Le lever de soleil vers lequel nous roulions se trouvait sous une épaisse couche de nuages. Aujourd’hui, trois jours après notre départ, la pluie cesse enfin et le ciel est de nouveau bleu. L’été est là. Enfin, pas vraiment, ce n’est que le début du mois de juin, l’été n’arrivera officiellement qu’à la fin du mois. Luana a ressorti ses robes. Elle s’amuse à tourner sur elle-même avec, les fait voltiger. Elle est vraiment belle et j’ai peur. Je ne comprends toujours pas ce qu’elle fait là, avec moi. Pourquoi elle me regarde et me sourit, pourquoi elle m’embrasse, pourquoi elle vient se coller contre moi la nuit. J’ai peur de ce qu’elle risque d’apprendre sur moi, j’ai peur de sa réaction, j’ai peur qu’elle s’en aille. D’autres s’en sont allées en le découvrant. Elle fera sans doute pareil.

Puisque le ciel est de nouveau dégagé, elle a décidé de trouver le meilleur endroit pour s’installer pour la nuit. Elle veut dormir à la belle étoile.

- Les étoiles me manquent, elle ajoute. On ne les voit pas trop à Bridgeport, malheureusement.

Je me suis fait la même réflexion quelques jours plus tôt sur la plage de Sunset Valley.

Principalement, c’est elle qui conduit. Apparemment, j’ai le permis, mais je n’ai pas eu de volant dans les mains depuis tellement d’années que je suis quasiment sûre qu’il n’est plus représentatif de mes capacités. Luana a absolument tenu à me faire essayer tout de même, mais j’étais si mal à l’aise qu’elle a finalement abandonné l’idée. Peut-être une fois prochaine, mais pas maintenant. Je ne suis pas du tout prête.

Et puis, j’aime bien quand elle conduit. J’appuie mon coude contre la vitre et je l’observe du coin de l’œil. J’ai remarqué un tic qu’elle a quand elle se concentre. De temps à autre, elle sort très légèrement sa langue pour s’humecter la lèvre inférieure. Elle le fait sans s’en rendre compte. Elle le faisait déjà à l’usine, maintenant que j’y pense.

En parlant de l’usine, ils n’ont pas arrêté de nous appeler, depuis lundi. Nous n’avions pas prévenu de notre absence. Luana s’est sentie mal à ce propos, après tout, avec deux employées qui quittaient soudainement leur poste, l’atelier allait avoir du mal à assurer sa production pendant quelques jours, mais j’ai su la convaincre que non. Il y a bien assez de précarité et de gens prêts à tout pour un travail, même d’une journée, à Bridgeport qu’ils n’auraient pas de mal à nous remplacer. [ne faites pas ça chez vous les enfants, vous pouvez être très dans la merde]

Nous roulons presque toute la journée, sans pour autant aller très loin. Luana veut profiter au maximum de l’expérience alors elle roule tranquillement, s’arrête régulièrement, pour prendre en photo un paysage qu’elle trouve joli, ou s’amuse à prendre des petites routes qui nous éloignent un peu des routes qui vont quelque part mais qui nous amènent dans des culs de sac parfois magnifiques, comme cette petite crique près de la mer où se déverse l’eau d’une cascade glacée.

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- Ce n’est pas aussi beau que les plages de chez moi, dit-elle.

Je dirais que c’est une beauté différente. Elle m’a montré des photos de chez elle et je dois avouer qu’effectivement, c’est magnifique. Cette eau turquoise, ce sable fin, si clair qu’il parait blanc, ces palmiers qui semblent crouler sous le poids des noix de coco tant ils sont courbés. Elle vivait dans une véritable carte postale.

- Mais bien sûr, ce ne sont que les plus beaux coins, ce n’est pas si paradisiaque, m’a-t-elle prévenue.

Et j’ai bien voulu la croire. C’est pareil partout. De loin, de l’extérieur, les choses paraissent belles, splendides, on a envie d’y vivre, et puis la réalité nous rattrape vite, quand on s’enfonce dans les profondeurs du lieu. J’en ai fait l’expérience à Bridgeport quand j’y suis arrivée, il y a huit ans de ça. Ça paraissait incroyable, tous ces gratte-ciels et cette vie nocturne, ça changeait de la monotonie de Monte Vista et son paysage agricole. Toujours se méfier des endroits qui semblent géniaux. Rien n’est génial dans cette vie.

Elle décide néanmoins que ce sera à côté de cette crique à la cascade glacée qu’on passera la nuit. C’est un bon choix, alors j’approuve. Il n’y a personne aux alentours, et la route est trop perdue pour qu’on soit embêtées.

La tente se monte de plus en plus facilement chaque soir. L’organisation commence à devenir elle-même organisée. Luana s’occupe de planter les sardines, je m’occupe de la structure, puis elle vient poser la toile par-dessus pendant que je vais gonfler le matelas et ainsi de suite. Chacune de nous a sa liste de choses à faire quand vient le soir.

La nourriture est le plus souvent basique, il n’y a pas vraiment la place de faire de la haute gastronomie, mais ce n’est pas comme si j’en faisais souvent quand j’étais dans mon appart. Le plat le plus sophistiqué que j’ai pu faire ces huit dernières années a été du chili con carne. De mauvaise qualité. Et à moitié cramé. Alors des pâtes au réchaud, c’est pile dans mes cordes.

Après avoir avalé notre repas de grande qualité, Luana s’installe dehors et se met à attendre. Elle attend les étoiles. Quand j’étais petite, j’avais un truc pour les étoiles. Comme ma mère, comme ma grand-mère, comme toutes les muses avant moi. Je ne sais pas trop d’où ça vient, cette fascination. Maïa m’emmenait les regarder, parfois, sur une colline, pas loin du phare. Elle me montrait une étoile, celle qui était la plus brillante, d’après elle, et elle me disait que c’était sa mère. Et elle était si innocente que j’acquiesçais, pour lui faire plaisir. Puis je suis partie à Bridgeport et mon truc pour les étoiles est parti. Elles sont belles, les voir me fait plaisir, mais je n’ai plus cette connexion, ce besoin incontrôlable de les regarder.

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Je m’assois à côté d’elle et me mets à attendre, moi aussi. La nuit commence à tomber. Les premières étoiles apparaissent, aussi bien dans le noir de la nuit que celui des yeux de Luana. Ce sont ces derniers que j’observe. J’ai trouvé de nouvelles étoiles qui me fascinent.

- Hé, regarde, la Grande Ourse ! s’écrie-t-elle en pointant du doigt les quelques étoiles qui forment la constellation.

Je relève la tête, suit son doigt, sourit. La Grande Ourse. C’est la première constellation que j’ai appris à reconnaître, comme tout le monde sans doute. C’est la constellation qu’on connait tellement qu’on n’y fait plus attention, mais pas Luana. Ce n’est pas la première fois qu’elle la pointe du doigt en souriant, d’ailleurs. Lors du week-end, bien avant notre soudaine idée de tout quitter, elle l’avait fait aussi. Elle m’avait écoutée parler de ma mère, puis ensuite, elle avait levé les yeux vers le ciel et désigné la fameuse constellation.

- Pourquoi tu es aussi heureuse à chaque fois que tu vois la Grande Ourse ? je demande. Il y a tellement d’autres constellations plus intéressantes.

- Elle est simple à reconnaître. Alors c’est comme une vieille connaissance, un visage connu parmi ceux de milliers d’inconnus. Et puis… moi, elle me suffit.

Elle me sourit. Il y a tellement d’autres constellations plus belles, plus intéressantes, mais elle aime la Grande Ourse.

Il y a tellement d’autres gens mieux que moi. Est-ce que je lui suffis aussi, telle ces sept étoiles ?

Elle se penche vers moi et m’embrasse. Doucement d’abord, puis ses baisers se font de plus en plus pressants, elle enroule ses bras autour de ma taille, ses mains commencent à se balader dans mon dos, je frissonne quand ses longs doigts froids glissent le long de mon échine, mais je ne romps pas le baiser. Mon cœur se met à battre plus vite, mes joues à chauffer, mes mains à trembler.

C’est le moment, n’est-ce pas, Polly ?

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Nous basculons dans l’herbe. Mon ventre commence à se tordre, mon souffle se fait court, j’essaye de ralentir la cadence, mais Luana embrasse maintenant mon cou, une de ses mains trouve mon ventre, commence à remonter, je suis partagée, mon cœur bat trop vite, c’est pas désagréable, mais mes dents se serrent néanmoins, je ne suis pas à l’aise. Je souhaite secrètement qu’elle en reste là, qu’elle ne descende pas, qu’elle viendra se rouler contre moi et qu’on dorme là, sous les étoiles, mais ce n’est pas comme ça que sont les gens normaux, les gens normaux…

Sa main essaye de briser la barrière que forme mon short. C’est ce que font les gens normaux. Je ne suis pas normale.

Elle va partir, tu sais ?

Non, tais-toi.

- Stop ! je hurle en me dégageant brutalement.

Merde merde merde, pourquoi aujourd’hui, pourquoi aussi tôt, je n’ai pas envie que les choses changent maintenant, je me sentais si bien là, avec elle, je ne veux pas qu’elle s’en aille, je ne veux pas, je ne veux pas, je…

- Pol ?

Je me rends soudainement compte que je respire fort, vite, recroquevillée sur moi-même, la tête entre mes mains, comme lorsque je craque, et qu’elle doit sûrement être inquiète. Mais je n’ose pas me retourner, je n’ose pas rencontrer son regard, je n’ose pas parler.

- Pol, j’ai fait quelque chose qui fallait pas ?

Je ne veux pas en parler, je ne veux pas parler de ça, tout, mais pas de ça, pourquoi est-ce que je dois toujours finir par parler de ça et tout faire foirer ?

Je suppose que je peux lui dire au revoir ? Dommage, elle était vraiment mignonne. Mais personne ne veut de ce que tu es, Pol, tu devrais le savoir.

Tais-toi !

- Pol ?

Elle pose sa main sur mon épaule. J’ai envie de la rejeter mais je n’y parviens pas. Je veux sa main sur mon épaule. Je veux de son contact chaleureux, je veux qu’elle me touche doucement comme ça. Pourquoi ai-je toujours des envies contraires ?

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- Hey, je suis désolée, je… je me suis peut-être un peu emportée ?

- Non, c’est moi, je réussis à dire.

Je réprime un sanglot, mais le suivant ne me laisse pas le temps d’agir.

- Hey, pourquoi est-ce que tu pleures ?

Son visage est tordu par l’inquiétude et je m’en veux de lui faire peur ainsi, alors qu’il n’y a rien, juste moi et mon incapacité à être comme tout le monde.

- Parce que je savais que ce jour arriverait, je peine à dire.

- Quel jour ?

Je ne réponds pas, trop concentrée sur mon souffle, mon angoisse, mon être entier qui part de nouveau en vrille. Elle se rapproche et passe un bras derrière mon dos, pose sa tête contre mon épaule, calme et douce.

- On peut prendre tout le temps qu’il te faut, tu sais ? dit-elle finalement après un court silence.

Je soupire.

- Ça ne sera pas assez…

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

C’est plus simple de lui parler, maintenant qu’elle ne me regarde plus. Elle regarde à nouveau les étoiles et je fais de même.

- Je suis asexuelle. Et du type extrême.

Elle relève sa tête, cherche mon regard, mais je le garde levé vers le ciel. Je suppose que ça y est. Que c’est la fin. Je me souviens de cette fille, celle avec qui j’ai découvert cette partie de moi. Comme Luana, elle avait cherché à aller plus loin, comme avec Luana, je l’avais soudainement repoussée. J’ai fait des recherches, découvert l’asexualité, et je lui en ai fait part, soulagée de savoir ce qui n’allait pas chez moi.

Mais elle était partie. Elle avait été mon amie pendant plus de trois ans, notre relation s’était construite petit à petit, jamais je n’avais été aussi proche de quelqu’un, et elle était quand même partie. Pareille pour la suivante. Pareille pour ces filles rencontrées en soirée. Je ne cherchais qu’une personne avec qui m’endormir. Qu’un contact. Rien de plus.

Mais elles veulent toutes plus. Mais moi, je ne peux pas. J’en suis incapable.

J’attends la réponse de Luana, le cœur battant. J’ai abandonné l’idée d’être en couple pendant des années, j’ai arrêté de chercher à draguer, à tomber amoureuse et j’aurais dû continuer dans ce sens, mais je n’ai pas su résister. Pas avec elle.

- D’accord, elle dit finalement.

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Elle repose sa tête sur mon épaule et la Grande Ourse au-dessus de nous nous observe, silencieuse.


Luana c'est la meuf parfaite, je la veux en vrai dans ma vie :(

Bon, et voilà, l'asexualité de Pol est dévoilée et je suis ultra heureuse, parce que c'est un sujet qui me tient énormément à coeur et qu'on n'a pas l'habitude de voir dans les fictions.

Et juste un friendly reminder, l'asexualité c'est pas être repoussé.e par le sexe, c'est simplement n'avoir aucune attirance sexuelle. Certains aces peuvent être sex repulsed comme Pol, d'autres non, tous les aces sont différents \o/

Kiss