’en as des bonnes ?

- Non, désolée, mon appareil a bugué, j’ai aucune photo.

- Quoi ?! s’étrangla-t-il.

Lui qui venait se chuter lourdement, et pour quoi ? Pour que Léane lui dise être une incapable ?

- Pleure pas Bambi, je déconne, elles sont nickels ! le rassura-t-elle avec un grand sourire sardonique.

S’il n’avait pas mal partout suite à sa chute, il lui aurait sauté dessus pour l’étrangler.

- Regarde-moi ça, la photo de l’année.

Elle avait tout su gérer : le sombre de la nuit, la lumière des projecteurs, de la lune, la foule en mouvement derrière un Gustave fier de faire sa figure. Prise dans un angle visant à être sous le skieur, on pouvait voir le dessous des skis, lisses et immaculés de toute neige, qu’on pouvait voir être éjectée au loin. Gus était illuminé, de même que la foule floutée en bas à gauche de la photo, alors que la nuit s’étendait sur tout le reste de la photo, la lune y faisant une apparition par procuration avec sa lumière. Cette photo était la photo de sport parfaite.

- Aïe, bordel, mon orteil est vraiment dégueulasse.

Il avait enlevé sa chaussure pour examiner les dégâts et voilà ce qu’ils étaient : l’ongle de son gros orteil était totalement boursouflé, il avait fortement tapé contre le bout de la chaussure.

- Guuuus, c’est immonde, remets ta chaussette, tu pues en plus ! maugréa la photographe.

- Wouah, mec, mon frangin a eu la même chose, faut que tu perces avec une aiguille, lui conseilla un ami rider qui observait la scène.

- Sérieux ? Mais ça va douiller à mort !

- Ouais, mais t’iras mieux après. Tu perdras ton ongle aussi, le prévint-il.

- Génial. Merci Léane, bougonna le jeune blessé.

- J’y suis pour rien si tu sais pas évaluer tes capacités, se défendit-elle. Et si tu sais pas contrôler ton égo. Mais tu dois avouer qu’un pauvre 3-6 sur une box, c’est vraiment pas impressionnant, ma grand-mère pourrait faire mieux, et elle est morte ! ajouta-t-elle, cinglante.

Gustave perdit son ongle le lendemain, après l’avoir douloureusement percé. Mais au fond, il n’en avait rien à faire. Il avait vu bien pire, et puis il avait une photo absolument parfaite.


Et voilà, nous quittons le mois de février, enfin, pour avancer en mars c: Petit chapitre pas très utile sur la vie des riders, avec un petit interlude musical d'une musique qui passe crème en ski.

Maintenant, j'ai plus qu'à aller réviser pour mes 12 partiels de la semaine prochaine, dans la joie et la bonne humeur o/