Les petits avaient été prévenus. Ludovic venait passer quelques jours à la maison. Ils avaient sauté de joie, surtout Icare, qui, depuis sa seule et unique rencontre avec le jeune homme, n’avait cessé de vouloir le revoir. Il ne cessait de parler de l’histoire qu’il lui avait raconté qui même des années après et malgré sa mémoire d’enfant, restait ancrée dans ses souvenirs.

La difficulté de ces prochains jours résidait dans le fait de devoir appeler Hestia par son faux nom, Danaé. Hestia était un nom beaucoup trop voyant pour Ludovic qui, même s’il ne pouvait se douter une seule seconde de la véritable origine de cette famille, commencerait à se poser des questions. Et encore, il ne savait pas encore que l’arrière-grand-père de sa petite-amie s’appelait Zeus. Mais ils avaient été prévenus. Ils comprenaient parfaitement la teneur de ce secret et sauraient tenir leur langue.

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Ludovic est arrivé en début d’après-midi, accompagné d’Erato qui était allée le chercher à la gare. La porte d’entrée s’ouvrit bien avant qu’ils ne l’atteignent, déversant sur eux un flot de rires et de cris qui les faucha à pleine vitesse.

- Salut les p’tits loups, haleta le jeune homme, le thorax compressé par le poids d’Icare, assis fièrement dessus. T’as grandi toi, non ? ajouta-t-il à l’intention de l’enfant qui approchait de ses six ans.

- Ouiii ! s’écria-t-il. Mais Dog a grandi encore plus !

- Dog ? releva Ludovic en un souffle, incapable d’en dire plus, la respiration bloquée.

- Mon chien !

L’enfant fut attrapé par la taille et se retrouva posé à terre avec délicatesse, libérant ainsi les poumons de sa victime qui inspira longuement, avant de mettre difficilement debout, lançant un regard amusé à Erato.

Dan les accueillit dans l’entrée, serrant la main de son ami, tout en s’excusant de n’avoir su garder les petits calmes. Ils étaient tellement surexcités qu’ils étaient intenables.

Icare, parti devant, attendait au salon, un chien presque aussi grand que lui à ses côtés et il offrit son plus beau sourire quand les adultes entrèrent.

- T’as vu comme il est grand Dog, hein, t’as vu, t’as vu ? scandait-il en sautillant, excitant par la même occasion le chien qui commençait à s’agiter.

- Je l’ai vu, oui.

En seulement quelques mois, Dog avait presque atteint sa taille adulte et dépassait presque son petit maître. C’était un chien assez turbulent, conséquence directe de ses jeux avec Icare, qui ne cessait de le faire courir dans toute la maison et se roulait à terre avec lui. Erato lui avait déjà dit de ne pas faire ça, elle avait peur. Son frère était encore si petit et ce chien si grand désormais. Il pourrait lui faire mal sans le faire exprès. Dan lui avait assuré que l’enfant se débrouillait bien assez avec les animaux pour éviter un accident. Elle espérait qu’il eût raison.

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L’escalier craqua sous les pas d’Hestia, qui apparut alors dans le salon. Sans pouvoir le contrôler, le cœur de la muse se mit à cogner contre sa cage thoracique. Présenter la déesse déchue n’était jamais chose simple. Il fallait mentir, être crédible, cohérent. Elle n’aimait pas lui imposer ça. Elle devait être quelqu’un d’autre, et même si elle acceptait ce fardeau, Erato ne se sentait pas correcte.

- Ludovic, voici Danaé, notre tante.

Qui semblait presque aussi jeune que la jeune muse. Bientôt, il faudrait la présenter comme sa sœur. Bientôt, le personnage de Danaé mourrait, trop vieux pour une actrice qui paraissait si jeune.

Les yeux d’Hestia brillèrent une seconde, les flammes qu’ils contenaient essayaient d’embraser les lentilles colorées qui les étouffaient, brûlant par la même occasion la rétine de la déesse. Elle cligna avec force ses yeux, ignorant la douleur. Ses yeux étaient trop voyants, pas naturels. Tout comme ses cheveux dans lesquels, lorsqu’on regardait avec attention, couraient des flammèches entre les tresses. Une teinte, disait-elle aux gens normaux dans la rue.

Une teinte, dit-elle à Ludovic.

Mensonges. Personnage.

- Eh Ludovic, viens on va voir mes poussins, supplia le petit dernier en tirant le T-shirt de l’adulte pour attirer son attention, crevant la bulle de mal-être qui s’était propagée dans la pièce.

- Tes poussins ?

- Il a un poulailler dans le jardin, expliqua l’aînée.

Le petit s’empara du plus de mains possible et poussa les propriétaires de ces dites mains à le suivre dehors. L’été s’était confortablement bien installé et sa chaleur était la bienvenue après le rude hiver qu’ils avaient enduré. La piscine manquait beaucoup aux enfants, qui s’étaient rabattus sur les jets d’eau qu’ils allumaient sans cesse, rendant Dog totalement fou. Les plus grands, eux, lisaient à l’ombre des arbres, ou faisaient la sieste, profitant simplement de leurs vacances.

Les poules et leurs poussins tout juste nés se prélassaient à l’ombre de la maison dans un petit poulailler que Dan avait construit à la demande du bambin. Ce dernier était aux anges. Sa petite ferme prenait forme. Bientôt il en aurait une vraie, avec des tas d’animaux, il en était sûr ! Il lui suffisait juste de convaincre Erato, mais il y penserait plus tard.

D’un geste assuré, il s’empara de l’une des petites boules de plumes qui se mouvaient en piaillant et la tendit à Ludovic, qui recula. Il avait bien trop peur que la petite chose ne s’agite trop et qu’il ne la fasse tomber par mégarde.

L’enfant insista, tendant toujours plus ses petits bras et l’adulte finit par prendre l’animal entre ses doigts tremblants, avant de sourire au benjamin, qui sourit en retour. Il reposa le poussin à terre, qui rejoignit ses frères et sœurs en pépiant joyeusement.

- Eh regarde, s’écria-t-il à l’adresse d’Icare, qui tourna immédiatement la tête pour suivre le regard de Ludovic. Tu aimes les fourmis ? demanda-t-il ensuite en cueillant l’un des insectes qui grouillaient dans l’herbe fraîche.

Il amena la bestiole devant les yeux émerveillés de l’enfant qui la regardait s’agiter avec véhémence au bout du doigt du jeune homme.

Erato vint s’accroupir à leurs côtés, les observant d’un regard amusé, le même regard que portait une mère sur son enfant. Icare semblait totalement épanoui en présence de Ludovic, il l’adorait. Presque plus que Dan, se surprit-elle à penser, quand bien même il ne l’avait vu que deux fois dans sa vie.

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Maïa, elle, restait sur la réserve, comme à son habitude. Plus elle grandissait, plus elle s’éloignait, s’enfermant dans sa propre solitude. Chaque chose qu’elle faisait, elle le faisait avec la crainte d’échouer, d’être jugée, qu’on la reproche.

Et puis elle avait ce besoin pressant d’être isolée, d’observer les choses de loin, sans y prendre part, voire de ne carrément pas s’y intéresser. Si Erato en était attristée, elle avait accepté le fait que sa jeune sœur soit ainsi. Une petite fille timide et réservée, qui ne s’ouvrait à personne et préfèrait vivre dans son propre monde. Pourtant l’enfant ressentait le besoin d’être entourée, aimée, de ne pas être abandonnée, mais celui d’être seule était plus fort encore. Ces besoins contraires menaient un duel en elle dont elle percevait chaque coup porté comme s’il lui avait été adressé. C’était douloureux. Elle voulait les stopper, les faire cesser cette guerre, mais ils restaient inaccessibles, incontrôlables, trop dangereux pour être approchés. Ils avaient pris le contrôle d’eux-mêmes. Elle ne pouvait plus rien y faire.

Alors elle les laissait se battre, souffrant des victoires de l’envie de solitude.

 

Déliant ses jambes soudainement, Erato se remit debout et annonça :

- Je vais aider He… Danaé à préparer le repas.

Ludovic semblait si intégré dans sa famille qu’elle en avait presque oublié qu’il ne savait rien d’eux et Hestia. Elle la retrouva dans la cuisine, préparant tranquillement une pizza pour le repas de soir. De ses yeux perlaient des larmes qu’elle chassait machinalement par des battements de cils.

- Hestia. Tes yeux.

Elle parût soudainement se rendre compte de joues trempées, passa le dos de sa main contre ses yeux douloureux.

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- Je ne mettrai plus de ces lentilles-là, assura-t-elle sobrement tout en continuant d’étaler la pâte sur le comptoir.

- Je suis désolée de t’imposer ça…

- Tu ne m’imposes rien, Erato…

- Tu devrais vraiment dire que tes yeux rouges sont des lentilles. Tu passeras pour une originale, mais ça ne te ferait plus mal.

- Et les flammes, ce serait des effets ? Non, ne t’inquiète pas. Je vais bien.

Et même si elle n’allait pas bien, qu’est-ce que ça changerait ? Elle ne pourrait jamais s’ôter la vie, de toute façon. Elle devait vivre avec ce mal-être des décennies encore.

- Ludovic est un garçon très sympathique, changea-t-elle de sujet.

- Oui, affirma la jeune muse d’une voix lointaine.

Adossée contre le mur, elle observait les doigts d’Hestia pétrir la pâte avec une fascination inexplicable. La voix de la déesse déchue l’atteignait à peine. Elle se laissait bercer par le ronronnement du four dans lequel cuisait lentement des cookies pour les petits.

- Tu vas lui dire ? Erato ?

Elle releva la tête, la secoua, revenant doucement à la réalité. La pâle lueur des lampes éclairait le visage de la déesse rouge, qui avait interrompu sa cuisine quand Erato ne lui avait pas répondu. Cette cuisine n’avait aucune fenêtre, aucune lumière naturelle qui viendrait la baigner. Cette pièce était trop sombre.

- Je ne sais pas. Sans doute, un jour, répondit-elle, évasive. Je ne suis avec lui que depuis quelques mois, c’est encore trop tôt pour lui dévoiler un tel secret. Je ne suis même pas prête à lui annoncer.

- Tu le seras tôt ou tard. Tu peux me sortir la sauce tomate du frigo s’il-te-plaît ?

La jeune femme sursauta, surprise par ce brusque changement de sujet, mais se ressaisit aussi brusquement, se dirigea d’un pas mécanique vers le réfrigérateur où se trouvait le produit que demandait Hestia, qu’elle lui amena de ce même pas mécanique, l’esprit totalement ailleurs.

Que se passerait-il le jour où elle lui dirait la vérité après lui avoir caché si longtemps ? Comment réagirait-il ? Il ne comprendrait sûrement pas, croirait à une blague, avant de se demander pouvoir lui avoir dissimulé une telle chose. Ou alors comprendrait-il qu’elle n’avait pas eu d’autre choix. Elle…

- Cesse de te tracasser, Erato.

La voix d’Hestia était pleine de douceur et de compassion et apaisa aussitôt son esprit tourmenté. Elle avait raison. Elle réfléchissait trop, trouvait des problèmes là où il n’y en avait pas, se refusant à vivre au jour le jour quand tout allait bien. On lui avait souvent reproché ça. C’était l’un de ses principaux défauts.

Elle lui adressa un sourire qui se voulait soulagé et la déesse déchue lui répondit par un sourire sincère, désormais rares venant de sa part. Tout allait bien.

Tout allait bien.

 

La deuxième année à l’université fut l’année la plus tranquille depuis la mort de Thalye. La jeune muse avait finalement trouvé un équilibre, entre les études, sa famille, son petit-ami et Dan. Aucun problème majeur n’était survenu cette année. Les jours se suivaient, semblables et calmes. Et si cette routine aurait pu déranger certains, elle était la bienvenue dans la vie d’Erato qui avait été trop tourmentée en peu de temps.

Dan et elle vivaient toujours dans leur résidence, mais l’un comme l’autre passait plus de temps chez leur copine et copain respectifs. Dan s’était calmé avec les soirées après avoir reçu ses résultats très moyens aux examens l’année précédente. Il se contentait désormais des sorties à quatre.

Le groupe était plus soudé que jamais mais bientôt plana l’inévitable évidence au-dessus de leurs têtes : c’était la dernière année d’étude de Ludovic. Ce paisible équilibre allait disparaître l’année suivante. Et Erato en était évidemment la première concernée. Se retrouver seule avec Dan et Léonie ne lui posait pas de problème en soi. Mais elle ne se voyait pas tenir la chandelle une année entière. Surtout leur dernière année ensemble. Seulement il n’y avait aucune solution à ce problème.

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- Je pourrais redoubler. Et rester l’an prochain, tenta un soir Ludovic de partir sur ce sujet de conversation.

- Ne sois pas ridicule. Tu ne vas pas gâcher une année pour ça !

- Si par « ça » tu veux dire « toi », si.

Un imbécile, voilà ce qu’il était. Mais le pire était qu’il était amoureux. Et un imbécile amoureux était capable du pire.

- Et tu ferais comment ? En foirant tes exams ? Pour les refaire l’an prochain ?

- Et alors ? lança-t-il, désinvolte.

- Et alors c’est ridicule. Je t’interdis de faire ça.

Le jeune homme ne savait jamais quoi faire lorsque sa petite-amie et lui avait un avis radicalement opposé sur un sujet. Son effronterie lui hurlait qu’il avait raison et ne devait pas se laisser faire, mais sa raison lui chuchotait de ne pas s’attirer trop de représailles. Une dispute sur de telles futilités n’aurait ni sens, ni intérêt.

- J’ai survécu seule avec Dan pendant plus de dix ans, je pourrais gérer une année ici. Ne fais pas n’importe quoi, s’il-te-plaît. T’auras qu’à venir me voir et on se verra aux vacances.

Il approuva d’un signe de tête machinal. Et après ? Après ses études à elle ? Elle avait sa famille, il avait la sienne, dans les montagnes. Ils n’avaient encore jamais envisagé d’emménager ensemble. Irait-il la rejoindre à Monte Vista ? Ou, tels Dan et Léonie, tout finirait une fois la vie universitaire terminée ? Leur relation était solide et tous deux semblaient vouloir vivre ensemble, mais il ne pouvait s’empêcher d’avoir des doutes. La distance n’était jamais une bonne chose.

Il hésita longtemps avant de se lancer dans ce sujet de conversation.

- Je ne peux pas laisser mon frère et ma sœur, confirma-t-elle comme il l’avait craint. Mais tu pourrais venir vivre avec nous, si tu es capable de quitter tes montagnes.

Aussi simple que ça. Erato en avait assez des problèmes sans solution. Alors elle allait au plus simple désormais. Quand les choses pouvaient aller simplement.

Puis sa troisième année d’étude arriva et les choses n’étaient pas aussi simples qu’elle ne l’aurait voulu. De sa propre volonté, elle se mettait à l’écart, pour ne pas déranger son meilleur ami et se retrouvait souvent à réviser de longues heures ou à se balader seule à travers le campus, souhaitant que Ludovic soit là pour se promener avec elle. Il venait régulièrement durant les week-ends et les deux passaient beaucoup de temps à se parler via webcam, mais c’était indéniablement différent.

- Pourquoi tu ne viendrais pas pendant les vacances de février à la maison ? proposa-t-il un soir. Ma famille serait ravie de te rencontrer, surtout Aelis.

Le cœur de la jeune femme fit un bond, mais se calma aussitôt. C’était une très bonne idée. Être seule avec lui quelques jours, loin de Dan, loin de ses responsabilités, à Hidden Springs…

Son cœur fit de nouveau un bond. Hidden Springs… Elle n’y était jamais retournée, pas depuis… depuis l’incident avec son père.

Son cœur ne se calma pas cette fois.


La gourde, j'ai totalement zappé de changer la couleur des yeux d'Hestia... On va dire que ce sont les fameuses flammes qui ont pris l'avantage sur les lentilles durant le dixième de seconde ~

De moins en moins de photos pour de plus en plus de textes, faire des photos me prend énormément de temps et je préfère consacrer ce temps à l'écriture.

Sinon, Icare ressemble tellement à Calliste, ça me perturbe ._.

Bref, je vous aime mes bouquetins ♥

Tschüss