Août

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Il avait commencé à pleuvoir pendant la montée. La pluie créait toujours de jolis sons qui s’ajoutaient parfaitement bien au chant de la montagne, alors Ellie avait simplement mis la capuche de son sweat-shirt, avant de continuer sa randonnée. La pluie ne l’avait jamais arrêtée.

Quand elle fut arrivée au refuge, l’intensité de la pluie avait doublé, elle avait été totalement trempée, jusqu’aux os, mais elle avait souri.

Désormais, elle était attablée, une tasse de thé fumante entre ses doigts engourdis, la tête de Bheinn sur les genoux.

- Elle arrive demain, dit-elle au vieillard sans vue.

- La fille au violon ?

- Oui.

- Je croyais que son chant était celui de l’hiver.

- Oui, mais je suis sûre qu’il ira tout aussi bien à l’été.

Elle avait hâte, elle devait l’avouer, après un long mois de vacances sans personne à voir. Elle n’avait toujours pas revu Léane depuis qu’elle était partie début juillet pour son appartement. Romain travaillait trop dur pour se permettre des sorties et Gus n’était toujours par revenu des montagnes du Nord – parfois, elle regrettait qu’il fût aussi riche et put se permettre de tels longs séjours ailleurs. Elle avait passé ce mois de juillet à grimper à s’en détruire les doigts et à marcher jusqu’à ce que ses jambes ne puissent plus supporter son poids.

Et toujours cette maudite voie et sa maudite prise qui lui échappait sans cesse.

Elle avait de nombreuses fois revu le vieillard du refuge, elle appréciait énormément sa présence calme et sage et ce dernier aimait la compagnie de la jeune fille qui venait amener un peu de vie dans sa solitude. Ils parlaient peu, préférant se tenir là en silence, à écouter le chant de la montagne depuis la petite terrasse improvisée dans l’herbe. Parfois, elle passait voir l’amie du montagnard et récupérait les victuailles à amener à ce dernier.

Mais le plus heureux d’entre tous était sans doute Bheinn. Dès leur première rencontre, le chien de berger avait immédiatement adoré la jeune fille, comme s’il l’avait toujours connue, et chaque nouvelle visite le rendait fou de joie. Il la suivait partout où elle allait, l’accompagnait dans les petites balades qu’elle faisait autour du refuge, et dormait auprès d’elle quand elle restait plusieurs jours. Il l’aimait tellement qu’il avait toujours du mal à la voir partir, quand venait le temps pour elle de rentrer chez elle, même si elle se sentait plus chez elle ici, désormais.

 

Elle était partie de chez elle sans un au revoir. Son père n’avait absolument pas apprécié le fait qu’elle parte seule pendant deux semaines, alors qu’elle avait un bébé dont il fallait s’occuper. Il fallait qu’elle commence à assumer ses responsabilités, elle n’était plus une enfant, elle était une mère, et une mère ne partait pas ainsi en laissant sa fille, en se disant que le grand-père s’en occuperait forcément. Alors elle était partie en cachette, mais pas vraiment, puisque Ludovic avait bien compris que malgré toutes ses recommandations et réprimandes, elle irait à Bearwell rejoindre son amie.

Elle avait pris le bus jusqu’à la gare, à défaut d’avoir le permis. Elle n’avait jamais voulu l’avoir, elle détestait les voitures, elle trouvait ça trop dangereux, et complètement inutile, tant qu’il y avait des transports en commun.

Elle croisa certaines personnes de sa connaissance, de vieux amis du collège, ou du lycée, de vieux amis des parents, qui demandaient des nouvelles.

Je vais très bien, et vous ? répondait-elle à chaque fois, sans y croire une seule seconde. Plus d’un an qu’elle était seule avec elle-même, presque un an qu’elle était la mère d’une fille dont elle ne pouvait supporter la vue. Mais tout allait bien.

En tout cas, tout allait aller bien. Tout du moins, elle l’espérait. C’était une relation étrange, qu’elle entretenait avec Ellie. Elles ne s’étaient vu qu’une seule semaine, en février, et pourtant, c’était comme si elles s’étaient toujours connues. Elles avaient beaucoup parlé par l’intermédiaire des réseaux sociaux, depuis, et elles commençaient à plutôt bien se connaître l’une l’autre.

Euterpe ne savait pas trop ce qui les reliait. Elles étaient deux opposés. Ellie une sportive hyperactive et extravertie, débordante de vie et de simplicité, alors qu’elle n’était qu’une fille dépressive incapable d’exprimer le moindre sentiment sans l’aide de sa musique qu’elle n’avait désormais plus. Mais Ellie aimait la musique de la muse. Elle était sans doute la seule. Et c’était sans doute ce dont elle avait besoin. D’une personne qui aime sa musique.

Elle n’avait cependant pas avancé dans le morceau que lui avait demandé la jeune montagnarde. Elle avait vraiment voulu y travailler, avoir un tel projet, qui ferait tant plaisir à quelqu’un, semblait être motivant pour la muse déchue, mais son violon continuait de se refuser à elle. A chaque fois qu’elle le touchait, il la repoussait par des cris insupportables. Elle ne parvenait pas à jouer la moindre note, alors comme pouvait-elle composer un morceau entier ? Pourquoi ce qu’elle faisait si aisément depuis ses cinq ans était-il devenu si compliqué ?

 

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Sautillante, passant d’un pied à l’autre, empreinte d’une certaine excitation, Ellie attendait. Elle avait regardé à quel quai son amie allait arriver et Ellie attendait. Elle était descendue avec la voiture empruntée à sa mère et Ellie attendait. Ellie attendait non seulement une fille qu’elle appréciait, mais aussi la musique qu’elle avait en elle.

L’attente était longue, elle était peut-être arrivée trop tôt. Elle qui normalement arrivait pile à l’heure, elle avait eu tellement hâte qu’elle en avait eu assez d’attendre chez elle. Alors Ellie attendait ici.

 

Elle marchait. Elle avait toujours marché. Mais l’endroit où elle marchait avait changé. Radicalement. Avant, les changements s’effectuaient lentement. Les plaines tranquilles de son enfance s’étaient autrefois doucement élevées, devenant une colline de plus en plus difficile à monter au fil des années. Parfois, elle avait eu du répit en rencontrant des zones relativement plates. Puis la colline, elle était devenue du jour au lendemain une montagne, une montagne sans sommet, une montagne escarpée, dangereuse. Il y avait aussi le ravin. Au début, il n’était apparu que d’un côté et elle y avait marché au bord une année durant, avant de parvenir à s’en éloigner après de terribles efforts. Jusqu’à ce qu’il ne vienne l’encercler. Désormais, elle marchait sur une mince ligne de terre survivante entre deux abysses. Quand elle tournait la tête, il n’y avait plus rien, plus d’échappatoire. Elle n’avait même plus l’espoir de s’éloigner du ravin, comme elle l’avait déjà fait. Il était partout autour d’elle. Il n’y avait plus que ce chemin extrêmement dangereux dont elle pouvait tomber au moindre coup de vent.

 

Euterpe avait été un peu surprise quand à la sortie du train, Ellie l’avait prise dans ses bras. Elle n’avait jamais été trop habituée aux effusions d’affection avec des amies. Mais la muse avait rendu son étreinte à la jeune fille, comme si elles étaient des amies de longue date.

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Puis elle avait été emmenée à la voiture et elle s’était figée. C’était un moyen de transport qu’elle détestait tout particulièrement, par crainte. Elle n’avait aucune confiance en ces choses. Elle n’était pas rentrée dans une voiture depuis plus de quatre ans. Mais elle s’était avancée tout de même. Elle ne pouvait pas refuser d’être conduite à Bearwell en voiture. C’était de sa faute, elle n’avait pas prévenu son amie de cette étrange phobie.

Elle fit plutôt bien face à sa peur, même si la cacher totalement fût impossible.

- Ça va ? demanda la rousse en apercevant le visage pâle de son amie quand arrivèrent les lacets bien spécifiques aux routes de montagne.

- Oui, je… c’est juste que je suis jamais vraiment à l’aise en voiture, mentit-elle à moitié.

Ellie lui accorda alors que les routes de montagne pouvaient être tortueuses.

Le camping dans lequel Euterpe séjournait se trouvait au flanc de la montagne, en dehors de la ville et pas très loin du lac. Ellie n’était jamais réellement venue ici, c’était un endroit prisé des touristes, mais elle était loin d’en être une.

On donna un emplacement à Euterpe, qui s’empressa d’aller le voir. Il était assez calme, un peu éloigné des autres résidents. Si l’été était beau cette année, peu de gens étaient venus à Bearwell. La petite ville de montagne connaissait malheureusement une perte d’intérêt de la part des visiteurs, à cause des terribles étés précédents.

Les deux filles passèrent l’heure suivante à installer la tente, soi-disant très simple à monter. Il se révéla que finalement, elle ne l’était pas. Seule, Euterpe aurait pris cela comme un échec, et elle se serait sans doute écroulée pour pleurer, à bout de nerfs. Avec Ellie, ça avait été amusant. Amusant de voir l’une comme l’autre ne pas réussir à monter cette foutue tente, de se dire qu’on était nulles. Même pas blessant, amusant.

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Le chemin s’était un peu élargi.

 

- Je suis désolée, j’ai menti, je n’ai pas vraiment avancé.

Euterpe n’avait tellement pas avancé et en avait tellement honte qu’elle avait failli ne pas emmener son violon avec elle. Avant de se persuader, comme la première fois, que la montagne l’inspirerait peut-être.

Ellie prit une gorgée de sa boisson, qu’elle reposa sur la table, avant d’annoncer :

- C’est pas grave, ce n’est pas une obligation. Et puis, c’est l’hiver que la montagne ne chante pas.

Ce qui était faux, elle le savait aujourd’hui.

Puis elle s’adossa de nouveau contre le canapé du bowling que Vincent avait rouvert pour l’été et ses touristes, et pour le plus grand bonheur de la jeune rousse. Elle n’y était que très peu allée, cependant, ne trouvant que peu d’intérêt à y aller seule. Alors elle avait vu en l’arrivée d’Euterpe une parfaite occasion pour y faire un tour. Le gérant avait été ravi de cette visite et de la nouvelle tête que représentait la muse. Il aimait toujours rencontrer de nouveaux jeunes, ça le rendait jeune à nouveau pendant quelques instants.

- Excuse-le, c’est un adulte qui se veut encore ado, prévint un peu tardivement Ellie quand il était enfin retourné derrière son comptoir.

Et Euterpe avait souri.

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Et le chemin s’était encore un peu élargi.


J'ai rien à dire.

Donc bisous.