- Il y a un endroit où j’aimerais t’emmener.

- Où ça ?

- Tout là-haut !

- Là-haut ? Impossible, c’est trop loin, je n’y arriverai jamais !

- Tu y arriveras, même si ça nous prend la journée !

- Et on dormira où, si jamais…

- T’inquiète pas pour ça. Allez, c’est parti !

Et c’était ainsi qu’Euterpe s’était laissée entraîner dans une randonnée qui changerait pas mal de choses. Ellie lui avait demandé d’apporter son violon, et lui avait même proposé de le porter, pour ne pas ajouter du poids à la musicienne qui avait déjà du mal à marcher en montagne. Elle avait accepté, devant tant d’enthousiasme, mais elle doutait sérieusement pouvoir jouer, même en plein cœur de la montagne.

Il était à peine midi et il semblait à Euterpe avoir passé des journées entières à marcher.

- A cette heure, à mon rythme, on serait déjà arrivées, se moquait gentiment Ellie, tandis qu’elle se trouvait un coin tranquille où s’installer.

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Euterpe ne prit même pas le temps de chercher et s’écroula à terre, les jambes totalement tétanisées. Elle avait beau avoir passé la semaine à faire des randonnées de plus en plus difficiles avec son amie, le niveau de celle-ci dépassait de loin celui des précédentes. L’écart était trop grand, elle n’avait pas eu le temps de s’habituer. Son corps lui hurlait de partout de s’arrêter, allant de ses crampes aux jambes, aux points de côté qui tordaient son ventre, jusqu’à son souffle si court qu’elle peinait à respirer convenablement.

- Tiens, mange ça, ça ira mieux après, tu verras, lui dit Ellie en lui envoyant un des sandwichs qu’elles étaient allées acheter chez le boulanger avant de partir.

Elles mangèrent en silence, Euterpe incapable de parler tant elle devait utiliser toutes ses forces pour respirer, Ellie parce qu’elle écoutait comme à son habitude l’éternel chant de la montagne, subjuguée par la même occasion par la beauté de la montagne qui lui faisait face. Les nuages au-dessus d’elles se mouvaient silencieusement, accompagnés par le piaillement des oiseaux et le murmure du vent…

- Tu entends Ellie ?

Elle se figea, tourna la tête.

C’est la montagne qui chante.

- Tu entends ? demanda de nouveau Euterpe.

Cette dernière tourna elle aussi la tête, rencontra le regard d’Ellie qui la dévisageait. Dans ses yeux noirs habituellement mornes et éteints brillait une faible étincelle.

- Ce sont des marmottes ?

- Po… possible, bégaya Ellie, toujours surprise.

Tu entends Ellie ?

- Il y a en a, plus haut, dans les pâturages, ajouta-t-elle après quelques secondes. On pourra essayer de les voir, quand on sera arrivées à destination.

Les lèvres de la musicienne dessinèrent un franc sourire, un sourire magnifique, celui de sa mère. Elle était si belle quand elle souriait, c’était un véritable gâchis qu’elle fût si triste en permanence. Sourire lui allait mieux.

- On y retourne ? proposa Ellie.

Euterpe soupira bruyamment, semblant totalement désespérée. Ellie rit.

- Ne t’inquiète pas, on a fait le plus dur, après la forêt, c’est plus très long et c’est presque plat. Surtout, pense à bien utiliser tes bâtons, ça réduit ton effort de beaucoup, crois-moi.

Habituellement, Ellie utilisait elle aussi les bâtons, c’était un élément presque indispensable pour tout bon randonneur, mais elle n’en avait qu’une paire, celle que son père lui avait laissée en mourant, alors depuis une semaine, elle les prêtait à son amie, pour faciliter sa marche.

C’était la première fois depuis la mort de son père qu’elle marchait enfin avec quelqu’un. Aucun de ses amis n’aimait vraiment cette discipline, ils préféraient se concentrer sur autre chose, ce qu’elle comprenait parfaitement. Mais c’était agréable, d’avoir un compagnon de marche. Quand elles croisaient une fleur, ou un arbre qu’Ellie connaissait, cette dernière expliquait à Euterpe ce qu’elle savait, telle son père avant elle. 

Euterpe écoutait toujours attentivement quand Ellie lui expliquait quelque chose sur la montagne. Elle semblait en savoir tellement, et elle était si passionnée, c’était beau à voir. Voir ses yeux s’illuminer, sa voix s’emporter, à vouloir trop en dire en pas assez de temps, de peur d’en oublier, ce rouge aux joues, car elle était un peu gênée, peut-être qu’elle embêtait Euterpe, avec toutes ses histoires, mais la musicienne était si bienveillante qu’elle écoutait toujours, un demi-sourire aux lèvres.

Il leur fallut donc plusieurs heures de plus pour arriver au refuge du vieil homme. L’après-midi était déjà bien entamée quand Bheinn se mit à aboyer pour prévenir de leur arrivée, avant de se jeter dans les bras de son humaine préférée. Quant à Euterpe, surprise, elle fit un bond sur le côté pour éviter la tornade qu’était devenu le chien.

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- Bheinn, chut, calme-toi, gloussait Ellie qui tentait tant bien que mal de se débattre contre les coups de langue.

- Bheinn, ici ! appela une voix.

Obéissant à son maitre, le chien s’arrêta et repartit en direction du refuge.

- Je suppose que c’est ici qu’on s’arrête, souffla Euterpe à l’intention de la jeune rousse.

Cette dernière hocha la tête avec un sourire pour seule réponse.

- Ce qui est pratique avec Bheinn, commença une vieille voix, c’est que je sais quand c’est toi, Ellie.

Le montagnard s’approcha, un grand sourire aux lèvres, ses yeux blancs fixant le vide, suivant son chien qui le guidait jusqu’aux jeunes filles. Il embrassa Ellie sur la joue, puis se tourna vers la musicienne.

- Vous devez être Euterpe. Entrez, entrez !

- Je lui ai un peu parlé de toi, avoua Ellie quand elle aperçut le regard d’Euterpe dardé sur elle.

Ellie déposa le violon de son amie contre le mur, à droite de la porte, et s’installa à sa place habituelle. En temps normal, il n’y avait que deux chaises, mais le vieil homme avait prévu leur visite et en avait sorti une autre du grenier. Le thé était déjà en train d’infuser et trois tasses se tenaient sur la table, prête à faire leur devoir.

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Ellie remarqua le regard intrigué de son amie qui observait tous les moindres recoins du refuge. Ce devait sûrement être l’une des premières fois qu’elle venait dans un tel endroit. Sans nul doute qu’elle avait déjà mangé dans un grand refuge lors d’une randonnée, la musicienne passait régulièrement ses vacances à la montagne et ces refuges-restaurants étaient très prisés des touristes. Mais ce refuge-là, c’était l’habitation d’un vieil homme qui avait eu pour habitude d’être berger. C’était un petit refuge où l’on était toujours chaleureusement accueilli, où du thé et un repas chaud attendaient toujours. Le genre de petit refuge dont on n’osait pas troubler le calme.

Elle observait les babioles sur les étagères, les vieilles photos du temps où le montagnard était encore jeune, tous les souvenirs qu’il avait bien pu accumuler au cours de sa longue vie. Puis le thé arriva et elle fut arrachée à son observation.

Ellie le voyait, elle se sentait un peu mal-à-l’aise, pas à sa place. Elle ne disait rien, ne regardait personne, les yeux fixés sur les étagères. Sous la table, elle triturait ses longs doigts de musicienne, arrêtait de temps à autre pour porter la tasse de thé brûlant à ses lèvres, avant de recommencer. Parfois même, Bheinn venait la déranger en posant comme à son habitude sa lourde tête sur ses genoux, et ses doigts se déliaient pour venir caresser le haut de son crâne.

- Il paraît que vous jouez magnifiquement bien du violon, dit soudainement le vieil homme à l’adresse d’Euterpe.

Cette dernière releva la tête, surprise, et ne sut que dire.

C’est faux.

Non, ma musique est affreuse, Ellie ment.

- Il paraît, fut tout ce qu’elle dit néanmoins.

Mensonge.

Elle essaya de sourire, mais n’y parvint pas. Sa musique ne la faisait pas sourire. Et puis à quoi bon, son interlocuteur ne pouvait plus rien voir.

- J’ai… commença-t-il, le regard perdu dans ses souvenirs. Attendez, j’ai quelque chose qui…

Il le leva, laissant son thé en plan et se dirigea assurément dans la pièce qui était sa chambre. C’était une pièce où Ellie n’était jamais allée, par respect. Le vieil homme y avait son intimité et ses vieux souvenirs qu’elle ne voulait déranger.

Il en revint avec quelques feuilles de papier jauni en main, qu’il déposa sur la table, en face d’Euterpe.

- Ma femme avait pour habitude de jouer de la harpe. C’était son morceau préféré, expliqua-t-il brièvement.

Euterpe se pencha sur la partition devant elle, les sourcils froncés, peu sûre de ce que le montagnard attendait d’elle. Les notes qui noircissaient le papier se transformèrent en son dans son esprit et entonnèrent leur mélodie silencieuse. C’était l’un de ses seuls dons qu’elle n’avait pas perdus. Entendre la musique écrite.

C’était une belle mélodie, une mélodie qu’elle détruirait immédiatement dès qu’elle tenterait de la jouer sur son propre instrument. Elle pouvait l’entendre, mais pas la retranscrire. Elle ne le pouvait plus. Et en plus de ça, cette partition était pour la harpe. Il lui faudrait la modifier.

- Ca fait si longtemps que je n’ai pas entendu cette mélodie. Je la chantonne parfois, mais ça n’a pas le même effet.

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Euterpe repoussa les partitions loin d’elle, et la musique dans sa tête stoppa. Il voulait qu’elle joue. Elle en était incapable.

La mine du vieillard s’affaissa, comme s’il avait vu ce qu’elle avait fait.

- Je comprends, souffla-t-il, un peu déçu. Je ne devrais pas demander une telle chose, c’était impoli de ma part.

Il récupéra les partitions qu’il partit ranger dans sa chambre, là où les avait prises. Euterpe pouvait sentir le regard d’Ellie sur elle, mais elle n’osait pas relever la tête. Elle avait pitié de cet homme dont le seul souhait était de réentendre la mélodie que sa femme avait tant aimée, même si l’instrument n’était pas le même, mais malgré toute sa bonne volonté, elle ne pouvait pas jouer pour lui.

Elle ne pouvait plus jouer pour quiconque.


Hello ! Et bonne rentrée pour ceux qui sont rentrés ou vont rentrer.

Petit point fréquence des chapitres. Je n'ai pas assez d'avance pour me permettre du hebdomadaire, donc jusqu'à nouvel ordre, ce sera une fois toutes les deux semaines.

Voilà, tchou !