Dans le fond, j’espérais qu’on ne vienne jamais me reparler de l’incident de la pause. Après tout, péter des câbles, c’est assez fréquent chez moi, les gens s’y habituent et ne posent plus de questions.

Mais Luana est nouvelle. Luana ne connait rien des habitudes ici. Luana ne me connait pas. Et Luana pose des questions.

Je pensais ne revoir personne avant la fin de la pause. Je pensais que tous resteraient en bas, à discuter jusqu’à la dernière seconde, avant de repartir travailler sans grand entrain.

Elle m’a suivie.

Putain.

J’ai à peine le temps de relancer la chaîne qu’elle se trouve derrière moi, dans son regard se reflètent des dizaines de questions qu’elle brûle de me poser. Je l’ignore. Je n’ai vraiment pas envie de parler. Encore moins de musique. Je devrais peut-être le dire à voix haute, au lieu de me le répéter sans cesse.

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- Désolée, elle dit doucement.

C’est marrant ce changement de personnalité qu’elle peut avoir. Parfois, elle est insolente et sûre d’elle, puis elle devient soudainement timide et intimidée. Je pensais que c’était seulement pour amadouer la hiérarchie. J’ai vraiment du mal à la cerner. Pas sûre d’aimer ça.

Je continue de l’ignorer, concentrant toute mon attention à la chaîne qui tourne, aux pots de peinture qui passent, aux étiquettes qui sortent. C’est le seul moyen que j’ai toujours eu, me concentrer à fond sur quelque chose d’autre. Pour oublier la musique. Pour ne pas y penser. Une horloge dans la pièce, j’écoute la trotteuse qui se fait discrète, je la fais couvrir la musique, rythmer les battements de mon cœur. Un feu dans la cheminée, je l’observe, lui et ses courbes changeantes, me plonge dans ses flammes, oublie. Oublie, oublie. Oublie.

Oublie.

Je n’ai pas toujours détesté la musique.

Putain, ta gueule, oublie.

Je l’aimais bien, gamine. Ça m’amusait, ces points qui dansaient devant mes yeux.

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Putain, Pol, concentre-toi, merde !

Elle te regarde, elle attend une réponse, elle attend quelque chose de toi.

Merde, depuis quand on me demande pardon ? Tout le monde s’en fout de ce que je ressens.

J’ai encore plus aimé la musique quand j’ai découvert que ces points colorés, j’étais la seule à les voir. Que j’étais différente. Spéciale, plus précisément. J’avais un truc en plus.

- Merde !

Elle sursaute, s’écarte pour que la peinture qui s’échappe du pot explosé par terre ne vienne pas tacher ses chaussures. J’ai envie de lui dire que c’est de sa faute, tout ça, mais ce serait terriblement faux. C’est uniquement de ma faute. Je ne sais pas me contrôler. Je n’ai jamais su. Dire que je parviens à me concentrer et oublier ne signifie pas que j’y parviens forcément.

J’observe la peinture blanche qui s’étale au sol lentement, s’écarte au contact de mes chaussures, trouve un autre chemin, contourne, s’enroule, se retrouve à mon talon. Luana n’a pas bougé. Elle l’observe aussi, en silence, elle ne sait pas quoi faire, comment réagir.

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Les autres commencent à revenir de la pause. Le bruit de leurs pas me ramène à la réalité, je réalise soudainement que mes chaussures baignent dans la peinture et que le moindre de mes pas laissera une marque sur le sol. Je suis prise au piège.

- Luana… j’appelle, à regret.

Elle relève la tête, espère, quoi, je n’en sais rien.

- Est-ce que tu pourrais aller chercher du papier absorbant s’il-te-plaît ? Il est…

- Je sais où il est, répond-elle sèchement, avant de partir vers les grandes étagères où tout ce dont on a besoin dans cet atelier est stocké, des étiquettes aux papiers absorbants quand une maladresse est commise.

Ce n’était pas vraiment une maladresse cette fois-ci, mais je n’ose pas lui donner un nom. Je me fais peur, quand je m’emporte ainsi.

Elle revient rapidement, le papier en main, son visage est dur, fermé. Elle qui était incertaine et impressionnée une minute auparavant. Je sais pas trop pourquoi j’y fais attention et pourquoi ça me dérange autant.

En prenant soin d’éviter la peinture, elle commence à éponger cette dernière, puis s’occupe de mes chaussures, en silence. J’attends, sans rien dire, moi non plus, parce que j’ai honte, parce que je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas si je devrais m’excuser ou non. Après tout, c’est ma connerie, mes émotions que je ne contrôle pas, et elle doit réparer les dégâts. Mais il n’y en aurait pas eu si elle n’était pas venue se poster derrière moi, attendant que la pardonne.

- J’suis désolée, je souffle néanmoins.

Elle ne répond pas. Merde, c’est vrai que c’est désagréable. Je m’en veux un peu de lui avoir fait subir ça quelques minutes auparavant. Je suis vraiment odieuse, parfois. Parfois, je me dis que c’est pour ça que les gens me détestent, puis j’hésite. Peut-être que je suis comme ça parce que les gens me détestent. Même en me souvenant du moindre détail de ma vie, je n’arrive pas à savoir ce qui est vrai.

Elle se relève, ses yeux rencontrent les miens, je me demande alors combien de temps elle va tenir. Mais elle ne cille pas. Elle ne passe même pas d’un œil à un autre, ne sachant lequel regarder, ne sachant quelle couleur elle préfère. Elle me regarde normalement. Je ne sais que penser. J’ouvre la bouche, prête à parler, mais elle m’interrompt :

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- Je pensais pas que la musique te mettrait dans cet état.

Je soupire.

- Est-ce qu’on peut arrêter de parler de musique, s’il-te-plaît ?

J’en ai plus qu’assez. Je n’ai pas entendu le moindre violon depuis mon départ de chez Euterpe, je n’ai pas entendu parler d’elle depuis ce même jour, je n’entends de la musique que par hasard, indépendamment de ma volonté, et cette musique ne me fait rien, en dehors de me titiller la vue, parce qu’elle n’est pas celle de ma mère. Je n’ai pas été dans un tel état face à de la musique depuis mon adolescence.

Je me souviens du mur brisé. J’ai tapé trop fort. Ça ne m’a même pas calmée.

- C’est à cause de ta mère ?

- Pardon ?

- Ta mère était musicienne. Euterpe lui a fait quelque chose ?

Je pourrais presque la remercier de m’inventer une excuse pour être si bouleversée.

- Ouais. Ouais, c’est ça. Je suis pas fan d’Euterpe.

Je la déteste, oui.

- Elle a pris la place de ma mère.

Ce qui n’est pas totalement faux, à vrai dire. La muse en elle m’a volé ma mère. Résultat, je n’en ai jamais eu une.

- Désolée, s’excuse-t-elle une nouvelle fois. Je ne savais pas.

- C’est pas grave, juste… évite de passer sa musique la prochaine fois. S’il-te-plaît.

Puis je me remets au travail. Il est plus que temps, la pause est finie depuis plusieurs minutes maintenant, et je n’ai vraiment pas envie de continuer cette conversation. Je veux tout simplement me plonger bêtement dans ce que je fais machinalement depuis des années. Et oublier. 


Bonjouuur, je suis de retouuuur (ça rime, hihi). Mon voyage était top du croustipop et je suis en pleine forme (mentale, hein, physique, je suis hs, j'ai marché 10km par jour minimum pendant deux semaines :'))) 

Bref, vous m'avez manqué, mine de rien et je suis heureuse de reprendre les muses, et bientôt les Vanek, et vu que là je suis en vacances, que les formalités d'Erasmus sont derrière moi et que j'ai plus de voyages prévus, ça devrait être productif (je l'espère, marre de passer mes étés à perdre mon temps).

Je vous aime, et je vous dis à la semaine prochaine <3