Les flocons avaient remplacé les étoiles.

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La nuit était terriblement sombre, chargée de nuages dissimulant les astres, les substituant par leurs flocons blancs qui contrastaient avec le noir de la nuit. C’était tout aussi beau, pensa-t-elle, ça lui convenait. Elle aimait regarder les flocons se fracasser à terre en silence. Quand elle levait la tête, il n’y avait qu’eux, dans la nuit. Ils tournoyaient en une danse chaotique pourtant ordonnée, sublimés par un brouillard montant. C’était une plaisante vue. Elle aurait pu rester là pour le reste de sa vie. Hypnotisée. Entourée d’une calme nuit d’hiver, sous les flocons qui, trop jaloux de l’éclat des étoiles, les avaient remplacés. Rien ne semblait avoir d’importance, ici.

La seule chose qui importait était le chant silencieux de la montagne.

C’était ça, qu’elle devait composer. Ça, qu’elle devait transposer sur papier. Ce silence si parfait qu’il chantait. Elle l’entendait, mais elle ne savait si elle serait capable d’en tirer des notes. Le silence était humble, il n’aimait pas qu’on l’imite. Ou alors était-il arrogant, souhaitant être le seul capable de produire un tel chant. Euterpe n’aurait su dire.

Elle était là depuis plusieurs dizaines de minutes, quand le froid se fit trop insistant et qu’elle dut rentrer. Le chalet de ses grand-parents se trouvait à quelques dizaines de mètres de l’endroit calme au cœur de la forêt qu’elle s’était trouvé pour écouter le silence de la montagne. Elle avait trouvé cet endroit le premier jour de ses vacances ici, quand elle avait décidé qu’elle profiterait d’être à la montagne pour composer le chant de l’hiver. Très souvent, elle allait s’y isoler, et elle écoutait. Elle le faisait toujours de nuit. La nuit, on entendait mieux le silence.

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La silhouette du chalet se détacha de la pénombre. Il était paré pour Noël, au toit pendaient des guirlandes multicolores qui clignotaient aléatoirement, dans le jardin gambadaient des rennes en plastique et un père Noël du même matériau escaladait incessamment la cheminée. D’ici, elle pouvait voir le salon où trônait un immense sapin décoré de mille couleurs. Depuis que des petits arpentaient de nouveau la maison, on avait décidé de faire une fête de Noël grandiose, pour leur en mettre plein la vue. Euterpe n’avait pas vu une telle décoration depuis son adolescence. Ensuite, elle et son frère et sa cousine étaient devenus plus grands, Noël était moins spectaculaire à leurs yeux, alors on avait cessé de faire trop d’efforts. Mais cette année, il y avait deux enfants à émerveiller.

Clara avait accouché de son petit garçon un peu plus d’un mois auparavant, un petit garçon prénommé Samiael, mais que tout le monde appelait Sam. C’était un beau petit, aux yeux si sombres qu’ils semblaient opaques et aux cheveux si blonds qu’ils en étaient blancs. C’était bien les seules choses qu’il avait hérité de sa mère, puisqu’il était bien parti pour être le portrait craché de son père, pour le plus grand bonheur de Clara. Polymnie aussi, était le portrait craché de son père, mais c’était loin d’être le plus grand bonheur d’Euterpe. Elle aurait préféré que la petite ne ressemblât à personne, qu’elle ne soit même pas là.

Clara et sa petite famille étaient arrivées dans l’après-midi, trois jours après la petite famille d’Euterpe. Cette dernière avait réussi à les éviter toute la journée, évitant leur bonheur qui viendrait les agresser, elle et sa dépression. Sa cousine ne s’en était même pas indignée, depuis les morts d’Aeson et d’Erato, elle laissait tout passer à Euterpe. Pas de nouvelles pendant plusieurs mois, la pauvre avaient perdu deux de ses proches. Elle était méchante et froide, le traumatisme. Elle était distante, elle avait besoin de temps seule pour faire son deuil. Et ce, quand bien même ces incidents remontaient à plus de quatre ans.

Mais à partir de cet instant, Euterpe ne pourrait pas les éviter plus longtemps. À partir de cet instant, les festivités de Noël commençaient réellement, et elle ne pourrait pas y échapper, pas toujours.

Elle trouva tout le monde dans le salon. Ludovic parlait vivement avec son frère Lewyn, qu’il n’avait pas vu depuis quelques mois, en raison de leurs emplois du temps incompatibles. Vers la cheminée, Astrid parlait avec son beau-fils, une tasse de chocolat chaud en main, un plaid sur ses genoux. Elle avait connu pire froid, dans son pays d’origine, mais elle aimait être ainsi emmitouflée. Gael tricotait un bonnet pour son premier arrière-petit-fils. Il avait appris à tricoter quand ses petits-enfants étaient nés, et cette activité avait fait passer de longues heures d’ennui, quand il n’avait plus été capable de faire certains sports. Il avait fait des dizaines et dizaines d’accessoires et de vêtements pour eux, et maintenant qu’il avait des arrière-petits-enfants, il pouvait enfin s’y remettre avec joie. Sacha, comme à son habitude, était dans la cuisine, en train de préparer un énième gâteau. Elle profitait toujours des fêtes de fin d’année pour confectionner jusqu’à un gâteau par jour, des biscuits ou de somptueux repas. La cuisine était une passion pour elle, et elle passait son temps dans sa cuisine.

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Puis la muse aperçut Polymnie. La petite observait son petit-cousin avec concentration. Ce dernier gigotait gaiement dans son panier, sous l’oeil attentif de sa mère et Polymnie dardait sur lui son regard dépareillé. Sans doute avait-elle envie de jouer avec lui, bien qu’il fût bien trop petit pour elle. Clara releva la tête, ayant remarqué une présence intruse dans la pièce. Quand elle remarqua sa cousine, un gentil sourire se dessina sur ses lèvres.

Qu’est-ce qu’elle était belle, Clara. Elle l’avait toujours été, depuis ce jour où Euterpe l’avait vu pour la première fois, elle n’avait pas changé. Elle avait des traits fins sur un long visage, un petit nez et de fragiles lèvres qui s’étiraient en un magnifique sourire qui embellissait son visage. Mais le véritable atout de cette belle femme, c’était ses yeux. Parmi toute cette pâleur se trouvaient deux puits sombres capables d’hypnotiser n’importe qui trop inconscient pour oser plonger dedans. Ces yeux-là pouvaient tout obtenir, et Clara en était consciente. Elle en avait toujours été consciente, depuis sa petite enfance. Elle les avait toujours utilisés. Euterpe ne les aimait pas. Elle avait peur de se faire avoir.

- Euterpe !

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Les autres se retournèrent et regardèrent les deux cousines se réunir avec un sourire enchanté. Euterpe se détacha de leur étreinte le plus passivement possible, évitant de paraître trop froide, et se força même à sourire.

- Salut Clara, lâcha-t-elle en un souffle.

Clara était tout ce qu’elle n’était pas, et avait tout ce qu’elle n’avait pas. Belle, intelligente, talentueuse, elle avait un mari attentionné, un enfant qu’elle aimait, des études qu’elle avait réussi du premier coup, un métier qui lui plaisait. Elle aurait dû être heureuse pour sa cousine, mais elle n’y parvenait pas. Elle ne ressentait que jalousie. Et elle se détestait pour ça.

Clara lui posa tout un tas de questions auxquelles elle n’avait pas envie de répondre mais auxquelles elle répondit tout de même. Les autres avaient repris tranquillement leurs activités, fort heureusement, car Euterpe n’aurait pas supporté subir cet interrogatoire sous l’oreille attentive de toute sa famille. Il y avait déjà Polymnie, qui l’observait curieusement, comme si elle n’avait jamais vu sa mère sourire, ou se forcer à sourire. Elle avait envie de la pousser doucement vers son grand-père, qu’elle s’en aille. Ses yeux dépareillés la dérangeaient. Mais elle ne pouvait pas agir ainsi devant Clara. Elle devait faire semblant d’être une bonne mère, devant tout le monde. Seul Ludovic savait ce qu’il en était réellement.

Elle profita cependant de l’obsession qu’avait Polymnie pour Sam pour laisser le plus souvent possible Clara s’en occuper. Cette dernière en était ravie, même si elle se sentait un peu coupable de priver Euterpe de sa fille, elle qui ne la voyait que peu souvent.

- Ne t’inquiète pas, Polymnie est très indépendante, mentit-elle pour la rassurer.

Cela lui suffit, et Euterpe eut donc la possibilité de s’isoler sans remords. Chaque jour, à la tombée de la nuit, elle rejoignait son coin à quelques pas du sentier derrière le chalet, et s’asseyait. Elle plantait son regard fermement dans le ciel sombre et constellé d’étoiles, ou de flocons, suivant le temps, et elle écoutait, tandis que le reste de sa famille allait se balader en ville, parmi les illuminations de Noël et le marché aux odeurs fruitées. Là-bas, elle savait qu’ils s’amusaient, et que Polymnie était bien entourée. C’était tout ce qu’elle lui souhaitait. Etre bien entourée.

Sans sa mère.

Ce soir, les étoiles avaient repris leur place dans le ciel.

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Et voilà des nouvelles de notre petite Clara, qu'on n'a pas revue depuis le début de cette génération :o On la verra en plus gros plan plus tard, pas d'inquiétude !

Sur ce, tschüss !