Février

La prise se trouvait à quelques dizaines de centimètres de son visage, elle pouvait l’observer à loisir, la voir la narguer, cette foutue prise et son inaccessibilité, cette foutue prise et ses bords si plats, si glissants malgré la tonne de magnésie qui l’entourait maintenant, laissée à force de passer inlassablement.

Elle se concentra longuement, reposant sur ses bras tendus et bien agrippés. Tant qu’elle resterait ici, rien ne pourrait lui arriver, elle connaissait trop bien ce passage pour y tomber. Ce qui lui faisait défaut était la suite, dont le début commençait à cette prise.

Elle souffla, se concentra sur ses inspirations, ses expirations, oubliant où elle était, s’isolant du bruit ambiant et des autres grimpeurs dans la salle. Cette fois-ci, elle l’aurait. Cette fois-ci, ses doigts agripperaient la prise, avec difficulté, mais elle y parviendrait, puis elle ramènerait son pied, s’élancerait, pour attraper la prise un peu plus haut, abandonnant derrière elle celle qui lui faisait défaut. Là elle cliperait sa dégaine dans le point, y passerait sa corde, hurlerait « sec », à bout de souffle, et elle aurait enfin réussi.

Elle pouvait le faire.

- J’y vais ! hurla-t-elle au garçon plus bas.

Ce dernier se prépara. Il avait l’habitude de l’assurer dans cette voie, et il savait comment son ascension se terminait. Elle finissait toujours par chuter ici. Il devait être prêt à la retenir lorsque ça arriverait.

Assurée, elle amena son genou droit le plus haut possible, à hauteur de sa poitrine, se concentra une dernière fois, préparant sa main droite, la plongeant une nouvelle fois dans le sac qui pendait à ses hanches, l’enduisant de cette poudre blanche si particulière aux grimpeurs, puis elle poussa, s’élevant soudainement.

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Sa main toucha la prise, ses doigts se resserrèrent, déterminés à ne pas lâcher, mais la prise était plus forte, et repoussa la jeune fille, qui chuta de plusieurs mètres, avant d’être retenue violemment, se balançant à quatre mètres du sol, dépitée.

- Merde ! hurla-t-elle alors qu’elle descendait lentement.

- C’est pas grave Ellie, tu retenteras demain.

Encore, se retint-il de dire. Il en avait presque assez de toujours l’assurer dans cette voie. C’était ennuyant, à force, même s’il pouvait comprendre sa détermination. Cette voie était l’une des seule qui s’opposait encore à son niveau presque parfait. Elle ne s’avouerait pas vaincue de sitôt.

- Tu veux l’essayer ? demanda-t-elle en tendant le bout de la corde au garçon.

- Sans façon, c’est beaucoup trop dur pour moi, tu le sais.

- Ok. Alors fais la voie à côté, faut qu’on récupère les dégaines. C’est une 5a, tu peux largement la faire, dit-elle en tirant sur la corde pour la récupérer, avant d’hurler pour prévenir : Corde !

Cette dernière tomba au sol avec fracas et elle en tendit le bout à son partenaire de grimpe, qui s’empressa de faire un nœud de huit et de s’encorder, avant de se lancer dans l’ascension.

 

La sonnerie retentit et tous se levèrent d’un seul homme dans un capharnaüm infernal. Les pieds des chaises crissaient sur le lino de la salle, les cahiers et les livres étaient prestement rangés dans les sacs, la voix du professeur essayait de couvrir le raffut pour donner les devoirs, en vain. Personne n’avait envie de l’écouter, pas la veille des vacances d’hiver. Qu’importaient les devoirs pour cette foule de lycéens enfin libérés pour deux semaines. Même s’ils les avaient notés, jamais ils ne les auraient faits. Pas pendant les vacances.

- Plus qu’une heure, et vacances ! s’écria à qui voulait bien l’entendre la jeune fille aux cheveux auburn dans le couloir.

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- Encore une heure, tu veux dire, rectifia une blonde au visage banal et sans attrait. C’est interminable.

- T’exagères, ça va passer vite, la prof nous a promis un film.

- Je lance les paris, elle va nier et nous faire bosser jusqu’au bout ! lâcha un garçon aux pommettes saillantes avec un sourire ravageur alors qu’il passait à côté des deux filles à une vitesse fulgurante.

- Je parie pour ça aussi ! hurla en retour la blonde pour couvrir la distance et le flot des autres lycéens qui s’agglutinaient dans le couloir le plus rapidement possible.

Certains d’entre eux étaient déjà en vacances et espéraient sortir du lycée, aller vers la liberté, au plus vite, même s’il n’y avait aucun intérêt à ça.

La jeune fille aux cheveux auburn, Ellie, se dirigea, accompagnée de Judy, une fille qu’elle considérait comme étant une bonne amie, vers sa prochaine salle de classe, la dernière de la journée, de la semaine, et avant les vacances. Ensuite, elle pourrait profiter de deux semaines où elle pourrait escalader à sa guise et faire des randonnées avec des raquettes, comme son père lui avait appris lorsqu’elle était encore toute petite. Elle adorait escalader, tout comme son père avant elle. C’était dans son sang. Mais pour l’heure, elle devait se concentrer sur ce que son ennuyante professeure d’histoire racontait.

Tarik, le garçon qui avait lancé les paris, avait eu raison. Pas de film pour cette dernière heure de cours, trop de retard sur le programme, et en cette dernière année de lycée, on ne pouvait pas se le permettre.

L’heure toucha finalement à sa fin et la classe quitta la salle en un hurlement. Cette année, certains partaient vers des contrées plus chaudes pour échapper à la neige et au froid, d’autres restaient ici pour profiter de la petite station de ski qu’était leur ville, tandis que d’autres encore allaient skier dans des stations plus grandes, ou pour changer un peu de montagne, lassés par celle-là.

Ellie, elle, n’était jamais lassée des montagnes qui entouraient Bearwell. Ces montagnes représentaient toute sa vie, elle était née ici, avait grandi ici, appris tout ce qu’elle savait ici, aimé ici, ses amis étaient ici, sa famille également.

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- Ellie ! Bowling, demain soir, 18h ! s’écria Gustave, un vieil ami du collège en passant à côté d’elle. Y’aura Romain !

- Romain ? Sérieux ? Je croyais qu’il était parti s’entraîner à l’autre bout du monde !

- Il est revenu rien que nous, parce qu’il nous aime.

Il laissa passer quelques secondes, avant d’ajouter :

- Nan, je déconne, lui aussi a besoin de vacances. Quoi qu’il en soit, demain soir, sans faute ! À toute !

Puis il partit, aussi vite qu’il était arrivé.

Gustave avait été dans la classe d’Ellie depuis le début du collège et cette année pour la première fois, ils se retrouvaient dans deux classes différentes. Ce fut la raison pour laquelle la jeune rousse commença à se rapprocher de Judy, une fille devenue son amie en seconde alors qu’elles s’étaient retrouvées dans le même groupe de travaux dirigés. Mais Judy ne faisait pas partie du groupe d’amis que formaient Ellie et ses amis, et elle le savait très bien.

- Amuse-toi bien demain soir, lui lança-t-elle, cachant sa jalousie du mieux qu’elle le pouvait.

- Merci ! répondit Ellie sans rien remarquer. Tu pars pendant les vacances ?

- Une semaine chez mon frère, sinon je reste ici pour m’occuper des chevaux.

- Cool, tu diras bonjour à ton frère de ma part !

Elles arrivèrent à la grille, là où Ellie prenait à droite, et Judy à gauche. Elles se souhaitèrent mutuellement de bonnes vacances, et elles se quittèrent là, devant le lycée qui se tenait contre le flanc de la montagne.

La neige avait enfin cessé de tomber. Depuis plusieurs jours, d’énormes flocons s’étaient frayés un chemin jusqu’au sol, s’accrochant à la neige déjà présente depuis le mois de décembre. Sur les trottoirs qu’on avait oublié de saler, elle montait jusqu’aux genoux, c’était un véritable effort de marcher là-dedans et beaucoup se retrouvaient alors sur la route, qu’on avait déneigée.

Ellie, elle, s’amusait à traverser dans la neige, montant à chaque pas son genou jusqu’à son menton, recommençant avec un sourire, manquant d’y laisser une botte retenue prisonnière. La montagne l’hiver n’était pas sa montagne préférée, mais elle devait l’avouer, elle aimait la neige malgré tout. Elle n’avait qu’une hâte, se lancer dans une randonnée, raquettes aux pieds, entendre la neige crisser sous ses pas. La randonnée était tout autant dans son sang que l’escalade.

Elle arriva bientôt à un petit chalet accroché au flanc de la montagne, perdu entre les sapins. Elle soupira, lança un dernier regard vers la montagne en face, et entra.

 

Dans la rue de cette ville universitaire, celle perpendiculaire à celle de la fac, au deuxième étage de l’immeuble 45, on pouvait parfois apercevoir, si on levait la tête, une silencieuse silhouette qui observait le monde, adossée contre le cadre de sa fenêtre. Cette silhouette, comme beaucoup d’autres silhouette, n’avait rien de mystérieux, et appartenait tout simplement à une personne. Elle était juste une étudiante rêveuse nommée Rowan.

Elle était une jeune femme de vingt-et-un ans, et ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était s’asseoir à côté de sa porte fenêtre, et poser sa tête tout contre la vitre. Là, son regard se perdait dans la rue, observait ou non les gens qui y passait. Un couple, une grand-mère avec son petit-fils surexcité, une étudiante asociale aidée de son casque sur les oreilles qui lui hurlaient des chansons. Parfois, elle se demandait qu’elle était leur vie, à tous ces gens qu’elle ne reverrait jamais. D’où venaient-ils ? Venaient-ils tout juste de sortir de l’immeuble à côté, d’un au bout de la rue, venaient-ils de traverser la ville entière, ou venaient-ils d’une autre ville ? Allaient-ils rentrer chez eux dans l’immeuble en face, ou continuer jusqu’au parc, aux remparts si spécifiques à la ville, allaient-ils au travail, à l’école, où se promenaient-ils juste ?  Comment était leur vie, qui étaient leurs amis, leur famille ? Le monde était si vaste, rempli de tant de personnes aux vies toutes différentes, ça lui en donnait des maux de crâne. Alors quand elle était fatiguée de se poser de telles questions, elle se plongeait dans un de ses nombreux livres qui jonchaient le sol de sa chambre, un oreiller derrière son dos, à la lumière du soleil quand les nuages n’en faisaient pas des leurs, ce qui était assez rare ici, le ciel était pour la plupart du temps nuageux.

D’autres fois encore, quand sa colocataire n’était pas à l’appartement, elle s’emparait de son violon, son compagnon de toujours, et jouait ses morceaux préférés. Cela faisait plusieurs années qu’elle avait du mal à apprendre de nouveaux morceaux, alors elle se contentait de ceux qu’elle connaissait déjà, et c’était pourquoi sa colocataire n’en pouvait plus. Elle en avait assez d’entendre toujours la même chose.

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Quant à la composition, elle n’avait rien composé depuis longtemps. Tout ce qu’elle commençait finissait chiffonné dans la poubelle. Autrefois, des dizaines de papiers s’amoncelait dans ladite poubelle, mais depuis, Rowan avait abandonné.

Et c’était un comble, pour la muse de la musique.


Et le voilàààà, le premier vrai chapitre de la génération 5 ! Je suis vraiment trop contente de l'avoir enfin sorti, et d'enfin présenter véritablement Ellie ! Je l'aime vraiment beaucoup cette petite

Ah oui, du coup, on s'est retapé une grosse ellipse, mais contrairement à Erato sur laquelle on n'a pas vraiment eu d'infos sur son enfance, il y aura pour Euterpe, ne vous inquiétez pas, je gère la situation.

Que pensez vous de mes deux filles mystérieuses dont on ne voit pas le visage ? (oui, bon, ok, le visage d'Euterpe est en gros sur la bannière, mais chuuut)

Et sinon, j'ai des chapitres de prêt jusqu'au 12 mai. Donc d'ici là, rendez-vous chaque vendredi, comme pour Erato c:

Tschüss, ich liebe euuuuch