Je n’ai peut-être pas le droit d’être heureuse. Je n’ai jamais eu ce droit, alors pourquoi je l’aurais maintenant, hein ? Pourquoi j’y ai cru, vraiment, je suis stupide, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, j’avais de l’espoir et maintenant je retombe et ça fait mal, et en l’espace de ces quelques semaines, j’ai presque oublié ce que cette douleur faisait, et j’ai mal, j’ai mal, j’ai mal. J’ai mal parce que c’est elle, ma mère, c’est cette femme, c’est elle qui m’a rendue comme ça, c’est elle qui me rend comme ça. Chaque fois que je pense à elle, que je la vois, l’entends, et ça me rend comme ça.

J’essaye de courir le plus loin et le plus vite possible, avant qu’elle ne prenne son violon et qu’elle commence à jouer. Je ne pourrais pas le supporter, je ne veux pas entendre sa musique. Voir ses couleurs.

J’entends les gens applaudir et je sais qu’il me reste peu de temps, pourquoi est-ce aussi difficile d’avancer ici, cassez-vous, tous !

Trop tard. Je me bouche les oreilles instinctivement, mais la première note m’est parvenue, un rouge sang qui s’insère entre mes paupières, s’enroule autour de moi, m’étouffe. Elle ne veut pas partir, alors que je n’entends plus rien et je ne vois plus rien et je m’arrête, livrée au désespoir, laisse mes bras retomber et la musique me heurter de plein fouet. Une tornade de couleurs me frappe et je ne suis plus dans cette réalité. Je ne sais même pas où je suis.

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Une main se pose sur mon épaule et une autre se glisse entre mon poing serré et je reconnais Luana. Je l’avais presque oubliée. Je ne pouvais pas me permettre de l’attendre. Elle se met à avancer, m’entraînant derrière elle et je la suis bêtement, sans plus pouvoir rien contrôler de mon corps. Le violon a le pouvoir de provoquer cette particularité chez moi.

Elle m’emmène jusqu’à la plage où nous étions hier, et cette fois-ci, il n’y presque plus personne. Tout le monde a dû courir vers la scène quand ils ont appris que la célèbre Euterpe avait finalement daigné venir. C’est ça, cassez-vous, allez voir cette femme dont vous ne savez rien, allez l’adorer alors qu’elle ne fait que détruire toutes les personnes qui ont le malheur de croiser sa vie. Je les hais. Et s’ils savaient, ils n’en auraient rien à faire, parce que je ne suis personne et que j’exagère et que des gens ont des vies cent fois pire que la mienne. Je les hais, je les hais, je les hais, je

- Aïe, Pol ! geint Luana.

Je me rends compte soudainement que ma main s’est resserrée sur la sienne. Je la lâche d’un geste brusque.

- Ça va ?

Elle ne devrait pas rester là. Je ne veux pas qu’elle soit là, pas le soir où je revois ma mère pour la première fois depuis huit ans, c’est injuste pour elle, elle n’y est pour rien, elle doit s’en aller, Luana, va-t’en, je t’en prie, ce n’est pas contre toi, va-t’en, vite, va

- J’ai l’air d’aller ? je crache.

- Pol, je suis désolée.

Elle baisse la tête et se tord les mains, gênée. Je suis désolée. Ce n’est pas contre toi. Vraiment.

- Ça changera rien.

Ce n’est pas n’importe quelle autre musique dont les couleurs s’envolent une fois arrêtée. Il me semble encore voir le tourbillon de couleur trop intenses danser devant moi avec malice. Et ce visage. Ce sourire. Cette voix. Encore une vision que je ne pourrais jamais oublier.

- Viens, on rentre, dit-elle.

- Non.

Sa main qui se rapprochait de la mienne se stoppe, et elle relève la tête vers moi, le regard interrogateur. Non.

- Je te rejoins plus tard, je dis simplement.

- Pol, attends, où est-ce que tu vas ? Pol !

Mais je m’éloigne déjà, sans me retourner. Je ne veux pas qu’elle soit là ce soir. Je ne veux pas qu’elle me voit dans mes pires états. Les crises que j’ai faites devant elle ne sont rien par rapport à ce qui m’attend.

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Je m’engouffre dans le premier bar que je trouve. À l’intérieur, les haut-parleurs crachent de la musique qui m’aurait d’habitude fait rebrousser chemin, mais j’ai déjà entendu la musique d’Euterpe en live aujourd’hui, alors vraiment, la musique ordinaire ne peut plus rien me faire. J’en ai rien à foutre de ces couleurs qui me font me cogner partout, elles ne font pas mal à mon dedans, au moins. Des années à détester la musique du plus profond de mon être avant de comprendre ça. C’est Euterpe que je déteste. Woah, bravo Polymnie, quelle déduction. Prends donc un verre, t’y verras encore plus clair.

Le gars au bar me sert son truc le plus fort, à ma demande. C’est peut-être pas raisonnable, de commencer aussi fort, mais plus vite l’alcool se mélangera à mon sang, mieux ce sera. J’ai besoin de son effet de flou, d’avoir l’impression de pouvoir oublier quelque chose. Si seulement je pouvais oublier toute ma vie, ce serait bien.

J’en demande un autre, puis un autre, et je maudis ma capacité à aussi bien tenir l’alcool. Merde, je me suis trop bien entraînée. Je suis presque immunisée à l’autodestruction, maintenant. Haha.

Ah, je suis pathétique, Luana est là, quelque part, prête à m’aider, de façon plus efficace que cette chose que je bois, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’aller me saouler dans le premier endroit venu. C’est toujours la solution que je choisis. C’est la plus simple. Boire. Boire, encore et encore, jusqu’à ne plus tenir debout, jusqu’à ne plus rien comprendre, ne plus être soi, juste quelques temps.

 

Retrouver le camping est la chose la plus compliqué qu’il soit. D’une parce que de nuit, la ville ne ressemble en rien à celle de jour, et je suis paumée. Je n’ai même pas vérifié où était le bar en premier lieu. J’ai même pas demandé mon chemin avant de partir. Mon cerveau embué par l’alcool s’est sans doute dit que ça irait bien. Wow. Ça réfléchit pas trop, là-haut.

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Bah, au moins j’ai ce que je voulais. Je vois rien, ça tangue, je sais même plus où je dois aller.  Ah, je crois que quelqu’un m’attend. Pourquoi j’ai bu, moi ? Ma mère doit être dans l’équation, je bois toujours pour ma mère. J’espère la rendre fière, comme ça, je suppose. Regarde maman, ta fille est alcoolique. Je suis sûre que tu n’en attendais pas moins d’elle !

Haha, eh, faut que je rentre, que je m’allonge quelque part, je suis trop crevée. Mes jambes me tiennent plus. Droite, gauche, droite, gauche, concentration, on ne tombe pas, voilà, c’est ça. Attends, merde, je vais où déjà ? Ah ouais, le camping. Ah, j’sais pas où c’est, ça. Continue d’avancer, tu trouveras bien.

Sonnerie.

Ah tiens, encore un message. Ça doit être Luana, encore. Mais qu’est-ce qu’elle fait avec quelqu’un comme moi. Qu’elle se barre, prenne la voiture et me laisse là, livrée à moi-même, c’est bien tout ce que je mérite. C’est ce qu’elle mérite aussi.

Ugh, lui répondre ne serait pas une si mauvaise idée. Elle pourrait me guider. Mais je n’ai pas envie de lui parler. Je veux éviter, vu mon état.

Miraculeusement, je parviens à retrouver mon chemin et l’entrée du camping se dessine dans la pénombre. Ainsi que la silhouette de Luana. Et merde.

- Pol ? elle appelle aussitôt.

Oh non, putain. Qu’elle aille se coucher. Qu’elle ne me voit pas ainsi. J’ai beaucoup trop bu. Je ne veux pas qu’elle me voit quand j’ai beaucoup trop bu.

Elle vient à ma rencontre et je me dois user de toutes mes forces pour ne pas la rejeter violemment, aussi bien verbalement que physiquement. Je dois couper court à la conversation et aller me coucher.

- Tu as bu ? elle remarque, maintenant qu'elle est assez près.

Je ne sais pas ce qui lui fait dire ça entre mes yeux à peine ouverts, ma respiration puant l'alcool ou ma dégaine d'épave. Ah, ça doit lui faire bizarre, de me voir comme ça. Ça me fait bizarre, d'être comme ça.

- Oh, bravo, belle déduction.

Je fais la grimace. C’est sorti plus sarcastique que je le voulais. Eh, oh, j’suis bourrée, c’est pas comme si je pouvais me contrôler.

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Son expression change, elle paraît choquée, déçue peut-être un peu aussi. Observe, Luana, observe bien qui je suis vraiment. Je te l’ai dit, tu ne me connais pas, tu n’as pas envie d’être avec moi, et tu ne m’as pas écoutée. Tu as cru que ce serait que des crises d’angoisse, ces choses de dépressifs, mais tu n’as pas su voir qu’au fond, c’était de l’autodestruction. Je suppose que c’est de ma faute. J’ai pas joué franc jeu. J’aurais dû te le dire. Et maintenant, c’est nous que j’essaye de détruire.

Hmm, peut-être que je devrais le dire à voix haute tout ça.

Je dois couper court à la conversation. Je ne sais même pas ce que je dis, je n’y fais même pas attention. Je dois aller me coucher.

 

Putain, je hais le soleil.

Enfin, pas vraiment, c’est sympa, le soleil, surtout quand on a l’habitude de vivre dans une ville aussi grise que Bridgeport, mais putain, je déteste le soleil quand tout l’alcool de la veille m’arrache le crâne et laisse mon cerveau à vif. Ses rayons sont comme des petites lances qui viennent transpercer mon crâne en se faufilant à travers mes paupières closes. Et si j’ai le malheur de vouloir les presser l’une contre l’autre pour les stopper, ça fait encore plus mal. J’ai dû sévèrement boire, la veille. C’est rare que ce soit aussi violent.

Mais c’est plutôt logique, finalement. C’était la première fois que je le revoyais, en chair et en os. Je l’avais tellement tuée dans mon esprit que je la croyais vraiment morte, partie pour de bon de ma vie, mais c’était faux. Si faux. 

Je suis seule dans la tente, il fait encore frais. Je me demande où est Luana. Le moment où je suis allée me coucher la veille me revient de façon floue, je crois que je l’ai croisée, rentrant du bar. C’est mauvais signe. Je ne me souviens pas de ce que je lui ai dit. Pour une fois, je regrette d’oublier.

Je la trouve dehors, enroulée dans mon sac de couchage. Oh non, ne me dites pas qu’elle a dormi dehors ? Oh merde, qu’est-ce que j’ai encore fait ?

Avec hésitation, je m’assois à ses côtés. Je manque de tomber à la renverse, à cause de l’alcool qu’il me reste dans le sang, mais je parviens à me rattraper de justesse.

- Salut, je dis.

- Salut, elle répond froidement quelques secondes plus tard.

Ah. Pourquoi est-ce que j’ai oublié, bordel de merde ?

- Luana, j’ai dit quoi, hier ?

Autant se lancer tout de suite dans le sujet. Ça ne sert à rien de se torturer. Mon cœur se met à battre plus vite, j’ai peur, parce que je me connais, et j’ai peur de moi-même.

Luana prend son temps et ça me fait mal. Ma tête bascule, un peu, sur le côté, à droite, à gauche, elle est si lourde, j’ai mal.

- Tu as dit que tu buvais depuis que tu me connaissais, elle dit en regardant droit devant elle. Je peux savoir ce que ça veut dire ?

Elle n’a pas tourné la tête vers moi une seule fois depuis le début. C’est peut-être pas plus mal, parce que je dois ressembler à rien, mais c’est blessant. Mais ce que je lui ai dit est pire.

- Putain, merde. Je suis désolée, je… je suis désolée.

Elle lance un bref regard vers moi. Ce n’est pas de la colère que je lis sur son visage. Je ne sais même pas ce que c’est. Je ne suis pas faite pour vivre avec les gens.

- C’est pas ce que je voulais dire, c’est pas… ça veut pas dire ce que tu crois que ça veut dire. Je bois pas à cause de toi. Je bois depuis que t’es arrivée, mais c’est pas toi. La première fois, c’est quand t’as foutu la musique de ma mère, puis après j’ai continué à boire parce que je la voyais partout et hier j’ai bu parce qu’elle était là. C’est pas toi, c’est juste que t’es arrivée ne même temps qu’elle, je ne sais pas ce qui m’a pris de te dire une chose pareille, je m’en souviens même pas, j’étais en colère, j’étais bourrée, j’étais, je, je-

- Eh Pol, calme-toi !

Elle a tourné tout son corps vers moi, elle me prend par l’épaule, inquiète.

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- Et j’avais peur ! Peur parce que je commençais à bien t’aimer et rien chez moi ne faisait qu’une fille comme toi puisse m’aimer, alors je fuyais, j’essayais d’oublier, parce que c’est le seul moyen que j’ai d’oublier, l’alcool, et-

- Eh, chut, chut, c’est rien.

Je suis pathétique. Je veux disparaître.

- C’est moi qui suis désolée. J’ai réagi un peu violemment hier. Je t’en ai voulu de boire alors que tu avais besoin d’aide. Je t’en ai voulu parce que tu ne m’avais rien dit pour ta sœur. Ce n’est pas à moi de décider quand tu te confies. Je n’aurais pas dû t’en vouloir.

Je souris. Je ne m’en souviens même pas.

- On est allées un peu vite, nous deux, hein ? On n’a pas eu le temps de vraiment se connaître assez, je souffle, regrettant presque aussitôt d’avoir dit une telle chose ; la conversation devient trop sérieuse, et j’ai peur de la suite.

- Peut-être, elle répond doucement.

Je me retiens de grimacer. Je n’aime pas ça.

- Mais je changerais rien à ce qu’il s’est passé jusqu’à maintenant, j’ajoute rapidement pour rattraper le tout. Parce que j’ai jamais vécu ça avec personne !

Un pâle sourire traverse son visage. J’aime bien son sourire.

- Je crois que je t’aime.

- Je crois que je t’aime aussi, Pol.