Juin

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Depuis plusieurs jours, depuis la terrasse de son petit chalet, Ellie pouvait voir une nouvelle étoile qui s’allumait à la tombée de la nuit, comme les autres. Sauf que celle-ci était différente des autres, Ellie le savait. Celle-ci ne nageait pas comme ses semblables dans le grand océan nocturne. Elle, elle se trouvait encore sur terre, et avait grimpé au sommet d’une montagne en espérant pouvoir sauter et rejoindre les siennes.

Chaque soir, la jeune fille allait l’observer pendant de longues minutes, se demandant qui était à l’origine de cette lumière qui scintillait, combattant seule les ténèbres qui l’entouraient. Elle était toujours au même endroit, sur la crête d’une petite montagne qui ne devait pas être à plus de 2 300 mètres d’altitude, et restait totalement immobile. Ellie avait fouillé dans sa mémoire en espérant se souvenir s’il y avait là un refuge ou non, mais rien ne lui venait. Les montagnes en face de chez elle étaient celles que la jeune fille connaissait le moins. Et pour cause, elle ne prenait jamais vraiment la peine de traverser la ville pour y aller. Elle préférait de loin les montagnes qui s’élevaient derrière chez elle.

L’année scolaire touchait à sa fin. Il ne restait plus qu’une semaine avant la semaine de révisons, puis celle d’examens. Ellie n’avait pas commencé à réviser, mais tout ce qui occupait son esprit ces jours-là était la lumière en haut de la montagne. Elle en rêvait la nuit, levait les yeux vers elle le jour, espérant apercevoir quelque chose, mais rien, c’était beaucoup trop haut et trop loin pour qu’elle puisse distinguer la moindre chose.

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- Ellie, es-tu avec moi ?

- De ?

Elle détacha de force son regard de la montagne pour faire face à Gustave, qui agitait bêtement sa main devant le visage de son amie.

- Je disais qu’on pouvait aller au lac ce week-end, histoire d’en profiter un peu avant les révisions et les exams. Léane et Romain sont chauds, et toi ?

- Non… répondit-elle sans hésiter, les yeux de nouveau rivés vers le sommet de la montagne.

Gustave s’étrangla. Il était persuadé qu’elle dirait oui !

- Pourquoi ?!

- Parce que ce week-end, je monte là-haut.

Elle désigna l’endroit qu’elle ne quittait pas des yeux. Le jeune homme suivit son doigt.

- Tu veux marcher jusqu’à l’Olympe ? Pourquoi ?

- Parce que depuis plusieurs jours, il y a une lumière chaque nuit et que je veux savoir ce que c’est, répondit-elle, déterminée.

- Et tu peux pas faire ça un autre jour ? Y’aura tout le monde ! Allez, Ellie, sois cool ! On va au lac samedi et tu vas marcher dimanche, ça te va ? Il fera beau tout le week-end, j’ai vérifié !

Après mure hésitation, la jeune fille accepta finalement. Elle pouvait bien contenir sa curiosité une journée de plus, après tout. La sonnerie retentit et elle et son ami se séparèrent pour retourner dans leur salle de classe respective. Ellie détestait les derniers jours de cours. Elle avait toujours l’impression de venir pour rien, et d’être prise pour une enfant. Au programme, ce n’était que jeux de société, de cartes, gribouillages sur le tableau, ou films. Rien de bien intéressant, alors que la montagne attendait, sortie de l’hiver, qu’on la découvre de nouveau et qu’on parcoure ses sentiers. Mais jamais Mina n’accepterait que sa fille rate les cours, même si ce n’en étaient pas vraiment. L’école était l’école, sécher était proscrit.

Ce cours-là, un quart de la classe s’était regroupé pour faire un immense jeu de jungle hurry et les hurlements de frustration, ainsi que les bruits que faisaient les mouvements brusques, emplissaient la salle toutes les trente secondes environ quand, enfin, deux cartes étaient similaires ou presque et qu’on se ruait sur le totem au milieu pour l’attraper le premier. Ellie et Judy jouait plus tranquillement au rami. C’était Judy qui avait appris à son amie comment jouer à ce jeu, mais la jeune rousse faisait abstraction de quelconque stratégie, jouait sans réfléchir à ses mouvements et finissait toujours par se faire battre à plate couture.

- Tu devrais garder au maximum tes cartes, tu y arriverais mieux, lui conseilla la blonde.

- Et toi, tu devrais aller parler à Tarik, rétorqua Ellie d’un ton neutre, avant de réorganiser ses cartes comme si de rien était.

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Son amie rougit dans la seconde, s’étrangla, bafouilla.

- De… de quoi tu parles ? parvint-elle à balbutier.

- Joue pas l’innocente, je suis peut-être concentrée sur mon jeu, je vois très bien que tu regardes vachement dans sa direction, expliqua Ellie tout en déposant une suite sur la table, ne suivant pas le précédent conseil de Judy. À toi.

La jeune blonde secoua la tête, se reconcentra sur ses cartes. Ellie avait raison, elle regardait beaucoup dans la direction du jeune homme, mais comment s’en empêcher ? Il était vraiment très beau, avec sa peau basanée, ses cheveux noirs constamment mal coiffés, ses yeux d’un bleu limpide dans lesquels elle n’avait qu’une envie, plonger dedans. Mais Tarik était beaucoup trop bien pour elle, la fille un peu timide et invisible de la classe, ni belle, ni laide, avec des cheveux blonds banals, et des yeux d’une couleur inintéressante. Tarik était l’amuseur de la classe, parlait à tout le monde, et tout le monde lui parlait en retour, tandis que elle, seule Ellie venait lui tenir compagnie. Non, elle n’avait absolument aucune chance avec Tarik, d’autant plus qu’il était extrêmement convoité, presque toutes les filles qui le connaissaient avait un crush sur lui. Mais pour Judy, c’était devenu plus qu’une simple attirance. Elle en était amoureuse.

- Et puis… je sais que tu as un crush sur lui, tu me l’as déjà dit y’a plusieurs mois, banane, ajouta Ellie.

- Mais jamais je n’oserais aller lui parler… Il va me prendre pour une folle. Je veux pas me prendre de râteau.

- Au moins, si tu te prends un râteau, tu seras fixée, et tu arrêteras de te torturer l’esprit.

La bouche d’Ellie se tordit en un rictus. Ce qu’elle venait de dire était vraiment une chose insensible à dire à une personne amoureuse. Elle devenait beaucoup trop comme Léane à son goût. Elle devait vraiment faire plus attention à ce qu’elle disait et à qui. Car avec certaines personnes peu préparées, cela pouvait mal passer, ou carrément pas passer du tout.

- Si tu veux, je vais lui parler à ta place, proposa-t-elle pour se rattraper.

- Quoi, non ! hurla immédiatement Judy, et plusieurs personnes se retournèrent sur elle pour voir ce qu’il se passait, avant de reprendre leurs activités. Non, répéta-t-elle plus doucement. S’il-te-plaît, Ellie, ne fais pas ça !

- Pourquoi pas ? Il ne va peut-être pas dire non !

- Il ne sait même pas que j’existe !

- Comme ça il saura ! rétorqua Ellie.

- S’il-te-plait, non !

Il fallait pour Judy un moyen de convaincre son amie de ne rien dire, car elle savait que quand elle avait une idée en tête, elle allait jusqu’au bout de cette même idée.

Ellie déposa ses cartes, face contre la table, pour ne pas Judy voit son jeu, puis se pencha vers cette dernière, comme pour lui confesser quelque chose.

- Tu vas le regretter, si tu ne dis rien, tu le sais, ça ? lui demanda-t-elle sérieusement.

- Je sais. Mais ça ne sert à rien, l’an prochain il va partir faire des études en ville, tandis que j’irai étudier loin pour me spécialiser dans les chevaux, avant de revenir ici. Ça ne sert à rien.

À ça, Ellie ne put vraiment répliquer, elle qui avait quitté son petit-ami pour cette raison similaire qui était la vie. Les chemins se séparaient, une fois l’école finie. C’était un immense tournant, dans une vie, et tous partaient dans des directions différentes. Seuls quelques rares chanceux restaient amis avec leurs amis du lycée, ou restaient en couple. Pour le reste, ils tenaient un an ou deux, voire trois, avant de se faire une raison. Ellie n’avait même pas tenu un an.

- Tu trouveras quelqu’un, quelqu’un pour qui te ne seras pas invisible. Et qui aimera les chevaux, tant qu’à faire, conclut la jeune rousse en reprenant son jeu, le triant de nouveau comme si de rien était.

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La blonde lança un dernier regard qui voulait se remplir de larmes, qu’elle refoula néanmoins, vers celui pour qui ses sentiments étaient si forts. Elle devait se faire une raison. Jamais il n’accepterait, et quand bien même, leurs chemins seraient trop vite séparés. Ce n’était pas la peine de s’infliger une telle souffrance.

Elle déposa son jeu entier, rangé en série, gagnant la partie d’un coup, et Ellie balança ses cartes sur la table de frustration. La sonnerie retentit. Le lycée serait bientôt fini pour eux tous. Leur vie s’apprêtait à être changée à jamais.