Novembre

 

Ellie récupéra ses affaires derrière le bar et alla trouver Vincent qui rangeait les verres.

- Ellie, alors, comment ça s’est passé ?

Aujourd’hui avait été la réouverture du bowling et comme promis, Vincent lui avait trouvé une place en tant que serveuse. La fille de son ami disparu avait décidé de rester dans cette ville au départ de sa mère, et c’était son devoir de l’aider à s’en sortir. C’était pourquoi il la prenait sous son aile et lui offrait de quoi avoir un salaire. Et pour le moment, il était plutôt satisfait de cette décision. Il n’y avait pas eu énormément de clients, mais Ellie, bien que n’ayant aucune formation, avait su gérer correctement, connaissant parfaitement l’établissement.

- Plutôt bien, je pense.

- Je confirme, je suis fier de toi. Mais on en reparle aux vacances, là, ce sera un vrai défi.

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Ellie acquiesça. Elle se sentait prête. Elle faisait tout pour mériter sa place et son salaire et ne comptait pas seulement sur son amitié avec le patron. Ce serait trop injuste et elle n’était pas d’accord avec de telles méthodes. Elle voulait avoir du mérite, et montrer à sa mère qu’elle savait se débrouiller, et si on lui donnait tout sur un plateau d’argent, tout ceci serait vain.

Elle enfila son manteau, dit au revoir à Vincent, et sortit dans le froid du mois de novembre. Comme d’habitude ici, la neige avait déjà couvert de son manteau blanc toute la région et Ellie devait déjà marcher dans plusieurs dizaines de centimètres de neige.

Il faisait nuit noire, et le ciel était chargé de nuages prêts à déverser encore plus de flocons qui viendraient remplacer les étoiles. Ellie marchait sans y faire attention, les mains profondément enfouies dans ses poches. Encore une fois, elle avait oublié de prendre ses gants. Comme chaque année, elle aurait les mains desséchées et rugueuses à cause du froid. Elle y était habituée. Elle ne faisait pas attention à ses mains, quand bien même elle en avait besoin pour escalader.

Elle arriva complètement gelée à son immeuble, pestant. Le froid était tombé si rapidement qu’elle n’avait pas eu le temps de faire sa transition dans sa garde-robe. Elle détestait cette période. Elle se faisait toujours avoir.

Elle remarqua de la lumière sous la porte d’entrée, et elle pouvait entendre de la musique depuis le palier. Crash était rentré. Lui aussi avait repris le travail, depuis bien plus longtemps qu’elle, qui n’avait commencé qu’aujourd’hui. Elle fit jouer la clé dans la serrure, et la musique s’éteignit presque aussitôt. Le jeune homme était persuadé que sa musique dérangeait sa colocataire, quand bien même elle lui avait répété des centaines de fois qu’elle s’en fichait.

- Crash, la musique ! hurla-t-elle pour lui indiquer qu’il pouvait la remettre.

- Mais tu aimeras pas, c’est pas ton style ! rétorqua-t-il comme à chaque fois.

Elle leva les yeux au ciel tandis qu’elle se débarrassait de ses chaussures, où de la neige collée tomba sur le parquet. Trop fatiguée pour s’en soucier, elle continua son chemin jusqu’au salon où elle trouva son ami devant sa console. Il n’y avait rien de mieux qu’une bonne partie de jeux vidéo au chaud chez soi après une journée de travail, d’après lui.

Elle s’installa à l’autre bout du canapé, se servit dans le plat de pop-corn qu’il s’était préparé et l’observa jouer pendant quelques minutes.

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- Alors, ton premier jour ? demanda-t-il sans quitter des yeux son jeu, trop concentré sur les ennemis qu’il tuait.

- Pas mal, Vincent avait l’air content.

Il hocha la tête pour approuver. Puis il hocha une nouvelle fois la tête en réaction à son jeu. Ellie commençait à connaître tous les tics de mouvement qu’il pouvait avoir quand il jouait. Régulièrement, il hochait la tête, sans s’en rendre compte. Parfois, il bougeait furtivement son bras droit, quand la situation en jeu était tendue, et d’autres fois encore, il se crispait et sa lèvre supérieure sautait. Ellie s’en amusait et aimait le lui faire remarquer. Une fois même, elle l’avait filmé, pour lui prouver qu’il était réellement comme ça, puisqu’il ne l’avait tout d’abord pas crue, ne réalisant pas.

- Le mois prochain, je devrais être capable d’avoir mon propre appartement, dit-elle enfin, se forçant à se détacher de tous ces petits détails qui la rassuraient.

Le jeu cessa soudainement, et Crash se tourna vers elle, le regard interrogatif.

- Je vais enfin te laisser tranquille, ajouta-t-elle plus gaiement, peu sûre de la réaction qu’elle recevait.

Cela faisait un peu plus de deux mois qu’elle vivait ici, dans le petit appartement deux pièces de Crash, à dormir sur le canapé. Elle aimait beaucoup cette vie-là, bien qu’elle ne fût pas des plus confortables. Elle avait Crash, tous les jours avec elle, leur amitié en était plus soudée, ils s’étaient forgés des souvenirs ensemble, une routine, des habitudes, elle avait remarqué des détails, comme ceux de Crash quand il jouait. Mais il était temps pour elle de prendre véritablement son envol, de se débrouiller seule, de vivre par elle-même et de rendre son appartement à Crash. Il n’était pas fait pour deux personnes qui n’étaient pas en couple, il était trop petit, il manquait de l’espace personnel pour chacun. Si elle n’en était pas plus que ça dérangée, elle n’avait pas le droit d’imposer ça à son ami qui l’avait hébergée si généreusement.

- Tu ne me gênes pas, tu sais.

Il le pensait vraiment. Et cette conversation l’inquiétait. Sinon, il n’aurait pas mis son jeu en pause.

- Crash, ce n’est pas la question, on ne peut pas continuer à vivre à deux ici, ce… ce n’est pas du tout faisable ! Deux mois, passe encore, mais tu vas finir par ne plus en pouvoir. Et moi non plus.

Il regarda ailleurs, comme pour réfléchir. Pourtant, il n’y avait pas à réfléchir. Avec son salaire, elle ne pourrait se prendre qu’un petit appartement de saisonnier, qui serait probablement un studio borgne, mais elle n’avait pas réellement le choix.

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- Le truc, c’est que… commença-t-il. J’aime bien vivre avec toi.

- J’aime bien aussi, Crash, mais ça ne sera plus gérable.

- Que dis-tu d’une vraie coloc ? proposa-t-il tout d’un coup.

 

Dehors, les premiers flocons de la saison commençaient à tomber. Euterpe les observait par la baie vitrée du salon, assise sur un coussin et appuyée contre le dos du canapé. Elle avait toujours aimé cet endroit. C’était moins confortable que le canapé, mais ici, elle pouvait voir ce qu’il se passait à l’extérieur, et elle pouvait y créer sa petite cabane. Elle ne le faisait plus, elle était trop grande, maintenant, mais l’habitude était restée. Elle prenait l’un des énormes coussins et elle allait s’installer derrière le canapé. Aujourd’hui, elle avait entre les mains un chocolat chaud, et elle regardait dehors.

Les premiers flocons à atteindre le sol fondirent presque immédiatement. Puis, à force d’être rejoints par d’autres, ils commencèrent à perdurer, et à doucement couvrir de blanc tout ce qui se trouvait à leur portée. Euterpe ferma les yeux. D’ici, elle ne pouvait entendre le chant de l’hiver. Elle n’entendait que le ronronnement des radiateurs, le crépitement du feu, les légers ronflements de son grand-père qui faisait la sieste sur le canapé, les faibles chuchotements de son père et sa grand-mère qui discutaient dans la cuisine. Elle s’imaginait enfant, assise derrière ce même canapé, sur ce même coussin, en train d’étudier des partitions, son grand-père ferait sa sieste, comme à son habitude, sa grand-mère serait en train de préparer des gâteaux dans la cuisine, ses parents seraient partis se promener, et Aeson, lui, serait assis à ses côtés, un livre entre les mains.

Elle tourna la tête, ouvrit les yeux. Aeson n’était plus là. Plus depuis quelques années. Sa place était désespérément vide. Son père n’allait plus se promener en silence avec sa mère. Elle n’étudiait plus de partitions.

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Elle inspira longuement, se leva. Dehors, le froid la mordit au visage, et elle frissonna violemment, malgré son manteau, son écharpe et ses gants. Devant ses yeux, les flocons continuaient de tomber, et elle s’amusa à en attraper quelques-uns, qui fondirent au contact de sa peau trop chaude pour eux.

Ses grands-parents habitaient à deux pas du célèbre lac d’Hidden Springs et en deux pas elle s’y trouva. Il ne faisait jamais assez froid pour qu’une couche de glace le recouvre, il était bien trop grand, mais généralement, il reflétait les montagnes teintées de blanc qui l’entouraient et semblait être un lac gelé du grand Nord.

Des centaines de flocons difformes y plongeaient en silence, sans y faire la moindre éclaboussure. Euterpe s’assit sur la rive, parmi les galets. Comme à Bearwell, elle ferma les yeux. L’hiver commençait enfin, il était temps pour elle de composer son chant. Il lui fallait faire comme cet été, fermer les yeux, laisser les notes se dessiner sous ses yeux et les attraper au vol. L’hiver était plus silencieux, mais ne l’était pas totalement. Elle en était capable.

Elle entendit beaucoup de choses. Le bruit lointain de la ville et ses voitures, un oiseau en retard sur la migration qui tapait contre l’arbre derrière elle, le clapotis des corps des poissons qui remontaient à la surface de l’eau, le roulement des minuscules vagues crées par le vent. Elle était si concentrée qu’il lui sembla même entendre les flocons tomber. Mais il n’y avait rien de concret. Pas de chant à proprement parlé. Comme elle l’avait prévu, il lui faudrait tirer les notes du silence. Elle ne devait pas simplement recopier des notes. Il lui fallait les composer.

Euterpe n’avait pas composé depuis longtemps.


Ellie a une nouvelle tenue et elle est beeelle *^*