Chaque soir maintenant, Luana me présente une nouvelle musique. Elles sont toutes dans le même style, pour le moment, douces, apaisantes, rien de trop rapide ou de trop fort. Je me laisse porter, me détends, apprends à écouter de la musique à nouveau, apprends à aimer ma synesthésie que je me force à détester depuis trop longtemps. Finalement, ce n’est vraiment pas quelque chose de désagréable, quand on s’y habitue. Quand on essaye d’apprécier.

Je me dis que c’est peut-être parce qu’elle est là, sa tête sur mon épaule, le regard perdu dans le vide, concentrée sur les notes. Sa présence rend les choses plus supportables, je suppose. De temps à autres, elle me demande ce que je vois et elle s’amuse à le dessiner dans son carnet. Des taches colorées qui représentent une musique. Elle trouve ça beau. Je reconnais que c’est peu commun.

Après plusieurs jours à traverser des collines boisées parsemées de lacs où nous avons passé la plupart de nos après-midis, la civilisation nous revient soudainement avec une ville presque aussi grande que Bridgeport.

- Starlight Shores… souffle Luana quand les premiers gratte-ciels se dévoilent à l’horizon.

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Je me penche un peu vers le pare-brise pour mieux voir. La ville n’est pas aussi compacte que Bridgeport, elle est parcourue de promenades à l’ombre de palmiers immenses. Je n’en avais jamais vu, pas des vrais, dans la nature. Parce que le palmier en pot chez mon grand-oncle, ça ne compte pas. Ça a une certaine prestance. Luana est comme sur un petit nuage. C’est loin d’être comme chez elle, mais ça se rapproche.

On ne sait pas combien de temps nous resterons ici, mais Luana veut en voir le maximum possible. Même après avoir vécu plusieurs mois à Bridgeport, elle n’est pas encore habituée aux grandes villes et est toujours autant fascinée par la grandeur de celles-ci. De toute façon, nous avons tout le temps du monde. Plus rien ne nous retient. Et ça n’a pas l’air si nul, comme ville.

Cette fois-ci, nous nous arrêtons dans un véritable camping pour passer nos futures nuits. Le camping sauvage, c’est sympa, mais avoir quelques structures pour se doucher et se faire à manger, c’est tout de même bien de temps en temps. Nous prenons l’après-midi pour nous installer confortablement, c’est la première fois depuis longtemps qu’on restera au même endroit pendant plus de deux jours, autant faire comme chez soi. Quand nous avons fini, c’est l’heure de sortir et de profiter de la soirée. On s’est alors mises en route à la recherche d’un bar où la musique n’est pas trop forte. J’ai beau faire des efforts, je n’ai pas envie de me retrouver comme la fois où j’avais accompagné Nelly en boîte. Ce serait gâcher tout le chemin parcouru jusqu’ici.

L’ambiance en ville est totalement différente que celle à Bridgeport. Ici, le soleil n’est pas dissimulé par des nuages éternels et une douce lumière orangée teint toute chose. Nous marchons sur l’une des promenades qui longent l’océan et tout paraît si calme, malgré les gens pourtant trop nombreux. Sur la plage, ils font des pique-niques, discutent, jouent au beach volley, se lancent à l’eau, sur le béton, ils courent, font du roller, ou se tiennent par la main. À mes côtés, Luana marche en sautillant. C’est quelque chose qu’elle fait souvent, quand elle est heureuse. Je me souviens qu’elle l’a fait au marché de Noël. À ce moment-là, je marchais sans grand entrain, me moquant presque de son enthousiasme. Aujourd’hui, je souris en l’observant du coin de l’œil. Son innocence est adorable. Je pourrais passer mes journées à l’observer.

Au bord de la promenade, il y a un bar ouvert sur une terrasse, on y voit l’océan et puisque la musique est à l’intérieur, les points colorés dans mon champ de vision ne sont pas trop dérangeants, alors nous décidons de prendre un verre ici. Le mec au bar nous sert dans des gobelets en plastique, pour qu’on puisse s’éloigner si on veut, et c’est la chose la plus parfaite à mes yeux. Nos boissons en main, nous allons nous asseoir sur le muret qui borde la promenade. Luana se défait de ses chaussures et plante ses pieds dans le sable encore chaud du soleil de l’après-midi et sourit encore plus qu’elle ne souriait déjà.

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- J’ai l’impression d’être chez moi.

J’ai drôlement envie de découvrir chez elle, en vérité. Ça a l’air si incroyable.

- On pourrait y aller maintenant, je dis. Chez toi.

Le sourire de Luana s’estompe un peu. Elle prend une gorgée de son mojito, le regard soudainement perdu au loin.  

- Ah, je sais pas… Pas maintenant.

Il y a quelque chose qu’elle ne me dit pas, mais je n’ose pas insister. C’est pas quelque chose à laquelle je suis habituée, de parler de choses sérieuses. Surtout quand je ne sais pas de quoi il Çs’agit. Alors je préfère éviter le sujet.

- Le road trip me convient pour le moment, elle ajoute rapidement en retrouvant son sourire.

Je ne dis rien. Je lui souris en retour, mais mon sourire cache une inquiétude muette. Mais je ne dis rien. J’ai peut-être tort, de faire comme si rien était, mais je n’ai pas la force de modifier l’atmosphère si apaisante de ce road trip. Je suis loin de ma vie d’avant, enfin libérée, avec elle, les soucis sont derrière moi, pas devant. Je suis peut-être naïve, mais ça fait bien trop longtemps que je ne l’ai pas été. Et ça fait du bien, parfois.

Elle me tend son verre brusquement.

- Tiens moi ça, je vais aux toilettes.

Puis elle plante un baiser sur ma joue et se lève en un bond. Discrètement, je trempe mes lèvres dans son verre pour goûter et ainsi confirmer le fait que je n’aime vraiment pas la menthe. Je fais une grimace et pose son verre à côté de moi.

- Heeey !

Je ne fais pas attention à ça. Luana n’est toujours pas revenue et ce n’est certainement pas la voix de Luana.

- Hey, salut.

Un gars se pose à ma gauche, là où il n’y a pas le verre et essaye de passer son bras autour de mes épaules, mais je le repousse violemment. L’audace des mecs m’étonnera toujours.

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- Salut, je bougonne néanmoins, parce que j’ai appris il y a bien longtemps qu’il valait mieux répondre à ces types ; je ne cherche pas à m’embrouiller, je compte bien lui dire gentiment de partir, sans m’énerver.

- C’est triste d’être seule ici, viens je t’offre un verre.

Je me retiens de lui dire que j’ai déjà un verre à la main. Cet imbécile l’a sûrement déjà vu, mais il s’en fiche complètement.

- Je suis pas seule, je lui fais néanmoins remarquer.

J’espère que Luana va vite revenir. Parce que pour l’instant, il va croire que je mens et je n’aime pas ça. Il fallait qu’on soit de retour dans une grande ville deux heures à peine pour être harcelées par des gars lourds. Génial.

- Oh allez, y’a pas de mal à être seule, je suis seul moi aussi.

- Elle n’est pas seule, merci.

D’un léger bond, Luana reprend sa place initiale et se met à observer le type en se penchant devant moi.

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- Eh, je peux t’offrir un verre aussi ! il dit sans se douter une seconde qu’il s’enfonce.

- Tu parles à des lesbiennes mon grand, elle lâche en relevant un sourcil.

La réaction du gars est presque immédiate. Ses yeux s’agrandissent et il ouvre la bouche en grand, comme Nelly quand elle se souvient soudainement que je suis synesthète. Je dois vraiment être quelqu’un de très étonnante, tous les gens que je croise finissent toujours par faire cette tête d’ahuri. Peut-être que ce n’est pas courant, une lesbienne synesthète hypermnésique aux yeux vairons, et qui, quand on la connait plus intimement, se révèle être asexuelle.

- Oh merde, je suis désolé, je suis passé pour un gros forceur, non ?

Avec une moue emplie de pitié pour lui, Luana hoche silencieusement la tête.

- Laissez moi vous offrir un verre pour me faire pardonner, et je vous laisse tranquilles, ça marche ?

Luana me lance un regard pour savoir si on le laisse être gentil, et je hoche la tête. On ne dit jamais non à un verre gratuit, sauf bien sûr, quand c’est un mec forceur qui en propose un.

- Ok, répond Luana. Mais pas maintenant, on a encore nos verres remplis. En attendant, pourquoi tu nous dirais pas ce qui y’a à faire par ici, hein ? Histoire de te rendre utile.

- Je suppose que j’ai mérité les piques cinglantes, hein ?

- Oh que oui.

- Ok, mesdames, ça tombe bien, parce que je suis le pro de Starlight Shores, sans vouloir me vanter.

- Tu te vantes, réplique Luana.

- Eh, ta copine est vraiment méchante, il se plaint alors en me prenant à parti.

- Je suis pire, je réponds avec un petit sourire narquois.

Il fait semblant d’avoir peur, avant de laisser ses lèvres se déchirer en un sourire.

- Ok, saviez-vous que vous étiez arrivées pile au bon moment de l’année ?

- Ah ? fait Luana.

- Ouais, déjà c’est l’été, il fait beau et la plage vous tend les bras.

Pour illustrer ses propos, c’est lui qui tend les bras vers la plage.

- Mais aussi, je ne sais pas si vous aviez remarqué…

- Enchaine, on dirait un mauvais podcast.

- Eh, c’est bon, j’ai compris, plus jamais j’embête les filles, tu brises mon égo là.

- T’en as encore bien assez, ne t’inquiète pas.

- Bref, je continue…

Je laisse échapper un sourire.

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- Demain commence le festival de Starlight Shores. C’est un évènement de ouf, tout le monde y va, et tous les grands artistes viennent.

- Quoi comme artistes ?

C’est la première fois que je lui parle vraiment depuis le début. Mais j’ai besoin de savoir.

- De tout. Principalement des chanteurs, je le cache pas, mais dans les rues y’a des dessinateurs, y’a des scènes avec des magiciens, des acrobates, des comiques aussi, même si la plupart du temps ils ne sont pas drôles. Désolé, mais faut être honnête. Pourquoi, t’es artiste ?

- Non. Tu sais si Euterpe fait partie des chanteurs ?

Je vois du coin de l’œil que Luana se mord la lèvre inférieure et me regarde avec tristesse. Elle sait que si ma mère est là, je ne pourrais pas profiter du festival et ça l’attriste. Je ne sais en revanche pas si c’est le cas parce qu’elle aimerait aller au festival ou si c’était parce qu’elle veut que je m’amuse moi aussi.

- Ah ouais, j’en ai entendu parler, c’est la meuf avec le violon ? Elle a été invitée je crois, mais elle peut pas venir. Désolé si vous êtes fans.

- Ah ouais, dommage.

C’est la réponse à laquelle il s’attend, mais Luana et moi savons parfaitement que je n’en pense pas un mot.


Bonjour, comment allez-vous les gens ? Perso je suis en plein rush, je pars bientôt pour Salzburg, pour une année d'Erasmus là-bas, départ mardi ! Du coup, je ne pense pas sortir de chapitre vendredi prochain, parce que ça va être chaud chaud. Si tout va bien, je vous retrouve ici le 21 !

Kiss !