[alcool ; drogue ; émétophobie ; mort ; suicide]

 

Elle n'a pas changé.

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En huit ans, elle n'a pas changé. Elle a toujours les mêmes cheveux si bruns qu'ils paraissaient noirs, toujours coiffés pareil, banalement, toujours ces lunettes à l'épais cadre noir, les rides semblaient l'éviter pour le moment. Même visage, même tout. Seuls ses yeux étaient modifiés. Dedans brillait une nouvelle étincelle. De la passion. C'est un regard que je n'ai jamais vu chez elle. Je m'en serais souvenue. Jouer de la musique pour un public plus large que les adorateurs du classique est ce pourquoi elle est née.

Un jour, ado, je m'étais fait une raison, me disant que j'étais égoïste de vouloir à tout prix qu'elle m'aime, qu'elle avait le droit de vivre sa passion, que je n'étais qu'un obstacle. Avant de réaliser que malgré tout, ça ne devait pas l'empêcher d'aimer sa première fille. Après tout, ça ne l'avait pas empêchée d'aimer sa deuxième.

J'ai presque envie d'acheter tout le stock de journaux au marchand, pour les déchirer un à un. "Une muse parmi les hommes". Je suis une muse parmi les hommes, je n'ai encore jamais vu mon visage et mon histoire à la une d'un journal.

Néanmoins, j'en achète un, par pure curiosité. Ma journée n'avait pas bien commencé de toute manière, alors autant continuer à fond et passer une nuit assaillie par mes démons. Ca fait longtemps que je ne les ai pas vu, j'espère qu'ils se portent bien.

Je traverse la ville, le journal sous le bras, les jambes lourdes. Savoir la photo d'Euterpe si près de moi, la savoir connue de n'importe qui, la savoir de nouveau dans ma vie me rend extrêmement mal à l'aise. Nauséeuse, même. Huit ans sans en entendre parler, et voilà qu'en une seule journée, sa musique fait surface sur mon lieu de travail, et sa photo est partout dans la rue.

Putain, pourquoi j'ai acheté cette merde, moi ?

D'un geste, elle se retrouve dans la neige sale, celle qui s'accroche tant bien que mal au trottoir, quand bien même elle n'a pas sa place ici. Je crois que je suis de la neige sale accrochée au trottoir de la vie.

Je n'ai du coup soudainement plus rien pour mal finir ma journée, alors je me dirige vers le bar dans lequel travaille Nelly. C'est un petit bar, près des docks, un peu miteux et mal famé, mais je l'aime bien. Parce qu'on n'y met pas de musique. J'ai dû faire un sacré paquet de bars avant de trouver cette perle rare. L'être humain ne semble pas supporter le silence. C'est aussi là-bas que j'ai rencontré Nell. Je suis la seule cliente relativement jeune de cet établissement. Le reste est composé de vieux marins qui ne supportent pas d'être éloignés des docks une seule seconde et des ouvriers des éternels chantiers de la ville. Nell a tout de suite sauté sur l'occasion de se faire de moi une amie. Grand bien lui fasse. Elle me fournit le meilleur shit de la ville. Et je dois avouer que je l'aime bien quand même, cette petite. Elle me ressemble un peu, dans le fond. Elle est dans un monde dans lequel elle ne devrait pas être, mais s'y est intégrée étonnamment bien.

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- Pol, comme d'habitude, je suppose ? lance-t-elle en guise de salut quand elle me voit passer le pas de la porte.

- Non, un truc plus fort, s'il-te-plaît.

Je viens m'affaler sur l'une des chaises de bar sous ce dernier et pose lourdement ma tête dans mes mains. Soupire.

- Bah alors, bébé va pas fort ?

- Ta gueule.

- C'est ta mère qui te met dans ces états ?

Je ne sais même pas pourquoi j'ai espéré qu'elle ne sache rien. Je n'exagère pas quand je dis que ma mère est partout. La nouvelle révélation musicale du moment. Pour une muse de la musique, je trouve qu'il lui en a fallu, du temps.

- Évitons de parler de ma mère, s’il-te-plaît.

- Tu n’es même pas citée dans les articles. Je les ai lus, tu sais. Ils parlent de ta sœur, ça oui, mais rien sur toi.

- Chut, Nell ! On pourrait t’entendre !

Qu’Euterpe revienne sur le devant de la scène est une chose, mais qu’on sache que je suis sa fille en est une autre. Je tiens à ce que personne ne sache. Même Nelly n’est pas censée savoir, mais le problème avec l’alcool, c’est qu’en plus de me rendre encore plus dépressive que je ne le suis déjà, il me rend bavarde. Alors je parle de mes problèmes. Alors un jour, j’ai parlé de ma mère à Nelly. À l’époque, elle en avait rien eu à foutre. Euterpe n’était qu’une musicienne d’orchestre à ce moment-là, rien d’exceptionnel, personne ne la connaissait. Mais aujourd’hui, ce genre de secret est à garder impérativement secret.

- Relax, Pol, me dit-elle avec son sourire affreux. Personne ne sait qui est Euterpe dans ce boui-boui. C’est pas la musique du moment qui les intéresse.

- Tais-toi quand même, je ne veux pas en parler, ni en entendre parler.

Je bois cul-sec ce qu’elle m’apporte. Plus l’alcool frappera vite, mieux ça ira. J’ai vraiment besoin d’oublier cette journée.

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- Eh, me fait-elle en se penchant vers moi, regardant aux environs afin d'être sûre que personne ne l'écoute. J'paye la clope après, ça te dit ?

Elle recule avec un grand sourire.

- Il t'en reste ? je lui souffle.

- Disons que je sors plus ou moins avec le gars.

Putain, et elle est fière en plus.

- Nell, fais gaffe avec ce genre de type.

Pas que je m'inquiète vraiment pour elle, elle sait se débrouiller, elle a toujours su, elle se débrouille peut-être mieux que moi, mais on sait jamais. Ce ne sont pas ce qu'on pourrait appeler des gens fréquentables, les gens qu'elle fréquente.

- T'inquiète pas, alors, la clope ?

Ce ne serait pas raisonnable. J'ai déjà de l'alcool dans le sang, et j'ai prévu d'en avoir encore plus. Fumer dans ces conditions n'est vraiment pas recommandé. J'ai vraiment été pas bien la dernière fois.

Mais mon esprit de contradiction me fait dire :

- Bien sûr, après ton service, je te retrouve derrière.

C'est plutôt mon esprit d'autodestruction.

J'ai pas toujours été comme ça. Ado, je faisais attention à ne pas boire, à ne pas fumer, à ne pas sortir, à faire mes devoirs, à être la fille parfaite, pour que ma mère le voit, pour qu'elle soit fière de moi. Je me forçais même à jouer, malgré les couleurs qui me dérangeaient de plus en plus, je voulais être parfaite, parfaite, parfaite, mais rien n'y faisait, elle continuait de m'ignorer et j'écorchais le piano, les notes, je n'ai pas son don, je n'ai pas de don, alors j'ai commencé à me détruire, à me détruire pour être vue, pour être remarquée, et

- Merde !

Deuxième fois de la journée. Deuxième putain de fois de la putain de journée que je me laisse aller dans mes pensées, et mon enfance et mon adolescence refont surface. Je n'ai pas assez bu.

- Nell, un truc plus fort encore s'il-te-plaît.

Elle s'exécute. Elle ne s'inquiète pas trop pour moi. Je suis habituée à boire. L'autodestruction, ça se travaille. Et personnellement, je la travaille depuis bien trop d'années. Avant je n'étais pas comme ça. Avant je voulais une vie bien rangée. Avant, je voulais une vie comme celle de tout le monde.

Ah, mais c'est vrai, j'ai une vie comme celle de tout le monde. J'ai une vie rangée. Sauf qu'au lieu d'avoir une famille, j'ai l'alcool et la drogue, et je me détruis.

- Ah putain, Nell, un autre !

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Et c'est comme ça jusqu'à la fin de son service. Je ne tiens plus debout correctement, la nausée me prend à chaque pas, je suis aussi pathétique que le vieux marin dépressif qui vient boire là tous les soirs. Mais au moins, je suis tellement concentrée sur mes pas que je ne pense plus à ce qui me bouleversait y'a quelques heures de ça. C'était quoi d'ailleurs ? Un truc que je déteste qui est revenu dans ma vie, je crois. Je ne suis plus sûre. J'ai envie de vomir. Putain, je sais plus quel pied je dois poser par terre maintenant. J'ai fait le pas gauche ? Je crois pas. Ah si. Allez, à droite maintenant. J'ai peut-être surestimé mes capacités. Je devrais me calmer sur l'autodestruction. Je me détruis un peu trop ce soir je trouve.

Ah, faut que j'aille fumer avec Nell, j'ai dit. J'ai pas promis, mais j'ai dit "bien sûr". C'est pareil.

Je trébuche, me relève difficilement. Nelly revient dans la pièce à ce moment-là, elle m'aide. J'ai vraiment envie de vomir. Enfin, je suis pas sûre. J'ai envie, et à la fois pas envie. Je pense que ça pourrait passer.

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Les lumières dehors m'explosent les yeux. Je grogne. J'essaye de dire un truc à Nell, mais rien ne sort de ma gorge hormis des grognements. Oh le déchet ! Jette-toi dans le caniveau, vu ton état, cette fois-ci, c'est la bonne. T'en ressortiras pas.

Oh.

Ça faisait longtemps, tiens.

L'envie de crever.

J'essaye de prévenir Nell, mais j'y arrive pas.

Elle dit un truc. Je comprends pas. J'entends rien. Y'a de la couleur qui apparait. Disparait. Un connard qui roule la musique à fond. J'arrive pas à savoir ce que je fais. Faut que je rentre chez moi, putain.

Viens, on va au caniveau.

Non, pas envie.

Mais si, allez.

Casse-toi.

Oh putain, faut que je vomisse


On a enfin quitté le non-décor de l'usine, alleluiaaaa \o/