Elle était en train de courir. Elle fuyait quelque chose, mais quoi ? Elle courait. Derrière elle, le chemin disparaissait à chacun de ses pas, et devant elle, le chemin apparaissait à chacun de ses pas. Jamais elle n’avait autant été dans une telle brume de sa vie. Jamais le chemin n’avait été aussi effrayant. Il n’y avait rien d’autre que le pas qu’elle faisait à l’instant même. Tout le reste disparaissait. Elle hurla, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Elle pleura, mais aucune larme ne coula le long de sa joue.

Elle était en train de courir, et plus elle courait, plus le chemin rétrécissait. Elle le voyait devenir peu à peu qu’une simple ligne à travers le vide. Si elle s’arrêtait là, elle pouvait éviter la chute, mais elle était emportée dans sa course, ses jambes ne pouvaient s’arrêter de courir. Elle hurla, hurla, hurla.

Se réveilla.

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Haletante, elle regardait ses mains tremblantes dans le noir entrecoupé de minces rayons de lune qui parvenaient à se faufiler entre ses rideaux, comme pour se convaincre qu’elle était bel et bien dans la réalité, pas dans cet endroit horrible où le chemin s’étendait à l’infini. Elle expira longuement, inspira, expira, pour se calmer. Elle était dans la réalité, la réalité, elle ne tomberait pas, il n’y avait pas de chemin ici, elle ne pouvait pas tomber.

Elle alluma son portable, qui déversa sur elle toute sa luminosité laissée au maximum. Elle grogna et remarqua par la même occasion qu’il n’était qu’à peine quatre heures du matin.

- Putain… maugréa-t-elle.

Comme à chaque fois qu’elle se réveillait en pleine nuit, elle était quasiment sûre qu’elle ne se rendormirait pas ensuite. Ça lui était arrivé beaucoup trop de fois. Elle se leva alors, dans l’optique de prendre un verre d’eau à la cuisine. Sa gorge était sèche, comme si elle avait hurlé pendant des heures.

De retour dans sa chambre, elle essaya néanmoins de se rendormir, ou tout du moins de faire semblant. Elle avait besoin de sommeil, où elle ne tiendrait jamais cet ultime semestre si elle ne dormait pas la nuit de la rentrée.

 

Elle n’arriva pas à dormir ne fût-ce qu’une minute seulement. Ses yeux étaient désespérément restés grand ouverts, fixés vers le plafond, s’ouvrant à chaque fois qu’elle les fermait. Elle en aurait presque pleuré si elle n’avait pas déjà pleuré toutes les larmes de son corps à son retour ici, dans cet appartement qui signifiait la reprise de la fac. Au moment où Ludovic l’avait laissée seule, repartant pour Monte Vista, les larmes étaient naturellement montées à ses yeux et elle avait pleuré sans savoir pourquoi. Par chance, sa colocataire n’était toujours pas arrivée à ce moment-là, et elle avait pu se lâcher sans avoir peur de son jugement.

Elle passa sa journée à lutter contre le sommeil et ses paupières qui se fermaient toutes seules, elles qui avaient refusé de le faire durant la nuit. Ces journées-là étaient les pires. Elle ne pensait à rien d’autre qu’à sa fatigue, était incapable de prendre la moindre note, ou même de tout simplement écouter, elle ne faisait qu’acte de présence et voyait les heures, les minutes et même les secondes passer.

Elle s’endormait, parfois. Elle le savait parce qu’elle se remettait à courir. Quand elle cédait à ses paupières tombantes, elle se retrouvait sur son chemin, sur lequel elle ne pouvait s’empêcher de courir désormais.

Elle ne courait pas longtemps, cependant. Elle se réveillait presque immédiatement après, dans un léger sursaut.

Elle ne savait pas pourquoi elle courait, soudainement. Elle n’avait jamais couru, sur ce chemin. Mais depuis la veille, elle courait, quand bien même le chemin arrivait à sa fin. C’était comme si tout s’accélérait, et elle faisait exprès d’aller plus vite.

Elle rêva de nouveau du chemin le soir-même. Malgré sa fatigue, elle avait eu énormément de mal à s’endormir. Puis, dès qu’elle eut basculé dans le sommeil, elle courut.

Elle courait tellement qu’elle n’avait plus de souffle. Elle courait tellement qu’elle ne sentait plus ses jambes. Elle courait tellement que des larmes perlaient à ses yeux. Ses poumons brûlaient dans sa poitrine, chaque respiration était une souffrance, et le chemin, le chemin continuait à l’infini.

Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Le chemin s’arrêtait là, net, elle voulut arrêter ses jambes, faire qu’elles s’arrêtent de courir, mais elle ne contrôlait plus rien, elle se rapprochait, de plus en plus, rapidement, trop rapidement, si ses jambes ne s’arrêtaient pas, elle tomberait. Elle arrivait enfin à cette chute qu’elle avait tant redoutée. Elle avait pensé qu’elle chavirerait, le chemin était devenu trop étroit mais non, il s’arrêtait juste. Il n’y avait pas de petite plateforme sur lesquelles sauter, oser faire le saut, comme en août, c’était juste le vide total, s’étendant à l’infini.

La fin.

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Elle était arrivée au bout. Elle avait beaucoup traversé sur ce chemin, des plaines, des pentes, des montagnes, des fossés, des gouffres, des abysses, elle avait été heureuse, paniquée, anéantie, elle avait marché paisiblement, d’un pas lourd, s’était arrêtée. Et là il prenait fin.

Enfin, pensa-t-elle malgré sa panique.

Elle était tout de même un peu soulagée, que tout s’arrête. Elle n’aurait plus à se soucier de rien. Ni de sa musique qui se refusait à elle, ni de sa fille qu’elle n’arrivait pas à aimer, ni de son père qu’elle décevait de jour en jour, ni de la fac qui l’opprimait. Elle pourrait enfin fermer les yeux et se reposer.

Elle ferma les yeux.

Se prépara à tomber.

Cependant, seul un de ses pieds quitta le sol pour aller narguer le vide. L’autre resta à terre, immobile. Elle ouvrit les yeux. Son corps contemplait le vide, penché au-dessus de lui. Pourtant, elle ne tombait pas. Pourquoi donc ne tombait-elle pas ? Depuis quand pouvait-elle voler ? Pourquoi s’était-elle inquiétée quant au fait de tomber si elle pouvait tout simplement voler ?

Mais elle ne volait pas. Son corps n’était pas entièrement en train de flotter. Un de ses pieds la retenait à terre. D’ailleurs, l’un de ses bras était mystérieusement tendu vers l’arrière. Du regard, elle le suivit, pour découvrir dans sa main une autre main, qui l’empêchait de se perdre dans le néant.

Elle releva vivement la tête.

Se réveilla.

Elle savait ce qu’elle avait à faire.

 

- Je m’en vais, annonça-t-elle.

- Ok, à toute ! répondit l’autre d’un ton nonchalant, sans relever sa tête de ses devoirs.

Euterpe resta sur le pas de la porte, sa valise dans ses mains, attendant le moment où sa colocataire se retournerait et l’apercevrait ainsi. Ce qu’elle fit quelques secondes plus tard.

- Ro ? appela-t-elle les sourcils froncés, peu sûre de comprendre.

- Je te l’ai dit, je m’en vais.

- Mais attends, tu t’en vas où ? On est mardi, et tu rentres seulement de vacances, tu fous quoi avec une valise ? s’inquiéta-t-elle de plus en plus.

- Je suis désolée, Sophia… Je crois que tu vas devoir te trouver une autre coloc.

- Qu’est-ce que tu racontes comme conneries, Rowan ?

Elle s’était levée à présent, oubliant totalement ses devoirs qu’elle avait pourtant en retard et s’était approchée de sa colocataire et amie. Les deux filles s’entendaient plutôt bien, elles vivaient ensemble pour la deuxième année de suite, et tout se passait bien, Sophia était studieuse et préférait sortir pour aller en soirée, plutôt que d’inviter des gens à venir ici et Euterpe, elle, était si absente, autant physiquement que psychologiquement, qu’on aurait cru que personne d’autre ne vivait là.

- J’arrête. Je quitte la fac. Je rentre chez moi.

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Elle avait pris sa décision le matin même, en se réveillant. Elle avait compris, quand elle avait reconnu la personne qui l’avait retenue au bord du vide. L’université n’était pas un endroit fait pour elle. Il ne l’avait jamais été. C’était pourquoi elle avait raté une année, failli rater les deux autres. Elle n’avait pas réussi à se faire de véritables amis, n’était pas impliquée dans la vie étudiante et la vie sociale, faisait acte de présence à la presque totalité des cours, n’avait pas fait le moindre devoir en deux ans. Elle n’arrivait même plus à jouer de la musique, alors que c’était ce qu’elle étudiait. Elle n’avait plus sa place ici, et elle n’était pas sûre de l’avoir jamais eue.

- Non, mais arrête, Ro, déconne pas, tu vas pas quitter la fac comme ça, là, au dernier semestre avant le diplôme !

- Si, répondit-elle tranquillement.

- Arrête, t’es conne ou quoi ? s’énerva l’autre. Tu peux pas faire un truc pareil, pas après autant de temps passé ici, tu vas pas arrêter trois mois avant la fin, après t’être fait chier pendant trois ans et demi !

- Si, répéta-t-elle sans broncher.

- Putain, je te comprends pas. Je suis désolée, mais je trouve ça complètement débile !

- Je te remercie de t’inquiéter pour moi et mon avenir, mais je suis persuadée que ça ne m’apportera rien. Pour le moment, ça ne m’a rien apporté, je doute que ça m’apporte quelque chose en trois mois. Je le regretterai peut-être un jour, sans aucun doute, mais c’est le mieux pour moi. Je ne tiendrai pas trois mois, Soph.

Si elle ne partait pas, elle tomberait. Elle avait cru être prête à tomber. Elle ne l’était pas, finalement. Elle ne voulait pas tomber.

- Alors tu vas juste te casser comme ça, me lâcher en plein milieu d’année ?

- Je continuerai de te payer le loyer jusqu’à ce que tu retrouves quelqu’un, si tu veux rester ici. Moi je pars. Je viendrai récupérer le reste de mes affaires dans la semaine. Bye, Soph.

Puis elle lui tourna le dos, et ne se retourna pas, la laissant plantée en plein milieu de sa chambre, les bras ballants, ne réalisant pas que sa colocataire venait d’abandonner d’un seul coup ses études. Et pour quoi ?

Pour se libérer de l’univers opprimant de l’université.

Ce soir-là, Euterpe, libérée, composa.


Ok, alors premièrement, je m'excuse pour les photos de piètres qualités, ce sont sans doute les pires photos que j'ai jamais fait pour ce legacy, désolée, y'a eu un mélange de déprime, de flemme et de j'ai pas les moyens de faire les photos que j'aimerais faire alors ça me frustre, alors au lieu de balancer le chapitre sans rien, je me suis débrouillée :') Mais j'ai honte, c'est horrible ;;

Bref, je vous aime ;;