- Nooooon, Romain, t’es vraiment nul ! Ils ont pas de billard dans les îles ?! s’emporta Léane après la deuxième défaite de leur groupe à cause d’un coup raté par le jeune homme, et c’était connu, Léane détestait perdre, surtout quand ce n’était pas sa faute.

Agacée, elle rangea sa queue avec violence, et s’écroula sur un canapé, les bras croisés, une moue déformant son visage.

Screenshot-34

- Boude pas, ma petite Léane, ça te rend encore plus laide.

- Ta gueule !

Sans la rendre laide, bouder ne rendait pas la jeune fille plus jolie. Elle avait un visage particulier, avec un menton et un nez trop longs, de grands yeux et une bouche néanmoins bien dessinée, mais on ne pouvait pas la qualifier de laide. Elle pouvait être belle aux yeux de certains et trop particulière aux yeux d’autres. Mais pas laide.

La faim se fit finalement ressentir dans le ventre des jeunes adultes, et ils hélèrent Vincent pour lui commander des croques-monsieur.

- Je vais aux toilettes en attendant, dit alors Ellie en se levant.

- Nooon, Ellie, ne m’abandonne pas, ne me laisse pas avec eux ! se lamenta l’autre fille du groupe.

La jeune rousse porta sa main à ses lèvres et lui envoya un baiser d’adieu, lui murmurant de rassembler son courage pour cette terrible épreuve, avant de se diriger vers les toilettes avec un sourire amusé.

Alors qu’elle portait sa main pour ouvrir la porte, cette dernière s’ouvrit soudainement, laissant apparaître une fille, un peu plus âgée qu’Ellie, qui lui fonça dedans, pas assez rapide pour l’éviter.

- Excusez-moi, je ne vous avais pas vue, désolée, bafouilla l’inconnue, gênée, avant de se décaler et de reprendre sa route.

La vie reprit son cours pour Ellie aussi et quand elle retourna à sa table, elle avait oublié l’inconnue.

 

Il avait neigé la plus grande partie de la nuit, tellement que le lendemain matin, Ellie ne put ouvrir la porte de chez elle, bloquée par la masse de neige accumulée devant. Refusant l’idée de passer la journée à l’intérieur à attendre que les faibles rayons du soleil d’hiver daignent faire fondre la neige, elle enfila ses bottes, s’empara de son sac, ouvrit la fenêtre de sa chambre, passa une jambe, puis l’autre, et atterrit dans plus de cinquante centimètres de neige fraîche. Elle referma la fenêtre au maximum qu’elle le put, pour que le froid ne rentre pas trop dans la maison, au risque de déclencher une nouvelle dispute avec sa mère, et elle s’enfonça dans la forêt qui juxtaposait sa maison. Le temps d’un instant, elle envisagea l’idée de déneiger la porte, pour que sa mère et son frère puissent sortir s’il leur en prenait l’envie, puis elle se ravisa. Ils n’avaient qu’à se débrouiller seuls.

Screenshot-46

La nature était silencieuse. Elle hibernait. La veille, Romain et Gustave s’étaient lancés dans un débat pour désigner quelle montagne était la meilleure entre celle d’été ou celle d’hiver. Gustave, fervent skieur et adorateur de la neige, clamait que rien ne valait la montagne l’hiver, mais Romain, champion de vélo de descente et amateur de parapente, stipulait le contraire. Au final, ce débat avait gâché énormément de salive pour rien, car on n’y trouva aucune issue. Mais si Ellie devait y participer, elle prendrait le parti de Romain. La montagne l’été était beaucoup plus intéressante. L’été, elle chantait.

- Tu entends, Ellie ?

Elle avait beau fermer les yeux, tendre l’oreille, elle n’entendait que le froid de l’hiver, le froid qui gelait tout, jusqu’au temps. Elle soupira.

Le chemin était pénible, elle s’enfonçait à chaque pas dans plusieurs dizaines de centimètres de neige et malgré sa bonne condition physique, elle s’essouffla et s’épuisa rapidement. Finalement, elle atteignit le bout de la forêt. Déterminée, elle redressa son sac à dos sur ses épaules et bloqua son regard sur sa destination.

La montagne s’étendait, enveloppée dans un manteau blanc, devant elle, majestueuse, comme toujours. Elle connaissait ces montagnes par cœur, jusqu’au moindre détail, elle avait déjà vu ce panorama des centaines et des centaines de fois, et pourtant, il lui coupait le souffle à chaque fois.

Elle ne se trouvait pas très haut, seulement mille huit cents mètres d’altitude alors que la montagne derrière elle s’élevait à plus de deux mille sept cents mètres. Elle avait cependant une vue splendide. Elle pouvait voir la vallée suivante, où s’étendait un village montagnard, épargné par les touristes et le ski, et les sommets d’autres chaînes de montagnes. Son père lui avait un jour dit jusqu’où exactement son regard pouvait se porter depuis cet emplacement, mais elle avait maintenant oublié le nom du dernier pic visible.

Le soleil venait à peine de se lever. Il était encore si bas qu’il se trouvait entouré de tous côtés par les montagnes, emprisonné par leur grandeur. Un jour, elle emmènerait Léane ici, à cet endroit précis, à cette heure précise. Cette photo serait l’une de ses plus belles, sans aucun doute.

Ellie sortit de son sac une barre chocolatée, qu’elle engloutit devant la beauté des lieux.

Elle aurait aisément pu rester là tout la journée, si son hyperactivité ne l’enjoignait pas à bouger. Elle remballa ses affaires et s’éloigna de la forêt. La montagne était bien assez vaste pour ne pas prendre le même chemin deux fois. Elle sauta dans la descente, sans peur aucune, atterrit sur les fesses et glissa en hurlant de rire sur plus de cent mètres de dénivelé, et son rire résonna dans toute la vallée. Elle était maintenant trempée, mais qu’importait, elle s’était amusée c’était le plus important.

Épuisée par la neige, elle décida de prendre à gauche, pour retourner vers la ville, sans doute déneigée. Beaucoup de touristes arriveraient encore aujourd’hui, les routes se devaient d’être praticables.

Le silence était palpable, tout le monde dormait encore si loin du centre et ses magasins.

Puis la montagne se mit à chanter. Une mélodie emplissait l’air, pourtant si silencieux quand venait l’hiver.

C’était une belle mélodie, à la fois douce, triste et nostalgique, qui se mouvait dans les courants d’air, se répercutait contre les parois de la montagne, se mariait à la perfection avec la nature immaculée des environs.

La montagne ne chante pas l’hiver.

Elle n’avait jamais eu aussi tort. Après tout, son père ne lui avait jamais dit une chose pareille, elle l’avait juste présumé du silence dans lequel se plongeait la nature quand venaient les premières neiges. Mais son père ne lui avait jamais dit, non, jamais.

- C’est la montagne qui chante.

Elle ne lui avait jamais demandé si la montagne chantait l’hiver. Elle avait la réponse devant elle. Oui. Oui, elle chantait, et son chant était encore plus hypnotique.

Screenshot-51

Elle secoua la tête, reprit ses esprits, chercha la source de ce chant. Ce n’était qu’une fille sur un balcon, un violon contre son oreille, les yeux fermés pour se concentrer et apprécier la musique qu’elle créait. Ellie la reconnut de suite. C’était l’inconnue.

Ellie ne l’avait pas remarqué la veille, mais elle était belle. Peut-être que c’était dû au fait qu’elle jouait de la musique. Ses longs cheveux semblaient noirs, s’enroulaient autour de ses épaules, agacés par le vent espiègle, ses traits étaient fins, ses lèvres pulpeuses pincées l’une contre l’autre en signe de concentration, son corps élancé et fragile.

La musique cessa, l’inconnue ouvrit les yeux, sortant de sa transe, un peu désorientée. Elle sentit un regard sur elle, un regard pressant, et rempli d’admiration à la fois. Un regard qui appartenait à une jeune fille dans la rue qui l’observait, elle, depuis combien de temps, elle ne saurait le dire.

Leurs regards se croisèrent. Le gris presque blanc d’Ellie rencontra le marron presque noir de l’inconnue et pendant un instant se tinrent tête. Le silence avait repris le contrôle des environs blanchis de neige et il n’y avait rien d’autre que le noir de ses yeux dans la vision d’Ellie. Ils étaient aussi hypnotiques que sa musique. Cette fille entière était hypnotique. La jeune rousse ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait détacher son regard du sien.

Puis le noir battit en retraite, faisant sursauter Ellie dont le champ de vision se teinta immédiatement de blanc. Elle revint doucement à la réalité, confuse quant à ce qu’il venait de se passer, mais sûre d’une chose. Elle voulait entendre le chant de la montagne encore, et encore, et encore.

Mais l’inconnue avait disparu, retournée à l’intérieur de son appartement qu’elle louait sûrement. Personne n’habitait à l’année dans les immeubles du centre-ville. Ou alors, très peu de personnes, celles qui n’avaient pas les moyens de faire autrement, comme Crash.

Screenshot-55

La jeune fille ne savait pas quoi faire. Elle n’avait pas envie de laisser l’inconnue sans se présenter à elle. Elle la fascinait beaucoup trop pour qu’elle s’en aille aussi facilement. Mais que pouvait-elle faire d’autre ? Attendre bêtement là, au pied de son immeuble, telle une harceleuse ? Sûrement pas, elle n’avait pas envie d’avoir la police sur le dos.

Elle hésita longuement, jusqu’à ce que l’inconnue sorte de nouveau sur son balcon, fixant étrangement Ellie. Elle avait sûrement raison de la regarder de cette façon.

- Qui es-tu ?

Même sa voix était belle. Non. Elle était chantante.

- Je m’appelle Ellie, répondit la lycéenne. Je… Je suis désolée si je suis bizarre, j’ai juste entendu votre musique, et l’ai trouvée très belle, alors je me suis arrêtée pour écouter, s’expliqua-t-elle le moins maladroitement possible.

- Merci beaucoup… Ce n’était pas très beau, pourtant… Je m’appelle Ro…

Elle s’arrêta, et Ellie fronça les sourcils, confuse.

- Euterpe, finit l’inconnue qui n’en était plus une, à présent.

- Euterpe… souffla Ellie comme un écho.

Il lui semblait avoir déjà entendu ce nom quelque part, en cours, sans doute, sans vraiment pouvoir mettre un doigt sur qui Euterpe avait été. C’était un prénom étrange, mais qui était-elle pour juger ?

- Pourriez-vous rejouer votre musique ? demanda-t-elle alors, impatiente d’entendre le chant de la montagne à nouveau.

- Désolée… c’était de l’improvisation. Je ne saurais pas le refaire.

Un voile de tristesse tomba sur le visage d’Ellie. Ce qu’elle avait entendu… C’était si beau, se mariait tellement bien à la montagne et son paysage enneigé, elle l’avait trouvé, le chant de la montagne d’hiver, c’était lui, elle avait trouvé une solution au silence, et voilà qu’il disparaissait, aussitôt après être apparu. Elle ne pouvait le croire, ni l’accepter.

- Je vois… dit-elle finalement, ravalant sa déception, avant de commencer à partir.

- Attends ! la stoppa Euterpe.

Puis elle partit de nouveau à l’intérieur, et Ellie attendit alors, se demandant ce qu’elle lui voulait encore. Elle ne pouvait lui offrir le chant de la montagne une seconde fois, que pouvait-elle bien lui proposer d’autre ?

Les secondes commencèrent à se faire longues, et la jeune fille crut à une mauvaise blague de la part de l’inconnue, qui la faisait sans doute attendre pour rien, l’observant malicieusement derrière sa fenêtre, pouffant.

Elle avait jugé trop vite, une fois encore. La porte d’entrée de l’immeuble s’ouvrit, faisant apparaître la jeune femme, un sourire aux lèvres. Ellie ne l’avait pas remarqué avant mais ses mouvements étaient gracieux, dansants, comme si une musique silencieuse les guidait sans arrêt. Euterpe était la musique même.

Screenshot-62

- Je n’ai rien à faire aujourd’hui, alors je me demandais si tu voulais bien me tenir compagnie, si tu n’as rien à faire non plus, proposa-t-elle en réajustant son sac en bandoulière qui pendant à son épaule droite.

- Je… ouais, carrément ! s’exclama Ellie, qui ne refusait jamais de se faire de nouveaux amis.

Car malgré son penchant pour la solitude qu’elle appréciait lors de ses randonnées, la jeune fille aimait aussi être sociale. C’était pour cette raison qu’elle avait des amis un peu partout, elle passait rarement en ville sans rencontrer une ou deux connaissances.

- Par contre, il faudra me tutoyer, prévint l’autre.

Ellie approuva d’un bref hochement de tête.

- Comment ça se fait que tu n’aies rien à faire ? demanda-t-elle, surprise. Il fait un temps parfait pour aller skier.

Elle était forcément venue pour skier. Personne ne venait jamais en vacances à Bearwell, si ce n’était pour skier.

- Je ne skie pas. Je sais que ça peut paraître bizarre, de venir à la montagne l’hiver pour ne pas skier, mais j’aime être à la montagne, expliqua-t-elle gauchement. Avant, mon père et moi, on allait toujours à Hidden Springs, tu connais ?

Nouvel hochement de tête de la part d’Ellie.

- Mais à force, j’en ai eu assez, et lui aussi je pense, alors depuis quelques temps, on change d’endroit.

Ellie sourit. Les gens qui venaient à la montagne simplement pour l’apprécier étaient rares. Ceux qui aimaient la montagne pour ce qu’elle était, et non pas pour ce qu’elle offrait comme activités, étaient pour la plupart des enfants nés ou ayant grandi en son sein. Cette fille devenait de plus en plus intéressante. Elle n’était plus simplement la personne que l’on bousculait à la sortie des toilettes. Ellie le savait, elle pouvait être bien plus.

Elle pouvait être le chant de la montagne.

 

- Alors, dis-moi un peu, qu’est-ce qu’il y a à faire, ici ?

Screenshot-63

Euterpe regardait partout autour d’elle. Elle était arrivée à Bearwell la veille, et la seule chose qu’elle avait eu le temps de faire, hormis déballer ses valises, avait été d’aller boire un verre au bowling et d’y rencontrer brièvement Ellie.

- Pas grand-chose, pour tout t’avouer, lui répondit la jeune rousse. Si tu ne skies pas, il y a le grand bâtiment où se trouve le bowling, y’a la piscine, la patinoire, et l’escalade dedans. Sinon, tu fais du shopping, ou des raquettes.

La brune sembla réfléchir.

- Tu faisais quoi quand tu étais à Hidden Springs, si tu n’allais pas skier ?

Même si Hidden Springs était une ville beaucoup plus grande, les activités l’hiver se ressemblaient énormément. C’était une ville de montagne après tout, et les villes de montagnes se ressemblaient toutes sur ce point.

- J’allais y voir de la famille.

Point. Elle ne développa pas plus, attisant la curiosité d’Ellie. Pourquoi avait-elle arrêté d’aller voir de la famille à Hidden Springs ? Parce qu’elle n’en avait plus ? Parce qu’elle en avait marre ? À cause d’une embrouille de famille ? Elle n’osa pas demander cependant. Elle ne la connaissait pas, elle n’était pas son amie, juste une toute nouvelle connaissance, et si elle ne développait pas, c’était qu’elle n’en avait pas envie. Elle avait dit en avoir eu assez, mais pourquoi ?

- Et du coup, qu’est-ce que tu comptes faire ici, à Bearwell ? demanda Ellie pour ranimer la conversation doucement éteinte.

- Je sais pas encore. Sûrement rien. Essayer de retrouver de l’inspiration pour ma musique.

- Tu en fais depuis longtemps ?

- Depuis que je suis toute petite, alors je suppose que oui, rit-elle doucement.

Son rire chantait. Comme le reste de son corps. Cette fille était le chant de la montagne à elle seule.

Il était encore tôt dans la matinée, Bearwell sortait lentement de la torpeur dans laquelle elle se plongeait pour la nuit. Les deux filles décidèrent de se poser à la terrasse du seul café potable de la ville, légèrement réchauffée par les rayons blafards du soleil.

Ellie n’apprit pas grand-chose d’Euterpe ce jour-là. La jeune femme écoutait énormément, mais ne parlait que peu. La jeune rousse ne sut pas vraiment si c’était par timidité, ou si c’était parce que comme d’habitude, elle monopolisait la parole. Elle aimait parler, raconter sa vie, qu’on lui pose des questions, mais elle les retournait rarement, et elle posait d’autres questions plus rarement encore. Elle détestait ce défaut, elle se sentait narcissique et inintéressée bien que ce ne fût pas le cas.

Quand elles sortirent du café, deux heures de discussion plus tard, Euterpe avait vingt et un ans, vivait à Monte Vista et étudiait la musique à Lazio, une ville universitaire non loin. Et ce fut environ tout ce qu’Ellie savait d’elle. Elle n’avait parlé ni de sa famille, ni de ses amis, ni de son passé, rien. Pourtant, lorsqu’on rencontrait quelqu’un de nouveau, c’était ce dont on parlait en premier, on racontait sa vie, on parlait de ses intérêts, de sa famille, car c’était des sujets simples à aborder. Euterpe était restée désespérément muette.

Midi approchait, et Euterpe dut rentrer chez elle, au risque d’inquiéter son père.

- Je vais aller escalader cet après-midi. Si tu veux venir essayer, tu sais où c’est… proposa-t-elle discrètement.

La brune lui répondit en un sourire et un léger hochement de tête.

Mais elle ne vint pas.


La rencontre, enfin. Et le visage d'Euterpe en plus gros plan aussi, un parfait mélange de son père et sa mère, celle là ♥

Sinon, pour donner des nouvelles de ma grippe, ça va beaucoup mieux, merci beaucoup pour votre soutien :')

Et sur ce, je vous dis à la semaine prochaine, tschüss !