Quand Ellie rentra chez elle pour le déjeuner, sa mère l’attendait de pied ferme. La jeune fille décida de l’ignorer, et d’aller directement dans sa chambre en soufflant d’exaspération. Elle n’avait rien fait de mal, juste passé la nuit chez son ami, et elle l’avait même prévenue par message.

- Ellie ? entendit-elle quand elle ouvrit la porte de sa chambre.

Elle souffla. D’ici, elle pouvait sentir la dispute qui arrivait. Elle prit néanmoins le temps de poser son sac, de défaire son manteau encore trempé de la veille et de réarranger ses cheveux avant d’aller affronter sa mère dans la cuisine où elle préparait le repas.

Screenshot-128

- Quoi ? lâcha la jeune fille d’un ton cassant.

- Bonjour, déjà.

Première remarque. La conversation commençait très mal.

- Bonjour… soupira Ellie.

- Tu étais où ?

- Je te l’ai dit par sms, chez Gustave.

- On va bientôt manger. Mets la table s’il-te-plaît, changea-t-elle abruptement de sujet.

La jeune fille s’exécuta sans discuter, ne sachant pas vraiment comment interpréter ce changement soudain de sujet. Souhaitait-elle en parler plus tard, dans un autre contexte, ou avait-elle voulu éviter une énième dispute inutile, lasse elle aussi ? Ellie espérait vraiment que sa mère soit également lasse. Que tout cesse.

Mina venait tout juste d’avoir quarante-deux ans et était déjà épuisée par la vie. Cette dernière lui avait pris son mari dix ans auparavant, l’obligeant à élever une enfant hyperactive de huit ans et un petit garçon de cinq ans seule, avec un maigre salaire. Sa fille, qui approchait maintenant de sa majorité, ne pouvait plus la supporter, et ni l’une ni l’autre n’arrivait à se comprendre, rendant la discussion difficile et fragile. Le moindre mot qui n’allait pas, le moindre ton haussé et la conversation se transformait en dispute. Heureusement qu’il restait à Mina son fils, qui malgré ses quinze ans, était moins affecté par la crise d’adolescence que sa sœur.

Le repas tourna comme toujours autour de ce petit frère qu’on aimait tant. Corentin était l’enfant parfait aux yeux de leur mère : travailleur, serviable et affectueux, il était sans doute le premier de sa classe, ou s’il ne l’était pas, il était le deuxième, alors qu’Ellie était ridiculeusement moyenne dans toutes les matières. Ce qui faisait également défaut à la jeune fille, c’était son amour inconditionné pour la montagne. Corentin, lui, s’en fichait bien de cet endroit et de ce qu’il pouvait offrir, plus tard il partirait étudier et travailler en ville. Et c’était tout ce que sa mère voulait. Elle n’osait vraiment se l’avouer, mais elle détestait la montagne. Et elle détestait le fait que sa fille l’aimait.

- Maman ? Je peux aller chez Jules cet après-midi ? S’il-te-plaît ?

Screenshot-135

Ellie aurait pu le frapper. Ce faux air innocent, de gentil petit garçon demandant l’autorisation à sa mère alors qu’il connaissait parfaitement la réponse.

- Bien sûr ! Tu diras bonjour à ses parents. Et toi Ellie, qu’est-ce que tu vas faire ? ajouta-t-elle en se forçant à sourire.

- Aller à l’escalade, répondit-elle de but en blanc.

Le sourire disparut du visage de Mina. Ellie ne savait pas vraiment ce que sa mère détestait le plus entre la montagne et l’escalade. Le fait était qu’elle les détestait tous deux de façon environ égale, et fortement. Elle ne pouvait accepter que sa fille les aimât, et lui en voulait, égoïstement.

- J’ai entendu dire que Romain était revenu, changea-t-elle une nouvelle fois de sujet.

C’était l’une de ses agaçantes habitudes. Quand le sujet déviait sur les passions d’Ellie, elle parlait d’autre chose, que ça l’intéresse ou non.

- Oui.

Sa réponse était monosyllabique, mais elle n’aimait pas parler à sa mère. Elle avait essayé, de nombreuses fois, mais le fait était là : elle n’avait rien à lui dire, elle n’avait pas l’envie de lui dire quoi ce que fût.

- Il a arrêté l’école, c’est bien ça ?

Elle ne l’avait pas dit, mais à son ton, sa fille put aisément deviner qu’elle jugeait cette décision. Elle avait toujours jugé ses amis, tandis qu’elle idolâtrait ceux de Corentin, et Ellie n’avait jamais su pourquoi. Elle trouvait toujours quelque chose à redire chez eux, Léane et sa vulgarité, Gustave et son argent qu’il aimait dépenser, Romain et sa passion trop présente. Les amis de la jeune fille n’étaient pas parfaits, loin de là, mais ceux de son petit frère ne l’étaient pas non plus. Elle n’arrivait plus à comprendre sa mère, ni ce qu’elle lui reprochait. Elle en avait assez de se battre.

- Oui, c’est ça.

Puis elle s’empara de son assiette à moitié entamée, qu’elle posa sur le comptoir, avant de quitter la cuisine sous le regard las de sa mère, qui n’avait même plus la force de la retenir.

 

- Merde, merde, merde !

Screenshot-115

Ses jurons résonnèrent dans la salle entière tandis qu’elle descendait lentement vers le sol. Cette maudite prise lui échappait encore, cette maudite prise qui se trouvait dans cette maudite voie. De toutes les voies présentes ici, Ellie en maîtrisait la grande majorité. Celle qu’elle ne pouvait achever étaient celles se trouvant au-delà du niveau 7b, autant dire les plus difficiles de toutes, celles dont les prises étaient presque lisses, et devenues blanches tant on les avait recouvertes de magnésie. Mais cette voie, cette foutue voie dans laquelle elle bloquait toujours au même endroit, elle n’était côté que 6c, un niveau qu’elle avait largement. C’était pour cette unique raison qu’elle était si frustrée de ne pas pouvoir passer le pas qui lui faisait défaut.

- C’est bien une 6c, crois-moi, c’était moi l’ouvreur, lui avait un jour dit le gérant de la salle.

L’ouvreur, en escalade, était la personne qui testait pour la première fois la voie en tête, c’est-à-dire qu’il mettait la corde au fur et à mesure dans les dégaines. Tout en grimpant, l’ouvreur avait pour tâche de déterminer le niveau de la voie. Parfois, on était si incertain pour certaines voies qu’on demandait l’avis des grimpeurs amateurs mais pour celle-là, aucun doute. C’était une 6c.

- Impossible que ce soit une 6c ! ronchonna la jeune fille en touchant terre.

Agacée, elle défit son nœud de huit et tira presque aussitôt sur la corde. Elle en avait fini avec cette voie pour aujourd’hui, elle en avait peut-être même fini tout court, tant elle l’avait exténuée.

- Hé, calme-toi, c’est juste une voie, tenta de la calmer Gabin, son partenaire d’escalade.

Gabin était le fils du gérant, et c’était pourquoi il passait presque sa vie entière dans la salle d’escalade à aider son père et parfaire son niveau, déjà bon pour un garçon de treize ans. Depuis qu’Ellie venait ici, c’était lui qui l’assurait, et elle l’assurait en retour. Les deux connaissaient le niveau et les capacités en escalade de l’autre par cœur, mieux que ceux qui leur étaient propres. Parfois, Ellie garantissait qu’elle était capable de monter cette voie-là, mais d’un simple coup d’œil, Gabin savait qu’il en était tout autre. Et le plus souvent, il avait raison.

- Non, je hais cette voie ! lui hurla-t-elle en retour.

- Alors arrête de vouloir la faire.

En vérité, ça l’arrangerait. Il commençait à en avoir assez de l’assurer inutilement. Elle tombait toujours, son caractère trop agressif quand elle grimpait l’empêchait de réussir de toute façon. Il avait l’impression de perdre un quart d’heure de sa vie à chaque fois.

- Sûrement pas ! Je ne la laisserai pas gagner !

Dans ses yeux luisait la détermination et la volonté d’enfin mater cette voie qui la narguait depuis plusieurs mois déjà. Si l’adolescent avait su à l’avance ce qu’elle ferait à Ellie, il aurait demandé à son père ne jamais la créer. Il pouvait toujours dire à son père de la retirer, mais si Ellie arrivait un jour pour découvrir que sa voie avait disparu, elle deviendrait plus folle encore. Mieux valait laisser les choses comme elles étaient.

- Bon, tu veux faire laquelle, toi ? demanda-t-elle. On peut rester dans le coin, ou aller…

- Ellie ?

Mais Ellie n’était plus là. Tout du moins, si son corps l’était, son esprit ne l’était plus. Elle avait les yeux rivés sur quelque chose, ou quelqu’un, vers l’entrée.

- Tu peux lover la corde s’il-te-plaît ? demanda-t-elle d’un ton absent, ne quittant pas du regard ce qu’elle avait en vue. Je reviens.

Elle était là. Elle arrivait deux jours plus tard, mais elle était venue. Elle avait eu de la chance d’ailleurs, de trouver Ellie ici. Elle passait certes beaucoup de temps dans la salle d’escalade, mais elle ne venait pas tous les jours. Était-elle venue la veille pour essayer de la voir ?

- Euterpe ! Je suis contente de te voir ! s’écria-t-elle en s’approchant.

Screenshot-116

La musicienne sourit en l’apercevant, soulagée. Elle avait eu peur de ne pas trouver Ellie ici. Après tout, la proposition avait tenu le dimanche, pas le mardi.

- Je suis désolée de ne pas être venue dimanche, je… j’avais des choses à faire et à régler avec mon père. Des histoires de famille, pas très intéressant.

- Pas grave ! Ce n’était pas une obligation, la rassura Ellie. Tu veux essayer ? lui proposa-t-elle alors en désignant les voies.

Euterpe parut surprise, hésita en observant les prises qui s’élevaient jusqu’au plafond, haut d’une quinzaine de mètres. Elle n’avait jamais été sportive, se focalisant principalement sur la musique, et elle n’avait jamais essayé d’escalader de sa vie, pas même en cours de sport au lycée.

- C’est haut, remarqua-t-elle d’un ton étouffé.

Elle se sentait si minuscule face à ces murs qui l’écrasaient de leur grandeur. L’escalade était un sport terrifiant. Qui pourrait vouloir grimper là-haut, même accroché ? Pour y faire quoi ?

- Je suis pas sûre… s’étrangla-t-elle.

- Mais si, viens ! Je vais demander à ce qu’on te prête un baudrier.

La brune n’eut pas le temps de protester. Ellie était déjà partie devant, en quête d’un baudrier à lui prêter. Vaincue et amusée par cet enthousiasme, elle s’avança à travers l’immense salle. Elle était vide de tout, excepté de tapis bleus sous les murs, bien trop petits pour réceptionner une chute, remarqua-t-elle d’ailleurs la gorge serrée. Des bancs fabriqués artisanalement avec d’anciennes palettes de bois et sur lesquels trônaient des coussins formaient une ligne au centre de la pièce et croulaient sous les affaires et les sacs des grimpeurs.

Ellie l’attendait à côté d’un jeune garçon, un baudrier orange et gris dans ses mains qu’elle tendait vers la muse avec un sourire naïf. Euterpe posa alors son sac à main sur l’un des bancs, se défit de son manteau et de son écharpe, et s’avança.

- Tu peux enlever tes chaussures aussi, lui indiqua la jeune rousse.

- Vraiment ? Je ne vais pas grimper pieds nus quand même, si ?

- Non, je vais te prêter mes chaussons. On doit faire à peu près la même taille, je pense, évalua-t-elle d’un rapide coup d’œil.

Bientôt, Euterpe fut fin prête pour affronter les hauteurs, avec une légère appréhension cependant.

Les chaussons étaient trop grands pour elle, avait dit Ellie quand après lui avoir demandé si elle sentait le bout des chaussons contre ses orteils, elle avait répondu que non. Apparemment, un bon chausson d’escalade devait être trop petit et inconfortable.

- Si inconfortable qu’on a envie de l’enlever dès que possible, avait malignement ajouté Ellie.

Cette dernière lui avait trouvé la voie la plus simple, cotée 3a. Quand Euterpe avait voulu savoir s’il n’existait pas plutôt une 1a, elle avait ri franchement, d’un rire qu’il s’était répercuté sur toutes les parois de la salle, avant de s’évanouir dans l’air.

- Je n’ai jamais vu de niveau plus bas que le 3a. Plus bas, ça n’existe pas vraiment, en fait.

Screenshot-120

Alors la muse s’était approchée du niveau 3a, la peur au ventre et le cœur battant. Il était évident qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, c’était bien trop haut, mais elle n’était même pas sûre d’aller à plus de deux mètres.

Le regard insistant de la jeune fille derrière elle pesait sur ses épaules. Elle posa d’abord une main sur une des prises. Celles qu’elle devait suivre étaient bleues. Elle tenait bien, constata-t-elle avec surprise. Elle pouvait plonger ses quatre doigts aisément et ainsi tenir parfaitement. La suivante était comme une poignée, et elle appuya tout son poids sur une grosse prise à hauteur de sa cheville pour aller l’attraper. Quelques centimètres plus bas, Ellie l’encourageait.

Elle progressa lentement, prenant le temps d’analyser la paroi attentivement et d’attraper avec précaution les prises, afin d’être parfaitement certaine qu’elle ne tomberait pas. La corde qui l’assurait était tendue au maximum, elle savait que si elle chutait, sa chute ne serait que de quelques centimètres à peine, mais l’idée même la terrifiait.

Puis soudain, il n’y eut plus de prises. La voie s’arrêtait nette. Reprenant conscience de la réalité dans laquelle elle vivait, la muse découvrit sous elle une dizaine de mètres qui la séparait du sol. Elle était parvenue au bout. D’ici, elle pouvait entrevoir le sourire fier et béat de sa nouvelle amie. Bientôt, ce sourire devint contagieux. Elle avait réussi. Elle était au sommet. La salle lui paraissait tellement différente de là où elle se tenait, elle semblait immense, imposante et les gens étaient ridiculement petits. Euterpe, elle, se sentait grande. Elle dominait ce monde. Elle comprenait le but que recherchait les grimpeurs maintenant. Elle en était heureuse.

- Tu redescends ? entendit-elle crier.

Non. Elle n’avait pas envie de redescendre. Elle avait envie de goûter à cette sensation de grandeur pour toujours.

- Oui ! répondit-elle cependant. 

- Super, alors dis : « sec » !

- Sec !

Elle sentit la corde se tendre encore plus, la relevant à peine, et elle sut qu’elle devait lâcher les prises auxquelles elle s’accrochait comme si sa vie en dépendait.

Elle poussa un petit cri de surprise quand la corde commença à doucement la descendre. Au début, elle n’osait vraiment détacher ses mains de la paroi, mais Ellie lui assura que c’était pour le mieux. Elle lui fit confiance. Après tout, la jeune fille semblait vraiment s’y connaître en matière d’escalade.

Puis elle sentit de nouveau le sol sous ses pieds. Même si elle avait aimé être au sommet à dominer le monde, c’était un soulagement que d’être sur la terre ferme. 

Cette expérience lui avait donné envie de jouer du violon.

À moins que ce ne fût le sourire d’Ellie.


A ma wife, je dédie ce moment d'Ellierpe

Certains d'entre vous avaient trouvé, le père d'Ellie est effectivement mort, et ça crée de grosses tensions. J'aime la joie.