[angoisse ; négativité]

Après l’incident, nous ne sommes pas retournées au marché de Noël. Trop chamboulée par ma crise d’angoisse, j’ai préféré rentrer, et elle a insisté pour m’accompagner. C’est à ce moment-là que je lui ai demandé pourquoi elle essayait de devenir amie avec moi, et pas avec quelqu’un d’autre de l’atelier. Après tout, elle discute toujours avec entrain avec eux, lors des pauses, tandis que je suis la fille froide et blasée qui la forme et l’énerve, parce que je veux qu’on m’appelle Pol et pas Paule, et que c’est pareil, dans le fond. Quelque chose a vraiment changé, hier, quand j’ai craqué. Aussi étrange que ça puisse paraître, il semblerait que la musique nous ait rapprochées. Merde alors.

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Elle a été surprise. Je crois qu’elle ne s’attendait pas à une question pareille. Je comprends, un peu. Les questions que je pose sont souvent étranges, parce que je ne comprends pas comment les gens normaux fonctionnent. Alors je pose des questions sur des choses normales.

Elle a haussé les épaules. Puis elle a dit :

- Je sais pas. Tu n’as pas l’air aussi méchante que tu en as l’air. Et puis les autres sont terriblement ennuyants.

Quand j’y repense, je me demande si je n’ai pas mal entendu, si mes souvenirs ne modifient pas ses paroles. Avant de me rappeler que mes souvenirs ne se modifient jamais, parce que je n’oublie jamais rien.

Je me souviens n’avoir rien répondu. Je n’ai pas su quoi dire, encore une fois. Puis elle est partie, quand je suis arrivée au pied de mon immeuble. Je ne voulais qu’elle monte chez moi. Même Nelly n’est jamais venue chez moi. C’est trop personnel.

Je repense à ce sourire qu’elle m’a adressé. Le temps d’un temps, j’ai existé pour quelqu’un. C’était des lèvres expressément tirées en un sourire pour moi.

Hahaha.

Non. Pas toi.

En plus de cinq ans sans nouvelles de ma mère, tous mes démons ont fini par s’effacer, petit à petit. Je n’ai jamais cessé d’être dépressive et autodestructrice, mais il y avait comme un poids qui avait disparu, et ça allait mieux. Je me suis créé une routine des plus monotones, je gardais mon esprit occupé, soit par le travail, soit par l’alcool et j’arrivais à tenir éloignées ces choses qui m’ont dénigrée, m’ont rabaissée, m’ont détruite, quand j’étais au plus faible de mon état psychologique.

J’avais réussi à les tuer.

Elle est mignonne cette fille. Je me demande ce qu’elle te trouve.

- Qu’est-ce que tu fous là ? T’étais morte !

Ha ! Moi, morte ? Hahaha. Je ne suis jamais morte, Pol. Pas tant que toi, tu es en vie.

Je ferme les yeux, fort, trop fort, tellement que ça me fait mal, mais je ne cède pas, je les garde fermer, à tout prix. Si je les ouvre…

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Coucou !

Je ne sursaute même pas à cette vision. J’ai simplement envie de pleurer. Cinq ans que je n’ai pas vu ce visage nébuleux, sans traits, seulement un sourire indistinct, terrifiant, qui se moque de moi, cinq ans qu'il ne m’a pas hantée, et le revoilà. Il n’a même pas d’yeux pour se battre du regard. Ce n’est qu’un trou noir qui ne fait que de m’aspirer vers ma perte.

Tu as changé la couleur de tes cheveux, dis-moi. Sympa le mélange vert et rose.

- T’as pas changé, je réponds.

Evidemment qu’elle n’a pas changée, elle n’est pas réelle. Elle n’est que la représentation de mes peurs et mes angoisses. Elle est mon fantôme. Mon démon.

Merci du compliment. Toi non plus, tu n’as pas changé, à part ça. Oh si, un nouveau piercing ? Il ne te va pas bien. Tu n’as jamais été une rebelle, tu devrais arrêter d’essayer.

- Ta gueule.

Alors, c’est qui cette fille ?

Je l’ignore, me concentre sur le livre que je suis en train de lire. Enfin, que j’essaye de lire. Elle finira par disparaître. Elle n’est pas réelle. Elle n’est là uniquement parce que je réfléchis trop. Concentre-toi, concentre-toi, concentre-toi.

Oh zut, ça ne fonctionne pas, hein ?

Merde.

À ton avis, pourquoi je suis de retour ? Non, c’est une vraie question, tu sais, je n’en sais rien, moi, je contrôle rien. C’est de ta faute, si je suis là.

Je ne dois pas lui répondre. Je dois l’ignorer.

Oh, Pol, sérieux ? Je sais que tu crois que je suis un fantôme, mais je n’en suis pas un, tu me vois parfaitement, pas la peine de m’ignorer.

Ma mère. C’est à cause de ma mère qu’elle est de retour.

Allez, Pol, réponds. On se voit pas pendant plusieurs années et tu refuses de me parler à mon retour ? C’est vraiment pas poli, ça.

- Va t’en !

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Je ferme les yeux, bouche mes oreilles, hurle, me recroqueville, l’empêche de m’atteindre, je ne veux pas d’elle ici, pas d’elle ici, je ne veux pas replonger là-dedans, je veux que tout redevienne comme avant, je veux retourner à ma routine ennuyante-

Tu ne l’intéresses pas vraiment, elle a pitié.

Elle est moi. Je suis elle. Tout ce qu’elle dit, je l’ai pensé, tout de qu’elle dit, je l’ai dit.

Je ne l’ai jamais réalisé, avant, j’étais trop jeune.

Elle est mon autodestruction. Elle n’est jamais morte. Jamais. Elle a toujours été là, tapie dans l’ombre, attendant le bon moment pour refaire surface. Attendant le retour de ma mère. Quand j’étais adolescente, elle venait me chuchoter dans l’oreille que je ne valais rien, alors que je n’avais rien à me reprocher, que j’étais inutile, laide, sans avenir, que je méritais de crever. C’était moi. Ça a toujours été moi. Je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui. Comment ai-je pu être aussi stupide ?

Je serai toujours là, Pol. Après tout. Je suis toi.

J’éclate en sanglots. Quand j’ouvre les yeux à nouveau, elle a disparu.

Elle reviendra.

Elle est moi. Tant que je vivrai, elle aussi.


Faites un câlin à Pol s'il vous plaît ;;

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