Luana est comme une enfant qui arrive devant le sapin de Noël le jour de la distribution des cadeaux. Des étoiles plein les yeux, elle tourne la tête dans tous les sens, attrape du regard le moindre détail, s’immisce dans ma plus profonde intimité. Cet appartement qu’elle voit, c’est moi, mise à nue. J’ai presque envie de croiser les bras contre ma poitrine pour la cacher, mais mes vêtements le font déjà. Je ne sais pas trop ce qui l’émerveille à ce point. Mon appartement est des plus fades, tombant en ruine, même pas rangé. Les derniers mois à cohabiter avec mon autodestruction ont retiré mon envie de faire le ménage. À quoi bon ? Personne ne monte jusqu’ici. C’est une règle générale.

Enfin. C’était.

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- Wouah, elle souffle.

Elle exagère. Wouah ? Devant un truc de 18m² à peine ? Je suis sûre que sa chambre chez ses parents est plus grande que ça. Et je suis persuadée qu’elle ne dit pas ça à cause de la vue non plus. À part si elle aime avoir vue sur les fenêtres des voisins d’en face.

- Impressionnant, n’est-ce pas ? j’essaye d’ironiser, mais quelque chose sonne faux.

Elle se tourne vers moi et me sourit.

- Oh, euh, tu veux un truc à boire ? je demande nerveusement.

Je ne sais pas pourquoi je propose. Le seul truc que j’ai hormis l’eau du robinet sont quelques bouteilles de bière bas prix dégueulasse que j’ai oublié de mettre au frais. Mais quand elle me regarde et me sourit, je panique. Elle me rend nerveuse.

- Je veux bien de l’eau.

Parfait.

- Je n’imaginais vraiment pas ton appartement comme ça, elle me dit en prenant place sur le rebord de la fenêtre, les yeux sautant d’objet en objet.

Dans cinq minutes, elle trouvera cette place inconfortable et regrettera son choix. Je ne lui dis pas.

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- Tu l’imaginais comment ?

- Je ne sais pas. Pas comme ça.

Elle ne me regarde même pas quand je vais la rejoindre avec son verre d’eau. Elle est trop concentrée à détailler chaque recoin de la pièce. Je surveille où son regard se pose. C’est stressant. C’est la première fois que quelqu’un met les pieds ici et je ne sais même pas si j’ai des trucs compromettants qui traînent.

- C’est… drôlement apaisant comme endroit, finit-elle par dire après avoir cherché ses mots.

- Apaisant ?

Je ne suis pas sûre de comprendre.

- Je ne sais pas, il y a quelque chose de doux… Je ne sais pas si ça fait sens.

Elle rit. Doucement. Je n’arrive pas à détacher mon regard de ses lèvres étirées en un parfait sourire.

- Quoi, tu ne croyais pas que mon appart puisse être accueillant ? je parviens à demander.

- Ça ne colle pas trop au personnage, tu ne trouves pas ?

- Je ne suis pas un personnage.

Elle pose son verre près de la fenêtre et cherche mon regard, que j’essaye de maintenir loin du sien. Je me perds trop vite dans ses yeux, j’ai peur d’y sombrer.

- Vraiment ? dit-elle avec un soupçon de sarcasme dans la voix. Pourtant, ta chambre m’indique que tu n’es pas du tout la personne que tu prétends être.

- Qu’est-ce que tu racontes ?

Jouer aux ignorantes ne va pas m’emmener bien loin. Elle a compris. Ce n’est pas très compliqué. C’est pour ça que j’ai toujours refusé qu’on vienne ici, qu’on voit ma chambre. Elle reflète celle que je suis vraiment. Celle que je cache derrière des clichés. Mon bouclier.

- Tu ne sais pas qui je suis, j’ajoute.

- Je sais. Je m’en rends compte, maintenant. Il y a encore beaucoup de choses que j’ignore à propos de toi, Polymnie Vanek.

- Je suis synesthète, j’ai dit, assise sur le capot de cette voiture qui nous avait emmenées jusqu’ici et qui reposait maintenant sous les étoiles.

Après l’incident avec la musique, nous avions roulé plusieurs heures encore, jusqu’à atteindre les collines boisées de Sunset Valley. Je n’étais jamais allée là-bas, et je devais avouer que le changement d’environnement fut comme une bouffée d’air frais. C’était la première fois que je voyais autre chose que les gratte-ciels en plusieurs années.

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Il y avait la mer, pas comme celle de Bridgeport, polluée par les caniveaux et l’industrie, mais une belle mer, avec une plage comme je n’en avais jamais vue, celle avec le sable doré, où on pouvait se poser avec une serviette et y passer l’après-midi. Il y avait une ville colorée, remplie de vie et de simplicité, qui ne s’élevait pas plus haut que trois étages. Il y avait le ciel bleu, et le soleil, qui brillait, royal. Quelques heures. Quelques heures de plus, et j’aurais pu m’acheter une maison ici.

Ah, tu crois que ça t’aurait débarrassé de ta dépression comme par magie ?

Oh, ta gueule toi.

La nuit était tombée. Nous avions trouvé un emplacement au camping près de la mer, dans les dunes, si près que le sol était un étrange mélange d’herbe et de sable. À la nuit tombée, je suis allée m’assoir sur le capot plat de la voiture, pour éviter le sable et observer les étoiles tranquillement. Ça faisait longtemps. En ville, on n’a pas beaucoup l’occasion de voir les étoiles. La pollution lumineuse est trop forte. Luana s’est installée à côté de moi en silence, les bras croisés autour de ses genoux contre sa poitrine. Les étoiles lui manquent sans doute autant qu’à moi.

- Je suis synesthète, j’ai alors dit.

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J’avais réfléchi toute la journée à ce que je pourrais lui dire, à comment je pourrais faire pour parler, avant de me rendre compte qu’il suffisait juste que je me lance. Alors c’est ce que je faisais. Je me lançais.

Luana a détaché son regard des étoiles pour le poser sur moi. Je la sentais qui m’observait, essayant de voir dans mes yeux quelque chose qui expliquait ma synesthésie.

- Quel genre ? a-t-elle demandé.

Ah oui, j’oubliais, comme d’habitude. Il existe plusieurs sortes de synesthésie. Il a fallu que j’hérite de celle liée à la musique.

- Je vois la musique.

- Alors c’est ça, l’histoire de la musique, a-t-elle déduit en posant sa tête sur ses genoux pour mieux m’observer. Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ?

- Parce que ce n’est pas pour ça que je déteste la musique.

Je me suis levée, incapable de rester immobile, trop nerveuse à l’idée de le lui dévoiler. Je ne revenais pas que je m’apprêtais à lui dire ça. Elle me suivait du regard, les sourcils froncés, un sourire amusé sur les lèvres. C’est vrai que je paraissais un peu ridicule, à faire les cent pas autour de la voiture.

À un moment donné, je suis parvenue à me calmer et suis remontée sur le capot. Luana ne disait rien. Elle attendait poliment que je m’ouvre à elle. Mais je ne savais pas comment le lui dire. J’avais imaginé plein de façons différentes de l’annoncer, mais aucune ne sonnait vraiment juste, et je n’avais pas réussi à en choisir une. J’étais bloquée.

- Tu connais mon nom de famille ? Non, non, ça ne va pas… ai-je décidé immédiatement.

Mais trop tard. Je l’avais dit.

- Pol… m’a-t-elle appelée doucement. Dis juste ce que tu as envie de dire.

J’ai expiré sèchement.

- Je suis la fille d’Euterpe.

Elle n’a pas réagi, sur le coup. Elle a juste porté son regard sur la mer au loin, perdue dans ses pensées. Sans doute qu’elle analysait cette annonce, la retournait dans tous les sens pour déterminer si ça pouvait être vrai ou non.

- Tu ne me crois pas, j’ai finalement dit.

Son silence était une torture. Je voulais y couper court.

Elle a reporté son regard sombre sur moi et a souri.

- Si, je te crois.

Elle me croyait. J’ai souri à mon tour, sans pouvoir le contrôler.

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- Tu ne lui ressembles pas, elle a ajouté.

- Je lui dois seulement mon œil marron, j’ai indiqué avec moquerie.

Mais ce n’est pas vraiment faux. J’ai tout pris de mon père. Enfin, je suppose, puisque je n’ai jamais eu le droit de voir la moindre photo de lui. Si je sais son nom, c’est uniquement grâce à ma capacité de me souvenir d’absolument tout, et ce depuis ma naissance. Depuis que je suis supposée être en âge de comprendre, ma mère n’a plus jamais dit le nom de mon père. Mais je ne ressemble en rien à Euterpe, alors je suppose que je lui ressemble.

Elle rit.

- Et ton œil vert ?

- Ma grand-mère, apparemment.

Pas connue, elle non plus. Putain, quelle famille.

J’aime bien comme elle n’a pas prêté attention au fait qu’Euterpe soit ma mère. Qu’elle n’en ait pas fait toute une histoire. Que ça paraisse être quelque chose de simple. Parce que peut-être que ça l’a toujours été. Quelque chose de simple. Même si elle est célèbre.

- Polymnie Vanek, a-t-elle soufflé faiblement dans la brise.

Ça sonne bien, avec sa voix.

Je suis contente qu’un tel souvenir puisse se graver à tout jamais dans ma mémoire. 


Pol qui sourit c'est la plus belle du monde ♥♥♥♥♥

Sinon, ça faisait une éternité que je n'étais pas passée à Sunset Valley, tant de souvenirs dans cette ville, c'est ouf, je la connais comme si c'était chez moi :o