[alcool]

Il existe très peu de choses dont je suis incapable de me souvenir. Les gens disent que je suis hypermnésique, mais je sais que c'est faux. Je suis simplement la muse de la mémoire. Alors mon don, bah, c'est de me souvenir. Ça fait de moi une hypermnésique, en fait. Je devrais écouter ce que disent les gens, finalement.

Ma mère aurait pu m'appeler Melpomène, ou Terpsichore, j'aurais pu avoir un don utile, qui m'offrirait un avenir tout tracé, simple à suivre. Comme elle. Euterpe. Son destin était, depuis sa naissance, la musique, et c'est de la musique qu'elle fait pour vivre. Elle est même connue, on la dit être la plus grande musicienne de sa génération. C'est de la triche. Moi, je me souviens juste. Alors que tout ce que je souhaite, c'est oublier.

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C'est pour ça que je bois. Quand je bois, je finis par oublier certains moments de ma vie. Parce qu'avec de l'alcool dans le sang, je ne sais même pas ce que je fais à l'instant même. Alors je ne peux pas m'en souvenir. Je me souviens juste du flou.

Comme hier. Je me souviens avoir bu, beaucoup trop, puis les choses ont commencé à se flouter, je ne voyais plus rien, n'entendais plus rien, ne parvenais plus à m'exprimer, puis plus que le flou, le noir. Rideau. Je ne me souviens absolument pas de comment je suis rentrée chez moi. Je ne sais même pas si j'ai fini par le fumer, ce joint avec Nell.

Je ne me sens jamais aussi vivante que le lendemain d'une soirée dont je suis incapable de me souvenir. Ça fait du bien, ne rien savoir, parfois.

Dommage que pour ça, je doive détruire ma santé à l'alcool. Mais ça vaut le coup. Enfin, je crois.

Le sang tambourine contre mes temps. Je le sens circuler dans mon crâne. Je ne sais pas ce que Nelly m'a servi, mais ça fait mal. Et dans même pas deux heures, je dois être à l'usine. Deux ans que je n'ai pas bu en semaine, je me souviens soudainement pourquoi.

Le miaulement du chat me fait l'effet d'un poignard traversant mon cerveau de part en part. Mais qu'est-ce qu'il fait là celui-là ? Depuis quand il rentre dans mon appart sans y être convié ? Le respect se perd.

Je frissonne en sortant de mon lit. Pourtant, je suis habituée à vivre sans chauffage, mais là, c'est assez extrême. Le chat miaule à nouveau. Je grimace. Il est drôlement laid, ce chat. Il me donne envie de le jeter par la fenêtre par compassion. Il serait sans doute mieux mort, ce truc.

En fait, il fait froid parce que la fenêtre est ouverte, je remarque bien vite. C'est pour ça que le chat a réussi à se faufiler chez moi à mon insu. Nell a dû la laisser ouverte hier soir. Il faudra que je lui dise d'éviter, la prochaine fois. Il n'y a pas de barreau, et on sait jamais ce que je peux faire, quand je ne sais pas ce que je fais.

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Je rattrape le chat comme je peux, encore à moitié sous l'effet de l'alcool, titubant de temps à autres. Puis je le raccompagne sur le rebord de la fenêtre, il feule, il n'aime pas être touché. Normalement, je ne le touche pas, mais là, il faut vraiment qu'il s'en aille, j'ai trop froid, et je n'ai surtout pas le temps. En comptant le trajet jusqu'à l'usine, j'ai moins d'une heure pour me rendre présentable. Et vu la soirée d'hier, ça me semble vraiment tendu.

 

Luana le remarque tout de suite. Sur son visage d'enfant se peint une expression intriguée, voire inquiète.

- Ca va ? me demande-t-elle en arrivant vers la chaîne que nous partageons, et où je suis, comme d'habitude, en avance ; comme quoi, même se mettre une murge la veille ne m'empêche pas d'être en avance.

- Hein ? je lâche, emplie d'une élégance rare.

- Tu n'as pas l'air en forme, elle précise.

Disons que l'alcool qui n'était pas descendu y'a deux heures n'est toujours pas redescendu. Je ne titube plus, ni ai vraiment d'effets, mais ça se voit sur mon visage. Et je suis fatiguée, aussi. Je pourrais m'écrouler, je crois.

- Mauvaise nuit, je mens.

Pas la peine qu'elle sache que je bois en semaine. En plus de s'inquiéter, on ne sait jamais ce qu'elle pourrait faire d'une telle information.

- Oh.

Ouais, oh.

Elle ne reparle pas d'hier. Elle se met au travail, fait les choses comme je les lui ai apprises. Elle travaille bien, se cale sur mon rythme, et je dois l'admettre, nous formons une plutôt bonne équipe. Le rendement serait certes plus grand si nous avions chacune une chaîne, mais qu'est-ce que ça peut me faire, c'est pas moi qui paye les employés en trop.

Nous travaillons ainsi, sans dire un mot, jusqu'à la pause. Là, au lieu de courir vers la liberté tant attendue, le carré d'herbe sur lequel repose une table de pique-nique, elle m'entend, se mordillant la lèvre inférieure.

- Quoi ? je lâche en finissant d'éteindre la chaîne.

- Je voulais te demander un truc, dit-elle.

Elle se mord la lèvre tellement fort que j'ai mal pour elle.

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- Eh, je vais pas te manger, arrête de stresser comme ça, qu'est-ce que tu veux ?

J’aurais peut-être dû faire attention au ton que j’ai employé. On aurait dit que j’allais la dévorer toute crue en fait. Je suis tellement bien campée dans mon personnage de rebelle provocatrice qui déteste tout et tout le monde que je n’arrive même plus à me contrôler.

- J’ai remarqué hier que…

Oh merde, elle me reparle d’hier. Et moi qui pensais vraiment que j’allais pouvoir y échapper. Pourquoi les gens ne veulent tout simplement pas oublier, comme moi ? Pourquoi le don que j’ai irait tellement mieux à tous les autres sauf à moi ?

- Non, rien, oublie, en fait, dit-elle en voyant mon visage crispé.

- Non, vas-y, je suis désolée. J’ai vraiment passé une mauvaise nuit.

Ce dont je ne sais rien, en vérité. Je ne me souviens plus de cette nuit. Si ça se trouve, c’était vraiment une très bonne nuit. Je chéris toujours les moments dont je n’ai aucun souvenir.

- Eh bien… je voulais aller au marché de Noel tout à l’heure-

On se raconte notre vie maintenant ? Je ne savais pas qu’on était devenue si proches en si peu de temps, dis-donc. Suffit d’une crise d’angoisse pour ça, apparemment, je m’en souviendrai, si jamais je veux me faire d’autres amis.

- Et je me demandais si tu voulais venir avec moi. J’ai remarqué hier qu’on ne se connaissait pas du tout, je me suis dit que c’était l’occasion.

Si j’avais eu une boisson à recracher comme dans les films clichés, je l’aurais recrachée, là, à cet instant même, tant la situation est improbable. Je ne suis même pas sûre que ce soit la réalité. Si ça se trouve, je suis toujours dans mon lit, chez moi, à moitié détruite par l’alcool, l’esprit totalement ailleurs, hallucinant le fait d’être au travail, avec elle. Ce voudrait-il dire que mon inconscient veut que Luana m’invite à faire une sortie avec elle ? Pourquoi ? Non, c’est la réalité. Ce serait étrange, autrement.

Mais la réalité serait tout aussi étrange. Pourquoi Luana voudrait m’inviter moi à sortir avec elle au marché de Noel ? Alors qu’elle m’a vue en plein angoisse, totalement hors de moi la veille ?

C’est par pitié, bien sûr. Quoi d’autre ? Elle a pitié de la pauvre fille que je suis et veut sans doute se créer une bonne conscience en m’aidant. Je connais un gars qui a voulu faire ça avec moi, quand j’ai commencé à transitionner de petite fille sage à rebelle, au lycée. Pour lui, je devenais une fille à problèmes, une fille qui avait besoin d’aide, alors il allait m’aider. Les gens peuvent vraiment pas s’occuper de leurs culs.

- Ok, écoute, dans le monde du travail, il y a une règle importante : on ne fait pas copain-copain avec les collègues. Jamais. Tu sais jamais ce qui peut arriver. T’as pas des potes avec qui y aller ?

C’est vrai, ça, pourquoi moi ? Elle ne me connait pas, je ne la connais pas. Pourquoi gâcher une sortie alors qu’elle pourrait y aller avec des gens plus sympathiques ?

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Elle se met à glousser un peu, discrètement. J’aime bien son rire.

- Bah, si on se connaissait un peu, tu saurais que je viens d’emménager ici et qu’avec un boulot à l’usine, je n’ai pas vraiment l’occasion de me faire des amis en dehors de ce cadre-là.

Elle n’a pas tort, je ne peux m’empêcher de penser. La seule personne que je peux appeler mon amie que je me suis faite depuis que je vis ici est ma barmaid. Et encore, c’est elle qui est venue à moi, et non l’inverse. Je n’ai personne d’autre. Les fumeurs de joints de la décharge sont trop défoncés pour être de vrais potes.

Je ne sais pas trop quoi répondre. Luana est loin d’être désagréable, est-ce que je pourrais m’en faire une amie ? Ça fait longtemps que je n’ai pas rencontré quelqu’un de nouveau. Peut-être que ça amènerait quelque chose à ma vie totalement vide de sens. Mais ce serait égoïste. Cette fille mérite sans doute mieux que moi.

- J’en sais rien, je suis pas habituée à ce genre de sortie.

Il y a toujours des gamins qui chantent des chansons de Noël à cette merde. Toujours des musiciens qui viennent titiller mes yeux avec leurs mélodies qui enchantent tout le monde.

- Si ça ne te plait pas, on aura qu’à aller ailleurs.

Alors j’y suis allée.


Alleeeez, une deuxième photo en pied parce que je suis devenue gaga de ces trucs (sérieux, c'est trop stylé, j'adore, vous allez en voir partout maintenant (promis, les prochaines seront avec une autre pose, on dirait j'ai que celle là, uesh, j'abuse)).

Bref, sinon je suis en train de préparer un petit bonus que j'aimerai sortir avant la fin du mois de juin, voilà, je tease bien comme il faut, bisous (n'espérez pas grand chose, c'est un petit bonus tout chou, mais ça plaiz quand même)