Je me souviens parfaitement des marchés de Noël de mon enfance. Puisque mes arrière-grands-parents habitaient Hidden Springs, en plein cœur des montagnes, on avait pour habitude d’aller là-bas pendant la période des fêtes. C’était toujours une période que j’appréciais. Parce que c’était le seul moment de l’année où je pouvais ne pas être avec ma mère. Où je me sentais bien, entourée, et même aimée. Il y avait Clara, la cousine de ma mère, qui s’occupait de moi comme de sa propre fille, qui m’emmenait avec Samiael au marché de Noël. Chaque année, c’était devenu une tradition. Il y avait les stands en forme de petits chalets, où les gérants se recroquevillaient dans leurs vêtements, transis de froids, mais toujours le sourire aux lèvres. Les jouets en bois tourbillonnaient autour de nous, enfants aux yeux remplis d’étincelles, là-bas, un petit train passait à travers un village de Noël qui changeait de disposition chaque année, mais les personnages, eux, ne changeaient pas. Nous avions nos préférés. C’est le genre de détails qu’on aime se rappeler, sans pouvoir se souvenir exactement de ce qu’ils étaient. Je me souviens, moi.

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Il y avait le stand de boissons chaudes, qui en proposait pas moins d’une dizaine différentes, mais je prenais toujours la même, alors que Sam en essayait tous les ans une nouvelle. Puis Clara nous achetait un cornet de marrons chauds, qu’on dévorait en regardant le père Noël accueillir sur ses genoux des tas d’enfants qu’on ne connaissait pas.

Et il y avait l’odeur, l’odeur fruitée. Elle venait principalement du stand des boissons, mais il y avait aussi la nourriture alléchante et les bougies parfumées. Je me souviens tellement de tout que je suis capable de me rappeler d’une odeur, si je me concentre bien.

Puis mon grand-père est mort, j’avais onze ans. Je ne suis jamais retournée au marché de Noël après. Ma mère s’est enfermée dans sa nouvelle vie. Elle n’a jamais voulu retourner à Hidden Springs pour les fêtes. Mes arrière-grands-parents sont morts à leur tour. Le chalet a été vendu. Et la meilleure chose dans ma vie ne fut plus qu’un souvenir. Je n'ai plus jamais vu la montagne.

Dire que le marché de Noël de Bridgeport est médiocre comparé à ceux de mes souvenirs serait léger. Comment pourrait-ce en être autrement ? La ville a vraiment tout à envier à la montagne. Malgré l’immense taille de cette ville, il doit y avoir moins de la moitié des stands de ceux de la montagne, ce n’est pas vraiment l’ambiance, en réalité. Ici, il n’y a presque jamais de neige, sauf pendant certaines années qu’on voit comme des miracles. Cette année, on a la chance d’avoir cinq centimètres de neige grisâtre qui colle aux trottoirs. C’est tellement incroyable que des enfants ont réussi à en faire un bonhomme de neige qui ne souhaite sans doute que mourir.

Une fine pluie nous accompagne pendant notre sortie. Il fait froid. Au moins, pas de doute, c’est l’hiver. Je me demande ce que je fous là, alors que le marché de Noël de mon enfance m’attend, à des centaines de kilomètres de là. J’aurais peut-être pu appeler Sam, le retrouver là-bas, revivre nos souvenirs d’enfance. Il m’a sans doute oubliée depuis le temps. Moi non. C’est ma malédiction.

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Marchant à mes côtés, Luana sautille presque, un sourire plaqué sur ses lèvres, émerveillée, alors qu’il n’y a rien de merveilleux par ici. L’odeur de la pollution parvient même à masquer celle normalement terriblement forte des vins chauds.

- Pourquoi tu souris ? je lui demande.

- J’aime bien l’ambiance.

Il n’y a aucune ambiance. Je me demande d’où elle vient pour aimer cette ambiance-là. Elle a dit avoir déménagé il y a peu. Oserai-je me lancer dans les banalités, ces formalités qui me terrifiaient il y a peu ? Merde, comment j’ai fait déjà, pour devenir pote avec Nell et avoir des conversations avec elle ?

Ridicule.

Quoi ?

Il n’y a personne. Pourtant, j’aurais juré entendre quelqu’un me parler… Qu’importe. C’est toujours bruyant en ville, au ras du sol, encerclé par les immeubles qui narguent le ciel. On parlait sans doute à quelqu’un d’autre.

- Tu viens d’où, en fait ? je me lance en jetant un coup d’œil vers elle.

Elle sourit. Elle sourit tout le temps, j’ai l’impression. C’est agréable.

- Sunlit Tides.

Ah. Ça explique pourquoi elle est fascinée par cette ambiance quasi inexistante, alors même qu’il pleut. Je suis persuadée que les deux flocons qu’on a vu tomber une semaine auparavant sont les seuls qu’elle ait vu de sa vie. Je ne suis pas sûre que ce soit triste. C’est une fille de la mer. C’est ce qu’elle a toujours connu, comme j’ai toujours connu la montagne, pendant les vacances. Peut-être qu’elle trouve ça triste que moi, je n’ai jamais vu l’océan des tropiques. Alors que je n’en ai jamais souffert.

Je ne réponds pas, cependant. Je ne sais pas quoi lui dire. Oh, cool. Voilà. C’est tout ce que j’ai à lui dire. C’est faux, en vérité, j’aimerai lui poser plein de questions sur cet endroit qui m’est totalement inconnu, mais quelque chose m’en empêche. De la timidité. Ou de l’indifférence. Mes masques. Mes boucliers.

Pathétique.

Pardon ?

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Mon souffle se fait plus lourd, l’air a du mal à trouver la voie vers mes poumons. Quelque chose est là, tapie dans l’ombre, m’observe, se moque, m’oppresse, de loin. Ce n’est pas de la musique, non. La musique, elle, m’oppresse différemment, en se collant contre moi, en brisant les limites, jusqu’à venir envahir ma vision. Là, je vois parfaitement clair, les chœurs ont eu la bonté de rester chez eux. Et la chose est plus loin. Invisible. Tel un fantôme. Il me faut une échappatoire.

- Pol ?

Je commence à paniquer. Quelque chose m’oppresse, m’angoisse, elle est là, je la sens, je ne sais pas où elle est, elle est là, où est-elle ?

- Pol ? répète Luana, un peu inquiète, en tirant doucement la manche de ma veste.

Je secoue mon bras violemment, pour qu’elle me lâche. Je suis bien trop paniquée pour qu’on me touche, j’ai besoin d’air, de sortir de là, de cette foule qui s’avance dans un sens unique, en bloc, qui rit, qui parle, qui hurle, je veux sortir, je dois sortir, je dois m’échapper, quelque chose m’observe, elle se moque, me rabaisse, de l’air, je-

- Viens, suis-moi.

Elle m’attrape par le bras et ne me laisse pas la rejeter cette fois-ci. Elle brave la foule, joue des coudes, s’impose, malgré sa taille qui peut paraître ridicule. C’est une petite chose, mais qui sait s’affirmer malgré tout.

Bientôt, nous nous retrouvons dans une ruelle adjacente, loin de tout. L’angoisse n’est pas partie, mais je me sens respirer de nouveau, bien que d’une façon irrégulière, écrasante. Eh merde. J’ai craqué. Encore une fois. Devant elle.

Pour quoi je passe, moi ? Deux fois, en deux jours, deux jours d’affilée ? Mais qu’est-ce qu’il m’arrive, bordel ? C’est le retour de ma mère, qui me rend ainsi ? Ou son arrivée à elle, cette fille qui me provoque, qui me parle, me sourit ?

Tiens, elle… elle me sourit, là, maintenant ? Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’elle sourit, alors qu’elle vient de ma voir en train de péter un câble ? Pourquoi est-ce qu’elle ne s’enfuit pas au loin, trop effrayée par cette fille étrange qui soudainement, est à la limite de hurler et s’effondrer par terre, en plein milieu d’une foule d’inconnus ? Pourquoi, bordel de merde ?

- Ça va mieux ?

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Je me concentre sur son sourire, un peu bouleversée. Je crois que c’est la première fois qu’on me sourit comme ça, d’une façon si innocente et prévenante. Nell me sourit aussi, mais ce n’est pas pareil. Nell, je suis sa pote, et elle sourit à absolument tout le monde, tout le temps. Luana, elle ne me connait pas et me sourit, comme si j’existais. Comme si je méritais ce sourire.

J’ai l’impression que le temps cesse son avancée. Que tout se fige. Je n’arrive pas à bouger, ni à détourner mon regard. Les mots restent coincés dans ma gorge. Bientôt, je n’entends même plus ma propre respiration. Le bruit des voitures, des gens, de la ville, tout s’efface, est-ce que je rêve ? Est-ce que je me suis vraiment réveillée, ce matin ? Est-ce que je suis tombée par la fenêtre laissée ouverte, gisant maintenant sur le béton, six étages plus bas ? Est-ce que je suis même rentrée, hier soir ? Je voulais me jeter dans le caniveau, je n’en serais pas ressortie. Je m’y suis jetée, n’est-ce pas ? Et tout ceci, c’est la mort. Et ce sourire, le paradis.

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Oh… des taches colorées. Un rose pastel, là, en plein centre de mon champ de vision. Puis là, à gauche, un doux orange. Je suis dans la réalité, finalement.

J’aperçois Luana qui sort son portable de sa poche, pour l’éteindre et se concentrer à nouveau sur moi. Je ne comprends toujours pas. Vient-elle juste de raccrocher parce que je suis là ?

- Ça va mieux ? elle répète.

Je relève la tête pour que mon regard rencontre le sien. J’analyse ma respiration. Ça va mieux, je crois. Je ne sens plus cette présence oppressante. Plus pour le moment.

Je hoche la tête.

Elle sourit.


Plus le temps passe et plus je suis fière de mes photos

Et plus le temps passe, plus j'aime mes bébés <3

Sinon, le bonus que je teasais telle une vile créature la semaine dernière est sorti, huhu, allez guetter c: