Ma routine était parfaite, surtout celle au boulot. J’arrivais, me changeais, comme tout le monde, rejoignais ma chaîne, et me mettais à travailler immédiatement sans jamais lever les yeux vers l’immense horloge au fond de la salle. Les heures finissaient par passer, mes mouvements étaient tellement automatiques que je n’y faisais même plus attention et mon esprit pouvait partir ailleurs, dans une réalité qui n’était pas la mienne. C’était parfait. Je finissais par gagner mon argent pour pouvoir manger et on recommençait un nouveau mois.

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Mais ce connard de chef a décidé qu’un jour, il gâcherait cette perfection. Et ce jour, c’est aujourd’hui. Comme d’habitude, je fais ce qu’on me demande, à la perfection et avec la vitesse qui m’est particulière. Il ne peut rien me dire à ce propos. Sans vouloir me vanter, je suis parfaite quand il s’agit de coller des étiquettes sur des pots. C’est bien la seule chose que je sais faire de ma vie. Pas étonnant que je sois dépressive et suicidaire. Mais même s’il ne peut rien me dire, il vient. En fait, il le fait assez régulièrement. Il m’observe, cherche une faille, pour me descendre, mais une machine ne fait pas d’erreur. La seule chose qu’il peut me reprocher, ce sont les doigts d’honneur que je lui balance parfois. Trois fois rien.

- Paule ?

Putain, je déteste ce nom. Ce nom, c’est celui que ma mère m’a donné, parce qu’elle ne voulait pas m’appeler par mon vrai prénom. Une connerie sans nom, c’est elle qui m’a appelée comme ça, et c’est elle qui ne veut pas m’appeler comme ça, je n’ai jamais compris ma mère, de toute façon. Mon nom, c’est Polymnie, mais c’est un nom trop bizarre pour le reste du monde, alors on m’appelle Paule, même si je déteste ça. C’est même ce qui est écrit sur ma carte d’identité. Paule Vanek. Mais mon vrai nom, c’est Polymnie, un prénom de muse. Et je l’aime bien, lui. Mes potes m’appellent Pol et même si on pourrait n’y voir aucune différence, il y en a une pourtant énorme.

Je grommèle. Je n’ai pas envie d’arrêter de travailler pour faire face à ce porc. Son faciès me dégoûte. C’est écrit dessus que c’est un pervers qui aime les blondes. Et puis si j’arrête de travailler, le temps reprendra son lent cours normal, et ma journée sera insupportable.

- Paule ! il répète, agacé.

J’éteins ma chaîne et me retourne. Il est là, son sourire horrible sur le visage. C’est un sourire pire que celui de Nell, pas parce qu’il est laid, mais parce qu’il est narquois et vicieux. Je ne sais pas lequel est le pire. Il a l’air fier, comme s’il venait de trouver ce qui causerait ma perte. Mais ça m’étonnerait.

- Paule, je vous présente Luana, dit-il en désignant la gamine à côté de lui.

Quand je dis gamine, c’est qu’elle doit avoir à peine vingt ans. Elle a une bouille d’enfant, ronde et épatée, de petits yeux noirs légèrement en amande, un nez aplati et une bouche ronde, avec un teint hâlé des îles, souligné par de longs cheveux lisses et noirs qui encadrent son visage à merveille. Y’a pas à dire, elle est mignonne et c’est pour ça que le chef l’a embauchée, quand bien même elle n'est pas blonde. Le visage enfantin, ça convient aussi. Le blond, c’est une option qui rend le tout parfait, je suppose. Je manque de vomir.

Elle regarde le sol, sans doute trop impressionnée par mon style et ce que le chef a dû lui dire de moi. Fais attention, c’est une brute punk, on la garde parce qu’elle travaille bien, mais ne t’en approche pas. Je l’imagine bien dire ça, le salaud.

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- Euh ouais, c’est cool, salut Luana, je dis pour paraître polie.

Les formalités. C’est important. Et puis, cette gamine ne m’a rien fait, elle ne mérite pas que je l’ignore trop. Si ça se trouve, elle est cool, comme Nell. Au début aussi, je trouvais que Nell était une gamine qui n’avait sans doute aucun intérêt et au final, c’est elle qui me fournit le meilleur shit que j’ai jamais fumé. Comme quoi, les apparences sont trompeuses.

Elle lève la main timidement, et me répond un salut que je devine du mouvement de ses lèvres. Pas étonnant qu’elle ait été embauchée. Elle l’ouvre pas. J’en viens à me demander comment j’ai pu un jour avoir le profil pour être embauchée.

Le silence s’installe et personne ne bouge. D’un geste de tête insistant, je demande silencieusement au chef de partir, mais il ne bouge pas. Qu’est-ce qu’il me veut encore ?

- Paule, je veux que vous formiez Luana.

- Hors de question, je réponds du tac au tac.

Pas que ce soit contre la petite, non, mais je ne travaille avec personne. Trop de risques qu’on me fasse chier et je ne garde mon calme que si on me laisse tranquille. Il l’a fait exprès. Il attend le moment où je ferai une erreur. L’enfoiré.

- Je ne vous donne pas le choix, Paule.

Il essaye d’avoir un ton ferme, parce qu’il sait qu’il n’a aucune autorité sur moi et qu’il devra faire un effort considérable pour que j’accepte enfin.

- Vous êtes la meilleure employée ici, je pense que vous êtes de taille pour former une nouvelle recrue.

J’observe avec amusement son visage se déformer quand il avoue que je suis son meilleur élément. Ça, ça lui fait vraiment chier de l’admettre devant moi. D’habitude, il se contente de me jeter un regard noir quand j’expose ma fierté devant lui. Là, il est obligé de me lécher les bottes. Oh, quel doux sentiment. Son égo en prend de nouveau un coup quand je laisse mes lèvres esquisser un immense sourire.

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- Merci, chef.

J’insiste sur le merci.

- Mais je ne suis la meilleure que parce que je travaille seule.

J’insiste sur la meilleure.

- Si je travaille avec quelqu’un, je vais perdre du temps, et vous de l’argent.

Et hop, on tape là où ça fait mal et on emmène la nouvelle vers quelqu’un d’autre.

- Je m’en fiche, Luana rattrapera le potentiel retard quand elle sera formée. Un mal pour un bien. Allez, retournez au travail ! hurle-t-il finalement pour asseoir son autorité de merde.

Sérieusement ? Sérieusement ?! Mais qu’il aille se faire foutre ! Ça y est, je perds mon calme, on est venu me faire chier. Pourquoi les gens refusent-ils de me laisser tranquille, putain de merde ? Je les laisse tranquilles, moi, alors qu’est-ce qu’ils me veulent ? Monde de merde.

La fille me regarde, ne sait pas trop quoi faire, ni comment réagir face à ma rage intérieure. Puis finalement, je retourne au travail. Elle me suit, parce que c’est sans doute la meilleure chose qu’elle à faire. Elle me regarde, observe mes mouvements, tandis que je l’ignore. Pas contre elle. Je ne veux simplement pas qu’elle soit là.

- Tu, euh…

Tiens, elle parle, on dirait. C’est la première fois que j’entends le son de sa voix. Même ça, chez elle, c’est mignon. On ne fait vraiment pas la paire, nous deux. J’ai une voix trop grave pour qu’on la trouve mignonne. Ce n’est même pas une voix grave et sexy. Juste une voix grave qu’on ne veut pas entendre sortir de la bouche d’une femme.

- Tu ne m’expliques pas ? me demande-t-elle en se triturant les mains, toute gênée.

Je lui lance un coup d’œil. C’est vrai qu’elle est plantée là, stupide, depuis plusieurs minutes et qu’elle ne comprend sans doute rien à ce que je fais.

- Non, je lui réponds cependant. J’ai dit que je ne te formerai pas, alors je ne te forme pas. Désolée.

- Mais le chef a dit… tente-t-elle.

- Si tu fais ce que le chef te dit, je la coupe, eh bien, tu garderas ton taf, mais tu seras traitée comme de la merde.

Puis je réalise que les gens préfèrent peut-être être traités comme de la merde plutôt que de perdre leur travail. C’est vrai que je ne fonctionne pas comme eux.

- Je veux garder mon taf, me fait-elle écho et on peut sentir dans son ton que « taf » n’est pas un mot qu’elle emploie régulièrement.

- Et moi je ne veux pas être traitée comme de la merde. Donc je ne fais pas ce qu’il dit. Va voir Caroline, elle te formera mieux que moi.

Je ne sais même plus qui est Caroline entre toutes ces filles qui se ressemblent, mais c’est le premier prénom qui m’est venu. Avec un peu de chance, Caroline n’est pas celle qui passe son temps à renverser les pots et à gâcher tout un tas d’étiquettes parce qu’elle ne sait toujours pas régler la chaîne correctement.

L’autre ne bouge pas. Encore une qui suit les ordres à la lettre et qui n’ose pas faire quelque chose à peine en dehors du chemin donné. Je soupire, arrête mon travail, lui fais face.

- Je ne sais même pas pourquoi il m’a choisie, je tente de lui expliquer. Je suis la pire pédagogue au monde !

- Et alors ? Il t’a choisie, point, tu dois me former.

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En fin de compte, il semblerait que cette petite ait du caractère. Je l’ai dit, ne pas se fier aux apparences. Tant mieux. Je déteste les gens lisses et soumises, qui se laissent faire et ne remettent jamais en question ce qu’on leur dit. Comme Elia. Je déteste Elia. Mais elle n’est pas Elia. Peut-être que je peux ne pas la détester.

- Et qu’est-ce qu’on fait si moi j’ai décidé de ne pas faire ce qu’on me dit, comme la punk rebelle que je suis ? je la titille.

Honnêtement, j’ai déjà fait mon choix. Cette fille semble en valoir la peine. Mais je veux la tester encore plus pour m’en assurer.

- On s’en remet à quelqu’un d’autre, hiérarchiquement plus puissant, et ce dernier a dit : tu me formes. Je ne pense pas que tu aies vraiment le choix.

- Très bien, je vais te former, mais sache qu’ici, j’ai toujours le choix. Je ne peux pas me faire virer, je lui annonce avec une petite pointe de fierté.

Mon travail, c’est bien la seule chose dont je peux être fière, à condition d’être au travail. Je peux faire la fière devant les autres employés. Pas dans la vraie vie. On ne peut pas être fier de son travail quand on travaille à l’usine. Croyez-moi, j’ai essayé, j’avais enfin quelque chose dans ma vie que j’arrivais à faire, je n’étais pas tant un échec au final, puis on m’a répondu que je devais me calmer, que je n’étais qu’une simple ouvrière, que je n’avais pas de quoi être fière, justement, quand bien même j’étais la meilleure ouvrière. La femme qui m’a sorti ça a été chargée d’accueil toute sa vie, elle pourrait franchement fermer sa gueule à ce sujet.

- Tout le monde peut se faire virer, même toi. Tu devrais faire attention, me prévient-elle.

Au fond, elle n’a pas tort, ce connard de chef peut toujours une excuse pour me foutre à la porte, mais je refuse qu’une petite nouvelle me fasse la leçon et vienne briser ma fierté dès son premier jour. Ça lui donnerait trop d’assurance.

- Tu es celle qui devrait faire le plus attention, tu n’es qu’en période d’essai, si je décide de foutre en l’air ta carrière ici, tu pars.

Elle me jauge du regard, peu impressionnée. Pour le coup, c’est moi qui l’est. Elle a drôlement changé, en quelques minutes, depuis que le chef est parti. Elle joue la carte de l’innocente dans ses alentours. Bien joué, gamine.

- Bien, laisse-moi t’apprendre toutes les joies du travail à l’usine. Mais d’abord dis-moi, qu’est-ce qu’une jolie fille viendrait foutre dans un endroit pareil ? T’as pas des études à faire, un meilleur boulot à trouver ?

Je ne suis même pas ironique. Je m’étonne moi-même, d’ailleurs, mais je me pose réellement la question. Elle a vraiment l’air jeune, avec tout l’avenir devant elle. Moi aussi, j’ai été jeune avec tout l’avenir devant moi, mais je n’étais pas jolie et n’avais aucune envie de me conformer à l’université. Mais je ne suis pas entrée à l’usine aussi rapidement, j’ai d’abord tenté d’autres trucs, pour éviter les études et le travail, en vain, cependant. Elle, elle évite les études, mais rentre directement dans le travail. Je ne suis pas sûre de comprendre.

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- Je suis artiste. Mais ça paye pas, elle répond simplement avec un léger haussement d’épaules, comme si elle avait déjà accepté cette fatalité.

- Alors tu as décidé de finir là-dedans ? je m’exclame en désignant l’atelier tout entier.

Elle suit mes mouvements du regard et hoche légèrement la tête, les lèvres pincées, les sourcils froncés. Elle me regarde bizarrement. Mais bordel, artiste, elle a un talent, une passion, un avenir, et elle choisit de finir là ?

C’est à peu près ce que je lui répète. Ça l’énerve.

- Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te faire ?

J’en sais rien, en fait. Je crois que je me soucis vraiment des gens qui ont quelque chose pour eux et qui choisissent de finir comme moi, qui n’ai rien. Ça me fait chier.


Faites connaissance avec mon bébé Luana trop mignonne, je l'aime <3

Voilà, j'ai rien d'autre à dire, appréciez sa cuterie svp