- Dan !

L’interpellé souffla bruyamment, sa meilleure amie l’attendait de l’autre côté de la porte en toquant comme une dératée, et il savait déjà ce qu’elle lui voulait. Et lui ne voulait pas en parler. C’était du passé maintenant, Léonie était du passé, juste un fantôme, elle le savait elle-même, il le savait, ils avaient accepté cette évidence. Aucun avenir. Absolument aucun. Il n’avait pas besoin d’Erato.

- Dan, ouvre ! le pressa-t-elle d’un ton déjà agacé.

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Avec une moue, il regarda en biais la porte de bois qui tremblait sous les assauts des poings de la muse. Dans un dernier souffle d’exaspération, il jeta sa manette à terre et se leva à contrecœur, avançant doucement, regrettant ce qu’il allait faire. Il pouvait encore faire demi-tour, mais à quoi bon ? Erato ne s’en irait pas, pas tant qu’elle ne lui aurait pas parlé. Il la connaissait. Elle était comme une mère bien trop collante. Il la haïssait pour ça.

Son visage était déformé par la colère, mais le jeune homme ne s’en soucia pas une seconde. Elle ne pouvait rien lui faire, il n’avait pas peur. Et puis il n’était fautif de rien. Léonie et lui avaient en quelque sorte passé un accord, à l’amiable, arrivant tous deux à la même conclusion. Il n’avait rien fait de mal.

- Depuis quand tu t’enfermes à clef, toi ?

- Depuis que je n’ai pas envie d’être dérangé. J’estime avoir le droit d’être tranquille, répondit-il d’un ton détaché.

- C’est quoi ton problème, Dan ? demanda-t-elle soudainement entre la colère et l’inquiétude.

- J’ai pas de problème.

Et comme pour illustrer ses propos, il s’installa de nouveau dans son fauteuil, récupérant sa manette de jeu, se replongeant dans son univers virtuel, comme il avait l’habitude de le faire. Il n’avait aucun problème, tout était normal, comme d’habitude. Rien n’avait changé.

Mais alors pourquoi se sentait-il si mal ? Parce qu’une ex qu’il n’avait pas vu durant cinq ans avait refait surface avec une vie à elle ? Il ne pouvait lui en vouloir, il faisait partie de son passé, il l’avait accepté. Alors quel était son putain de problème ?

Les lèvres pincées, il souffla fortement, abandonnant sa manette une nouvelle fois, pour se lever brusquement, faisant sursauter son amie qui l’observait d’un regard indéchiffrable, un regard qui lui hurlait en silence de s’expliquer.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé avec Léonie ? questionna-t-elle en reculant tandis qu’il avançait.

- Rien. On n’était juste pas faits pour se revoir, c’est tout. Erato… ajouta-t-il après plusieurs longues secondes de silence. Je vais partir.

L’expression de la jeune femme se fit horrifiée, elle espérait ne pas comprendre de quoi il parlait, même si cela ne faisait aucun doute. Il ne pouvait tout simplement pas faire ça.

- Je vais partir, me trouver une maison, continua-t-il devant la mine effarée de son amie. Vous laisser tranquilles.

- De quoi tu parles ?

Jamais ils n’avaient envisagé ça, jamais elle n’avait envisagé ça, pas même pensé une seule seconde à une telle extrémité. Lui, partir ? Ne plus vivre sous le même toit, l’avoir loin d’elle, ailleurs ? Ne plus le voir tous les jours, abandonner leur routine ? Impossible. Elle ne pouvait vivre sans lui, elle avait besoin de lui à ses côtés, tout le temps. Il n’avait pas le droit de partir !

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- Erato, tu sais très bien de quoi je parle, arrête, souffla-t-il, exténué de l’obstination inutile de son amie.

- Non, j’arrête pas ! Dan, tu peux pas partir ! implora-t-elle, refoulant les sanglots qui lui obstruaient la gorge, craignant réellement qu’il mette sa menace à exécution.

Si Dan n’avait jamais été vraiment sérieux quant à sa vie et son avenir, n’allant jamais au bout de ses plans qui s’amoncelaient par centaines, la possibilité qu’il s’en aille sonnait juste, comme si c’était ce dont il avait besoin. Mais comment ? Comment pourrait-ce être ce dont il avait besoin ? N’était-elle pas tout ce qui comptait pour lui ? Ne l’était-elle plus ?

Le regard du jeune homme était désolé. Non, ce n’était pas ce dont il avait besoin, de toute évidence, mais cela pouvait être un début. Il avait besoin d’un changement, de prendre sa vie en main. Il ne pouvait pas la passer cloîtré dans cette chambre sentant le renfermé. La visite de Léonie lui avait fait prendre conscience de ça.

- Ça devait bien finir par arriver, non ? On n’est plus des ados, Erato… Le temps de la coloc’ est fini. T’es déjà installée avec Ludovic, t’as les petits, un jour ou l’autre tu vas m’annoncer que t’es enfin enceinte.

Bordel, ils avaient tous une vie. Tous. Excepté lui. Tous…

- Il est peut-être temps que je me trouve une maison à moi.

- Dan, cette maison est autant la tienne que la mienne, lui rappela-t-elle doucement.

Et en effet, ils l’avaient acheté les deux, cette maison séparée en deux, parfaite pour eux, Dan pouvait vivre à droite tandis qu’elle vivait à gauche, ou qu’importe. Cette maison ne serait plus rien qu’une coquille vide sans lui.

Mais plus le temps passait, moins il sentait cette maison comme étant la sienne. Plus le temps passait et plus il se sentait comme un étranger, la cinquième roue du carrosse, un squatteur resté beaucoup trop longtemps chez ce gentil couple d’ami qui lui avait offert une chambre un soir, et qui jamais n’était reparti. Tous les récents problèmes les avaient éloignés, Erato et lui. Elle passait son temps entre consoler Ludovic et surveiller Maïa, tandis qu’il s’ennuyait ferme, ne devant s’occuper de personne.

Il hésitait, ne savait plus quoi dire, quoi répondre. Il hésitait, il ne savait plus vraiment s’il voulait s’en aller. Maintenant que la réalité de cette possibilité lui faisait face, il la craignait. Que ferait-il sans Erato ? Que ferait-il seul dans une maison, arriverait-il mieux à se construire une vie, comme eux ? Il n’était plus sûr de rien maintenant.

- Est-ce que… commença-t-elle pour crever la bulle de silence qui les enveloppait. Est-ce que ça te dit de passer la journée ensemble, rien que les deux ?

Elle ne l’avait jamais remarqué avant, mais cela faisait une éternité que les deux amis ne s’étaient pas retrouvés seuls. Il y avait toujours quelqu’un qui gravitait autour d’eux, volontairement ou non, il y avait toujours quelqu’un dans cette maison, des enfants dont il fallait s’occuper, un ami qu’il fallait consoler, une déesse déchue qu’il ne fallait pas négliger. Erato avait tellement été prise par sa vie et les autres habitants de la maison qu’elle en avait oublié la personne la plus importante de sa vie, cette personne qu’elle connaissait depuis l’enfance, qui avait tout traversé avec elle, qui l’avait toujours soutenue dans les pires moments, cette personne dont elle était une très mauvaise amie, elle l’avait tant oublié qu’il envisageait de s’éloigner d’elle. Elle n’était qu’une sotte aveugle. Elle n’avait jamais rien vu. Elle n’avait pas vu le mal qu’elle avait fait à sa mère, elle n’avait pas vu la trahison de son père, elle n’avait pas vu sa sœur devenir une ado mal dans sa peau, elle n’avait pas vu Dan petit à petit se détacher d’elle. Trop focalisée sur une seule chose, trop focalisée sur les problèmes futiles.

- S'il-te-plaît, ajouta-t-elle d’une voix brisée face au silence de son ami.

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Contre toute attente, des sanglots se firent entendre, des sanglots du jeune homme. La muse releva immédiatement la tête, surprise et confuse, jamais elle ne l’avait réellement vu pleurer, pas d’une manière aussi soudaine, aussi dénuée de honte. Maladroitement, elle s’approcha de lui et lui offrit ses bras comme consolation et il s’y précipita si fort qu’elle faillit en perdre l’équilibre. C’était une sensation étrange d’être celle qui consolait, d’être celle qui offrait un abri entre ses bras. Ça avait toujours été le contraire. Il s’était toujours inquiété pour elle, tandis qu’elle ne s’était que peu souciée de ce que lui ressentait. Pourquoi cet imbécile était-il resté ami avec elle ? Il méritait tellement mieux.

- Je suis désolée, souffla-t-elle, avant qu’un sanglot ne vienne obstruer sa gorge.

 

Cela faisait une éternité qu’elle n’était pas allée à la colline. Depuis qu’ils avaient déménagé, des années auparavant, elle n’y était allée qu’une ou deux fois, lors des pires moments. Leur maison actuelle était trop loin à son goût, il fallait soit prendre la voiture, soit marcher une ou deux heures avant de l’atteindre, alors que leur ancienne maison ne se trouvait qu’à une dizaine de minutes.

Alors la colline était vite devenue un endroit où alléger sa peine, un endroit où elle n’allait que lorsque les choses allaient vraiment mal, comme lorsque Maïa avait frappé sa camarade de classe, comme lorsqu’Aelis avait disparu. Ce n’était plus cet endroit propice aux balades calmes au clair de lune sous une mer d’étoiles. Juste un endroit rempli de douleur.

Le souvenir de sa mère y était encore fortement implanté, parfois dans les voiles de la nuit, elle parvenait à apercevoir sa fine silhouette observer les étoiles si nombreuses et étincelantes, à la recherche de son frère disparu. Mais c’était seulement une ombre, dépourvue d’âme et de présence, trop vague pour y discerner un sourire sur son visage.

L’atmosphère était tout autre en journée, les nuages au loin se mouvaient langoureusement dans un ciel pâle de printemps, le phare s’imposait dans le paysage, immobile, éteint, et vide, on pouvait entendre les oiseaux de retour des pays chauds chanter par-dessus le fracas des vagues qui se mouraient contre les falaises et le vent qui sifflait. Elle pouvait voir au loin une femme aux cheveux d’or porter sur ses épaules une enfant assoupie, un sourire magnifique sur ses lèvres. Juste un souvenir lointain et inaccessible, un souvenir balayé par le vent.

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- Toujours cette colline, hein ? fit remarquer Dan.

- Toujours…

- Je me demande quelle magie l’a façonnée. Elle est forcément magique, pour avoir un tel impact sur nous.

C’était sa mère qui l’avait façonnée ainsi. Sa mère qui l’avait toujours aimée, qui y avait passé toute son enfance, accompagnée de son frère, qui l’avait emplie de rires et de conversations insignifiantes, qui l’avait rendue si attrayante, si réconfortante, sa mère qui avait habituée une toute jeune Erato à s’y promener, à y observer les étoiles la nuit. C’était sa mère qui avait fait de cet endroit un havre de paix dans la vie de la troisième muse.

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- Dan, pourquoi tu ne m’as jamais dit que tu n’allais pas bien ? Tu m’as fait peur tout à l’heure.

Il voulut esquiver la question en se concentrant sur les contours des nuages, essayant vainement d’y déceler des formes familières, mais ils n’étaient que les deux, assis sur la colline, rien ne le sauverait. Il devait répondre.

- J’sais pas. T’as déjà bien assez de problèmes. T’as pas besoin de moi pour en rajouter.

- T’es aussi important que tout le reste, tu sais ?

Un silence s’installa, ni gênant, ni plaisant. Les deux semblaient être des inconnus qui n’avaient rien à se dire.

- Dan… commença Erato avec hésitation et difficulté. Si vraiment tu veux partir… je n’ai pas le droit de t’en empêcher.

Elle devait retenir les larmes qui menaçaient d’envahir ses yeux et ses joues. Elle n’arrivait et n’arriverait sans doute jamais à accepter le départ de son ami, mais comme elle l’avait dit, elle n’avait pas le droit de l’en empêcher. C’était sa vie, il devait faire ses choix, ce n’était pas à elle de le faire à sa place.

Un petit rire moqueur s’échappa de la gorge de Dan.

- T’es bête… Je vais pas partir. Qu’est-ce que je ferais sans toi, hein ? Seul dans une maison, loin de toi, je vais finir dépressif encore plus vite !

- Tu pourrais trouver une copine, fonder une famille, dans ton propre chez-toi.

- Eeeeh, na, j’suis pas doué pour ça. Je te laisse cette vie-là.

Il n’était pas fait pour avoir la même vie que tous ces autres. Il n’était clairement pas destiné à se marier, fonder une famille, trouver une maison, grimper dans la hiérarchie de son boulot… Il ne savait toujours pas à quoi il était destiné, mais Léonie avait peut-être eu raison sur un point. Il avait encore le temps de trouver. Et peut-être qu’il devait tout simplement rester aux côtés d’Erato et la soutenir dans sa vie de muse. Après tout, c’était un noble destin, qui pouvait lui convenir parfaitement.

- En parlant de ça… Faut que je te dise un truc…

La curiosité piquée, le regard du jeune homme se tourna vers elle, il était à l’écoute.

- T’avais raison quand tu disais que bientôt je t’annoncerai que je suis enceinte… Parce que… voilà, je le suis.

La mine concentrée de Dan s’illumina d’un sourire franc, les yeux étincelants d’émerveillement. Sans même le contrôler, il se leva d’un bond, entraînant avec lui sa meilleure amie qu’il envoya valser dans le ciel, avant de la récupérer et de l’éteindre si fort qu’elle en eut le souffle coupé.

- C’est génial, tu vas être maman ! s’écria-t-il, heureux comme il ne l’avait jamais été. T’entends ça Thalye ?! hurla-t-il au ciel. Tu vas être grand-mère !

- Tu crois qu’elle t’entend ? demanda-t-elle en relevant la tête vers la voûte céleste avec un sourire.

- Bien sûr ! C’est sa colline, si elle est quelque part, c’est bien ici !

- J’aimerais qu’elle soit vraiment ici. Pour m’aider, avec tout ça… La grossesse, le bébé… Ça me flippe, avoua-t-elle.

- J’suis là, moi !

- Ouai, c’est ce que je disais, je préfèrerai qu’elle soit là.

- Tu vas t’en sortir à merveille, la rassura-t-il, ignorant le sarcasme.

- Pas sûre… Regarde comme j’ai foiré avec Icare et Maïa…

- T’as rien foiré du tout, Icare est un bon petit gars et Maïa… eh bien, Maïa est assez grande maintenant pour faire ses propres choix, tu n’y es pour rien.

- Maïa a changé quand elle était encore qu’enfant, lui rappela-t-elle.

- C’est une enfant qui a perdu sa mère très tôt. Crois-moi, t’as fait un boulot remarquable. C'est juste une crise d'ado.

- T’as sans doute raison, concéda-t-elle à demie convaincue, mais elle ne préférait pas continuer à en parler.

Elle n’en avait pas besoin. À chaque fois qu’elle parlait de sa jeune sœur, elle avait toujours l’impression d’aggraver son cas, et ça lui faisait peur. Elle avait peur pour l’adolescente. Et avec son enfant à venir, elle n’avait pas envie d’avoir peur. Elle avait trop de choses auxquelles penser.

- Ludovic est au courant, au fait ?

- Non. Je voulais que tu sois le premier à le savoir, dit-elle.

- Héhé, je sais avant le père, se vanta-t-il en sautillant comme un enfant trop heureux d’avoir fait une nouvelle découverte.

Elle le calma d’un léger coup de coude dans l’abdomen, lui coupant le souffle le temps d’une seconde, suivit d’un rire contagieux. Erato ne s’était jamais sentie aussi bien depuis une éternité et elle était heureuse de rire ainsi à nouveau, accompagnée de son ami de toujours. Si certaines zones restaient dans l’ombre, elle se sentait enfin plus confiante pour leur avenir, à tous.


La génération 5 va finalement arriver les amis, ouaiiii \o/ (enfin, j'ai bien 3/4 chapitres pour meubler avant la naissance, pour vous faire attendre) Mais elle arrive o/ Muse ou garçon ? Les paris sont lancés c: