Ellie s’était relevée soudainement quand son amie avait laissé s’échapper un cri à demi étouffé par des sanglots. Allongée par terre, Euterpe avait le visage trempé de larmes qui ne semblaient vouloir cesser de couler. La jeune rousse ne savait pas quoi dire ou quoi faire. C’était si soudain.

- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle après quelques secondes.

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Réalisant brusquement qu’elle était de retour dans la réalité, Euterpe passa ses mains sur ses yeux d’où les larmes avaient coulé sans qu’elle ne s’en rende compte et inspira profondément. C’était la première fois qu’elle ne contrôlait pas ses émotions, c’était la première fois qu’elle pleurait véritablement la mort de sa mère et celle de Dan. La première fois en quatre ans.

- Rien, c’est rien. C’est… les étoiles. Ça me rend nostalgique.

Ellie lui lança un drôle de regard, peu convaincue.

- Mais tu pleurais… tenta-t-elle d’insister doucement.

Et ça ne pouvait pas être rien. Ça ne pouvait pas être que les étoiles. Quelque chose n’allait pas, quelque chose la rongeait de l’intérieur, et elle n’arrivait pas à s’en débarrasser. Alors parfois, cette chose la faisait craquer, pleurer soudainement. Ellie avait été un peu comme ça à la mort de son père. Laissant sa douleur au fond d’elle, jusqu’à ce qu’elle cède face à elle.

- Ecoute… lui répondit Euterpe en un souffle. J’ai vraiment pas envie de parler. Je n’aurais pas dû venir regarder les étoiles, je… je vais me coucher, annonça-t-elle finalement en se levant.

- Euterpe, je…

- Ca va, la coupa-t-elle sèchement. Ok ? J’ai juste besoin de dormir.

La jeune montagnarde n’insista pas plus. Elle n’avait encore jamais vu Euterpe si froide. Elle l’observa s’en aller en direction du refuge, frissonner à mi-chemin, lorsque le vent se leva soudainement, puis disparaître derrière la porte.

 

Elles passèrent la journée du lendemain aux alentours du refuge du montagnard, sans réellement s’éloigner. Euterpe n’en pouvait plus de marcher et avait besoin de repos. Ellie l’emmena un peu plus loin dans les pâturages, comme promis, pour voir les marmottes. D’où elles se tenaient, elles pouvaient en apercevoir un peu moins d’une dizaine, se baladant tranquillement entre les buissons et les rochers qui leur procuraient des abris, se courant après, sifflant gaiement. L’une d’entre elles les aperçut, et ne parvint pas à en détacher son regard, essayant de deviner si elles représentaient un danger ou non, avant de décider que tout allait bien, reprenant ses activités de marmotte.

Elles ne parlèrent pas de la précédente nuit. Elles ne parlèrent pas des larmes soudaines d’Euterpe, ni de sa froide attitude. Mais on pouvait clairement sentir que les choses n’étaient pas comme avant. Ellie ne parlait pas autant que d’habitude, était plus hésitante par rapport à la musicienne. Cette dernière ne disait pas un mot, et si elle écoutait par politesse, on comprenait bien qu’elle aurait préféré qu’on la laisse seule.

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La vie en haute altitude était tranquille. Le vieil homme passa sa journée à cuisiner, aidé d’Ellie qui ne cessait jamais de lui parler. Ils semblaient toujours avoir quelque chose à se raconter. Euterpe, depuis la table, les observait discuter et rire ensemble, sans être capable de s’intégrer dans la conversation. Euterpe n’avait qu’un seul moyen de communication, et il reposait dans un coin, contre un mur. Du coin de l’œil, elle pouvait le voir, son compagnon de toujours, celui qui l’accompagnait depuis tant d’années, et qui soudainement l’avait trahie, n’avait plus voulu d’elle. Il paraissait la fixer, lui demander silencieusement pourquoi elle ne le prenait plus dans ses bras, pourquoi elle ne laissait plus parcourir son archet sur ses cordes, il demandait, si cruel, car ce n’était pas elle qui ne voulait plus, c’était lui qui l’en empêchait.

Elle soupira.

Se leva.

- Où tu vas ? demanda Ellie qui la guettait du coin de l’œil, attendant une réaction.

Elle s’en voulait, pour la veille. Elle avait trop insisté alors qu’Euterpe avait souhaité ne rien dire. Elle avait essayé de lui dire, plus tôt dans la journée, mais son amie n’avait fait que hocher la tête en silence en guise de réponse.

- Prendre un peu l’air, essayer de trouver de l’inspiration, mentit-elle à moitié.

Son amie ne la retint pas plus. Elle approuva d’un hochement de tête avant de se remettre à éplucher la pomme de terre qu’elle avait en main.

L’air était orageux. Cela faisait plusieurs jours que le temps était splendide et qu’aucun nuage ne venait cacher le soleil. Aujourd’hui, il y en avait tellement que le ciel était devenu totalement gris. A cette hauteur, le vent qui soufflait amenait avec lui une fraîcheur qui la faisait frissonner à chaque fois. Elle resserra ses bras contre sa poitrine, essayant tant bien que mal de faire rempart au vent. Elle aurait pu retourner à l’intérieur, où la cuisinière emplissait la pièce de chaleur, mais elle se sentait oppressée, là-bas. Même si elle ne disait rien à ce sujet, Ellie voulait savoir pourquoi Euterpe avait craqué la veille. Et elle ne voulait pas en parler. Et surtout pas à une fille qu’elle connaissait depuis seulement quelques mois et qu’elle n’avait vu que deux fois. Elle avait par exemple attendu presque un an avant d’en parler à Hector. Et elle avait détesté devoir le faire. Elle avait vu ça comme une obligation, car ce n’était pas vraiment quelque chose qui s’omettait vraiment. Sa mère était morte, et pas d’une manière naturelle. La mort d’un proche, c’était toujours le sujet qui finissait toujours par être amené dans une conversation. C’était quelque chose qu’on ne pouvait pas ignorer très longtemps.

Elle avait détesté la pitié qu’il avait eu pour elle quand elle lui avait annoncé. Elle n’en avait pas besoin. Elle ne le méritait pas. Elle n’avait même pas pleuré. Quel être inhumain ne pleurait-il pas à la mort d’un de ses parents ?

Elle n’avait pas envie de la pitié d’Ellie. Elle n’avait pas envie qu’Ellie change son comportement vis-à-vis d’elle simplement parce que sa mère était morte et qu’elle n’avait pas encore fait son deuil. Elle avait besoin d’Ellie et sa façon si naturelle de se comporter avec elle. Sans aucune pitié. Comme si elle n’était pas dépressive. Comme si elle était une de ses plus vieilles amies.

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Elle s’assit plus loin, sur un rocher, en face de la montagne. Et elle l’observa. De longues minutes. Détaillant tout. Les arbres et les forêts qu’ils formaient, les grandes étendues d’herbes qui ondulaient au gré du relief, les chemins qui les traversaient, où elle pouvait apercevoir des petits points s’y mouvoir. Puis elle écouta. Écouta ce qu’Ellie lui avait enseigné. Le chant de la montagne. C’était apaisant, un peu. Quand elle fermait les yeux, elle parvenait même à percevoir la partition qu’il formait. Les notes dansaient sous ses paupières closes. Il lui suffirait seulement de les attraper au vol, les poser sur du papier, et le chant de la montagne serait là, devant elle, mais ce ne serait pas juste. Ce chant qu’elle entrevoyait était celui de l’été, pas de l’hiver. L’hiver possédait un tout autre chant, plus silencieux, dont les notes ne se laissaient pas découvrir si facilement. Il fallait les deviner du silence.

Elle rentra au refuge avant qu’on ne vienne la chercher, qu’on la voie là, pensive, et qu’on lui pose des questions. La pluie tomberait bientôt, de toute façon. Les deux montagnards en avaient fini avec la cuisine et Ellie s’attelait à mettre la table. Quand elle vit la porte s’ouvrir, un sourire étira sa bouche. Euterpe y répondit avec un petit sourire entendu.

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La pluie se mit à tomber à l’instant où ils se mirent à table. Elle essaya de se joindre à la conversation, de sourire un peu, pour rassurer Ellie. Le vieil homme ne lui avait pas reparlé de son violon. Mais elle pouvait l’apercevoir, là, à côté d’elle. Tel un fantôme. Il semblait être partout où elle était, il la narguait, car elle ne pouvait plus rien faire avec. Elle en était incapable.

- Demain, on ira sur les crêtes, puis on redescendra à Bearwell, annonça Ellie quand elles se préparèrent à aller se coucher. Tu en as sûrement marre de cet endroit !

Elle rit. Euterpe se força à sourire. Puis elles glissèrent chacune sous leurs draps et Ellie éteignit la lumière. Quelques minutes plus tard, elle dormait. La muse était quelque peu jalouse. Elle aurait aimé pouvoir s’endormir si rapidement. Quand elle avait été heureuse, il y a longtemps, elle s’endormait à l’instant même où sa tête touchait l’oreiller, un sourire aux lèvres. La musique dans sa tête la berçait. Désormais, la musique sonnait faux. Elle l’empêchait de dormir. Alors chaque soir, elle forçait ses paupières à se fermer, puis elle attendait de tomber de fatigue. Si elle rouvrait les yeux, c’était foutu.

Elle ouvrit les yeux.

La pluie avait cessé de tomber, les nuages laissaient un peu de place à la lune dans le ciel nocturne et la lumière de cette dernière venait se poser délicatement sur le sol irrégulier du refuge.

Elle se leva.

Depuis la veille, elle pensait sans cesse que venir ici avait été une mauvaise idée. Quand elle était avec Ellie, le passé qu’elle voulait éviter en partant loin de chez elle la poursuivait plus violemment. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais les faits étaient là. Elle aimait beaucoup Ellie, pour une raison qui lui échappait, mais elle ne voulait pas de son passé. Cela faisait plus de quatre ans que sa mère était morte et voilà que son souvenir refaisait soudainement surface, pour aucune raison.

Elle quitta la chambre.

Quand elle ouvrit la porte d’entrée du refuge, son violon l’observait. Bien qu’il n’eût pas de yeux, elle pouvait toutefois sentir son regard.

- Laisse-moi tranquille, lui dit-elle.

Il était telle une personne à qui on est attaché qu’on découvre être toxique. Incapable de s’en séparer, même si c’était la meilleure chose à faire.

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Il ne la laissa pas. Il continua de l’observer, immobile. La muse ferma les yeux, tenta de l’ignorer. Elle aurait pu avancer, partir dans le froid de la nuit et le laisser derrière, mais des bras invisibles la retenaient.

- Connard… souffla-t-elle.

Elle l’avait vu lui faire de l’œil toute la journée. Jamais elle n’avait eu autant envie de le prendre dans ses bras, le caler contre son oreille et laisser ses doigts le parcourir. Elle avait besoin de laisser ses émotions s’échapper de son corps par le biais de la musique. Elle ne les supportait plus. Elle n’arrivait pas à s’en débarrasser par les pleurs.

Elle inspira longuement, expira sèchement. D’un geste brusque, sans réfléchir, sans regarder, elle s’empara de son nemesis.

Elle n’arriva pas à aller très loin avec lui. Son contact lui était désagréable, la brûlait, elle avait envie de le lâcher, de le lancer vers la vallée, qu’il dévale la montagne et se brise. Ainsi, il ne l’embêterait plus jamais. Elle n’aurait plus jamais de problème, plus jamais de culpabilité, elle le laisserait derrière elle pour toujours, comme Hector, comme sa mère, comme Aeson.

Elle se retint cependant. Elle le regretterait, elle le savait. Ce violon, c’était sa mère qui lui avait offert. Elle n’avait pas le droit. Des tas de pensées contradictoires traversaient son esprit, entre l’envie de détruire son violon, de le préserver, être en colère contre sa mère qui l’avait abandonnée, vouloir l’oublier, vouloir préserver son souvenir, être en colère contre elle-même pour ne pas l’avoir pleurée comme il le fallait. Elle ne savait plus, ne savait plus que penser, elle pensait à beaucoup trop de choses en même temps, beaucoup trop de choses qui se battaient simultanément. Son crâne allait exploser.

Elle hurla.

Le vent qui soufflait étouffa son cri et elle hurla une nouvelle fois. Elle hurla toute sa confusion, toute sa frustration, et les larmes vinrent gêner sa vue.

[Headway]

Et elle joua. De mémoire, elle joua le morceau du vieil homme. Elle joua comme elle ne l’avait jamais joué. Elle joua la colère. La peur. La dépression. Elle joua des émotions qu’elle n’avait jamais joué. Des émotions plus dures, plus adultes. Elle n’était plus une petite fille innocente.

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Elle n’entendait même pas ce qu’elle faisait. Elle n’y faisait pas attention. Elle jouait, les yeux rivés sur la montagne en face, ignorant le reste, oubliant le contact du violon, le son qu’il produisait, la vibration des cordes qu’on frottait.

Il n’y avait plus rien, hormis sa mère, devant elle, qui lui souriait. Les traits de la muse se durcirent quand elle la vit. Elle l’avait abandonnée. Elle était partie avec Dan. Elle avait abandonné son père. C’était pour le mieux, elle avait essayé de se convaincre. Sa mère n’était plus que le fantôme d’elle-même. Elle était mieux morte.

Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi Erato décidait-elle de refaire son apparition maintenant ? Elle n’était la cause de rien. Ni de sa dépression, ni de son incapacité à jouer. C’était Hector, tout ça. Pas elle, alors pourquoi ?

- Pourquoi ?! hurla-t-elle.

Sa mère ne réagit pas, continua de sourire. Elle ne l’avait pas entendue. Elle ne voulait sans doute pas l’entendre. Puis elle se retourna, commença à s’éloigner.

- Non !

Le visage d’Euterpe se crispa. Non. Ne pars pas. Reste. Parle-moi, demande-moi de te jouer du violon pour te consoler, comme je le faisais petite, ne me laisse pas, je peux t’aider. Ne vas pas avec Dan sur la colline. Il va te tuer. Il…

Erato commença à s’effacer dans la nuit.

- Non !

La musicienne joua plus fort, plus durement, espérant vainement que sa mère reviendrait.

- Maman…

Pourquoi.

La dernière note se perdit dans le vent. Sa mère était partie.

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Bonjour, j'ai beaucoup trop de choses à faire, entre la fac et les potes, j'ai le temps de rien faire, wouhou, c'est la joie, au moins je m'ennuie pas, au revoir