- Ok, alors qu’est-ce que j’ai le droit de faire et surtout, qu’est-ce que je ne dois surtout pas faire ?

Allongées sur le matelas gonflable, elle me regarde avec douceur et compréhension. Elle cherche à savoir, à tout comprendre parfaitement, et à m’aider à me sentir bien. Je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire pour mériter une telle fille. Peut-être que je ne la mérite pas, tout simplement.

Avec appréhension, j’essaye de lui expliquer que j’ai toujours été extrêmement mal-à-l’aise avec tout ce qui touchait au sexe. Je lui raconte comment j’ai découvert ce que je suis. Lui donne des instructions. Je déteste ça. Rien que d’en parler, je me sens mal. Et terriblement gênée. Comment les gens font-ils pour parler de ça librement ? Et pire, le faire ? J’ai conscience qu’ils ne sont pas comme moi, mais j’ai du mal à comprendre.

- Les caresses ? elle demande.

- Ça va. Mais pas vers… tu vois ?

Je ne peux vraiment pas en parler. Je n’ai qu’une envie, c’est d’en finir avec cette conversation et aller me coucher. Je suis épuisée.

Quand elle n’a plus de questions, elle passe son bras autour de moi et se rapproche, commence à caresser le dessous de mes seins. Je peux sentir son souffle sur ma joue. Je peux même sentir son regard chercher le mien.

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- Pourquoi tu ne m’as rien dit avant ?

Je soupire.

Parce que j’avais peur.

Elle va me trouver stupide.

- Parce que j’avais peur.

- De quoi ?

Elle n’a même pas ri.

- Que tu t’en ailles. Je veux dire… je rajoute avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit. Je sais que c’est important, dans un couple et…

- C’est faux, elle me coupe.

Je tourne la tête vers elle. Tombe directement dans le puits sans fond de ses yeux.

- Enfin, non, c’est important, je mentirais si je disais que ce n’était pas important pour moi, mais le plus important encore, c’est que chacune de nous se sente bien.

- Mais dans ce cas, c’est toi qui te sentiras mal. C’est égoïste.

- Pol, je n’entre pas dans de telles angoisses si je ne le fais pas. Je serais bien plus qu’égoïste si je te forçais.

Où était cette fille quand j’avais dix-sept ans ? Quand j’avais besoin de me sentir aimée et comprise ? Où étais-tu, Luana ?

- Est-ce que j’ai le droit de t’initier ? Petit à petit ? elle demande d’une faible voix fatiguée.

Elle enfonce son visage dans le creux de mon cou, s’installe confortablement, prête à s’endormir là, sous les étoiles, comme elle l’avait prévu.

- On verra, je souffle.

Mais elle dort déjà.

 

Je pensais que ce serait plus compliqué de la regarder en face, le lendemain, mais en réalité, c’est comme avant. Rien n’a changé après cette nuit où elle a découvert mon asexualité. Les choses ne sont pas embarrassantes, et vraiment, rien n’a changé. Elle s’est réveillée bien avant moi et a préparé le café, comme elle le faisait depuis quelques jours. C’est notre routine. Le matin et le soir, ce sont les deux seuls moments où l’on sen ’accorde une. Le reste, c’est à nous d’improviser.

Nous n’avons toujours pas de destination. J’aimerais aller jusqu’aux montagnes de mon enfance, mais c’est vraiment très loin et on a encore le temps d’avant d’y arriver. Sauf si on décide de rouler toute la journée. Mais tout l’aspect du road-trip perdrait son sens. On est là pour découvrir un maximum de choses, pour s’arrêter, se balader, prendre notre temps. On ne roule généralement pas plus de deux heures par jour, en vérité.

Luana, elle, ne veut aller nulle part en particulier. Ne pas avoir de destination est la meilleure destination, selon elle. Je suis plutôt d’accord. Mais les montagnes me manquent vraiment.

En fait, elle aimerait aller quelque part, mais elle ne le peut pas. Pas en voiture. Mais un jour, on ira, je lui ai promis. Quand on en aura marre d’être sur les routes, on prendre un avion, jusqu’à son île natale, et on ne la quittera plus.

Parfois, dans la voiture, en conduisant, elle se met à chantonner des airs et ça ne me dérange pas. Ce n’est pas assez fort pour que les couleurs apparaissent, de toute façon. Alors je la regarde du coin de l’œil et souris. Je ne peux même pas chantonner avec elle. Je ne connais aucune chanson. Enfin, pas celles qu’elle connait, dans tous les cas.

Souvent, le soir, elle s’installe tout contre la voiture, un coussin dans le dos, et elle dessine, un casque sur les oreilles. Elle aimerait le retirer, pouvoir écouter et sa musique et la nature en même temps, mais elle sait que je ne le supporterais pas. J’essaye de ne pas me sentir égoïste, parce qu’elle m’a dit de ne surtout pas me sentir égoïste, mais ce n’est pas si simple. J’ai l’impression de l’empêcher de profiter à fond de l’expérience. Après tout, pouvoir s’adonner à sa passion dans un tel environnement doit être incroyable. Mais elle, elle est obligée de porter un casque qui semble trop grand pour sa tête d’enfant, par ma faute.

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Luana, elle dessine bien. Incroyablement bien, même. Et elle sait tout dessiner. Les personnages, les arrière-plans, les paysages. Son rêve serait de créer une bande-dessinée, elle a déjà l’histoire, elle gribouille des tas de croquis des personnages, elle les connait par cœur et peut m’en parler pendant des heures. J’adore l’écouter parler de ses projets. Elle en a tellement, elle est tellement passionnée, c’est magnifique. Ses yeux qui brillent d’une étincelle enthousiaste, ses lèvres qui s’étirent en un sourire radieux. Ce n’est pas vraiment une histoire palpitante, remplie d’action et d’innombrables péripéties, juste la simple histoire d’amour de deux filles qui se rencontrent sur la plage. Je dois avouer que j’ai hâte de voir ça. La plupart des soirs, je viens m’asseoir près d’elle, pose ma tête contre son épaule et observe ses mains expertes. En si peu de temps, elle transforme une page blanche en une œuvre d’art. Elle ajoutera de la couleur par ordinateur, elle dit, le jour où notre road trip s’arrêtera. J’ai hâte de voir ça sans avoir hâte.

Et elle chantonne, doucement, elle extériorise ce qu’elle entend, et ça a l’air beau. Une légère mélodie, calme et reposante, elle balance lentement sa tête d’avant en arrière, un sourire se dessine sur ses lèvres quand elle parvient à former le trait qu’elle voulait. Totalement transportée par sa musique, elle ne m’entend pas quand je demande :

- Je peux écouter ?

Ou peut-être pense-t-elle l’avoir rêvé. J’ai moi-même l’impression de l’avoir rêvé.

Elle tire son casque en arrière, dévoile une oreille qu’elle tend vers moi.

- Excuse-moi, tu as dit quoi ? elle demande sans sarcasme, car elle n’a vraiment pas entendu.

- Je peux écouter ? je répète alors, plus sûre de moi.

Elle est étonnée, je sens son regard me questionner, ses sourcils se froncent, mais elle sourit. Je me demande depuis combien de temps elle n’attend que ça. Pouvoir me faire découvrir la musique qu’elle aime. Je sais que c’est quelque chose d’important, pour les gens. Parce que la musique occupe énormément de place dans leurs vies. J’ai l’impression de la priver de tant de choses.

- Tu veux vraiment écouter ?

Je hoche la tête. Je comprends sa surprise. Les seules fois où elle m’a vue avec de la musique, les choses s’étaient plutôt mal passées. Mais en réalité, je ne me mets pas dans de tels états à chaque fois. Souvent ça me dérange, j’ai envie de fermer les yeux pour faire disparaître les points qui dansent dans mon champ de vision, quand bien même ça ne sert à rien, alors je me bouche les oreilles et m’éloigne, mais j’ai su apprendre à me contrôler.

Sauf quand il s’agit de la musique de ma mère.

Je sais la reconnaître immédiatement. Il y a quelque chose dans son jeu qui fait qu’elle se démarque instantanément des autres violonistes. C’est sans doute pour cette raison qu’elle est la muse de la musique. Si elle était comme tous les autres, elle serait alors qu’une humaine normale. C’est comme moi, je peux me souvenir comme une personne hypermnésique, mais en beaucoup plus développé. Je doute que les autres hypermnésiques se souviennent de leur naissance. Moi oui. Toujours est-il que je sais reconnaître la musique d’Euterpe dès la première note et que les conséquences ne sont jamais très belles à voir.

- Je suis sûre qu’elle va te plaire, en plus, ajoute Luana.

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Je n’en serais pas si sûre, mais j’ai vraiment envie d’essayer. J’ai envie de faire un effort, pour elle. Elle en fait tellement pour moi.

Elle retire son casque et le pose dans l’herbe à ses côtés. La musique s’est éteinte, alors elle en profite pour la remettre du début.

[Kids will be skeletons]

Il faut quelques secondes pour que les premières taches colorées apparaissent. Une première vers la droite, pale et orangée, elle apparait, timide, mais ne disparait pas vraiment quand la deuxième, d’un vert tout aussi pale, arrive vers la gauche, et elle non plus ne disparait pas vraiment quand survient la troisième, sombre et bleue, non loin de la deuxième. Ces trois couleurs ne partent pas, elles restent ainsi, seule leur intensité se modifie. Parfois, la note qui leur est associée est si faible qu’elles s’effacent presque, mais c’est seulement pour revenir, plus éclatantes que jamais. Orange, vert, bleu, orange, vert, bleu, encore et encore, en rythme, accompagnées de tas d’autres couleurs. La musique s’intensifie. Il y a de la couleur partout. Et pour la première fois depuis longtemps, je trouve ça beau.

Je redeviens un instant cette enfant qui s’amusaient de voir ces points colorés danser devant ses yeux. Parce que Luana est là. Parce que c’est beau.

- Qu’est-ce que tu vois ? demande Luana.

- Un coucher de soleil.

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Orange, vert, bleu. Le soleil s’approche de l’eau calme, pour y disparaître. Je n’ai jamais ressenti ça avec la musique. Elle ne m’a jamais transportée nulle part. Elle ne m’a jamais apaisée. Mais cette musique, elle… elle est apaisante.

- Tu aimes bien ?

Je hoche la tête.

Je ne pensais pas que la musique pouvait être aussi belle.