Je me sens soudainement mal-à-l’aise. Le « Polymnie Vanek » sonne beaucoup moins bien qu’hier, et je ne sais pas pourquoi. Je n’aime pas ne pas savoir pourquoi. Je crois que c’est cet appartement. J’y suis trop vulnérable. À la merci de mes démons. Luana ne sait rien de moi. Elle croit en savoir plus, maintenant qu’elle est au courant pour ma mère, qu’elle est au courant pour ma synesthésie, mais ce n’est rien comparé à ce que je suis réellement.

Une tornade d’anxiété et de dépression. Une tornade prête à toute détruire sur son passage.

Merde.

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- Luana… j’appelle faiblement. Oublie.

- Pardon ?

- Oublie ma proposition. Je suis désolée… C’était égoïste.

- Qu’est-ce que tu racontes ?

- Tu n’as clairement pas envie de faire une telle chose avec moi, tu ne me connais pas vraiment, crois-moi, tu n’as pas envie de faire ça avec moi.

- Pol, qu’est-ce qui t’arrive ? C’est toi qui tout à l’heure semblais si enthousiaste !

C’est ça le problème avec moi, Luana. Mes émotions changent d’une seconde à l’autre. Je passe de l’enthousiasme à la crise d’angoisse en un clin d’œil. Tu n’as pas envie de partir avec moi, tu n’as vraiment pas envie de partir avec moi, je ne suis pas faite pour côtoyer des gens. Je ne fais que les retenir, les attirer vers le fond, dans ma chute.

Je n’ai rien de tout ça.

- Luana, j’ai appelé.

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C’était sur le chemin du retour. Au loin, on pouvait déjà apercevoir les plus hauts immeubles de Bridgeport se détacher dans le ciel gris. J’avais quitté cet endroit la veille seulement, mais j’avais l’impression d’être partie pendant des années. J’avais eu l’impression de revivre, de respirer, loin de l’oppression qu’exerçaient les immeubles imposants. J’ai soudainement réalisé que je ne voulais pas y retourner. Là-bas, loin de la ville, j’avais réussi à parler de ma mère sans pleurer. À entendre mon nom complet sans hurler. Là-bas, j’avais vu une possibilité de m’en sortir. Une possibilité perdue huit ans auparavant à mon arrivée en ville.

Elle a fait un léger geste de la tête dans ma direction pour m’indiquer qu’elle m’écoutait.

- Ne rentrons pas, j’ai dit.

Elle a tourné la tête vers moi, complètement cette fois, et m’a regardée le temps d’une seconde, avant de revenir sur la route.

- Ne rentrons pas, j’ai répété. On pourrait partir, rester sur les routes.

Je ne sais toujours pas ce qu’il m’a pris de dire une telle chose. D’où j’ai sorti une telle idée. Mais sur le moment, j’y croyais vraiment. Sur le moment, j’ai cru qu’on pourrait s’échapper, peut-être le temps d’une semaine, peut-être plus, peut-être une vie entière. Sur le moment, j’ai cru que je pouvais soudainement courir et laisser mon passé derrière moi. Avancer.

- Et qu’est-ce qu’on fait du boulot ? elle a demandé.

Demain, il faudrait y retourner. La semaine reprenait. Il faudrait attendre le vendredi suivant avant de repartir s’évader pour quelques jours seulement.

- On s’en fout du boulot ! je me suis écrié. C’est pas ça qu’on veut faire de notre vie, si ?

Son sourire s’est peu à peu effacé.

- J’ai besoin d’argent, a-t-elle soufflé, les yeux tristes.

Elle a commencé ce travail pour la même raison que moi. Après avoir vécu trois ans sur mon héritage, j’ai fini par me retrouver à sec. J’ai dû accepter le seul travail qui m’acceptait. Ça fait cinq ans. Cinq ans et je n’ai toujours pas plus d’argent qu’avant. Et ça finira pareil pour elle. Elle ne pourra pas échapper à la règle.

- Tu vois une autre solution ? a-t-elle répliqué quand je lui ai dit ça.

Non. Non, je n’en avais pas. Si j’en avais eu une, je ne serais sans aucun doute plus là. Alors quitte à faire, autant tenter le tout pour le tout.

Tout quitter.

- Pourquoi ne pas essayer ? Aller le plus loin possible.

Ne jamais revenir.

Mais je ne l’ai pas dit. Je ne voulais pas lui faire peur.

Elle a souri, un peu tristement. Elle a mordu sa lèvre inférieure et soupiré.

- Tu es cruelle, Pol, a-t-elle dit.

Je n’ai jamais voulu l’être. Pas avec elle.

- Me donner envie alors que je ne peux pas.

- Pourquoi pas ? Luana, si tu en as envie, pourquoi pas ? T’es encore jeune, prend ton destin en main et lance-toi !

Je ne sais pas d’où je sors toutes ces conneries. Je crois qu’on me les avait dites, un jour, à Monte Vista.

Ah. Oui.

Maïa.

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 Maïa, c’est celle que normalement, je ne devrais connaître que de loin. Genre, comme on connait de loin une grand-tante. Parce que les grand-tantes, c’est pas vraiment les personnes dont on est le plus proche. Parfois, on ne sait même pas qui sait. On découvre un jour que, ah, mais c’est ma grand-tante elle ? je croyais que c’était une pote à mamie. Mais moi, je n’avais que ça comme famille. Des grand-tantes et des grand-oncles. Parce que nous sommes des muses, je crois que nous sommes maudites. Le premier à être mort a été mon oncle. Noyé. Puis ma grand-mère et son meilleur ami, suicidés. Mon père s’est barré dès qu’il a su que je vivrais. Quand je suis née, je n’avais comme famille proche que ma mère et mon grand-père. Mais le souvenir de ma grand-mère, morte seulement quelques années auparavant, était toujours présent. Son frère et sa sœur m’en parlaient souvent, me racontaient à quel point elle avait été une personne formidable, ce qu’elle avait vécu, traversé, comment elle les avait aidés et aimés. Par le biais d’Icare et Maïa, j’avais un peu eu une grand-mère.

L’été, je le passais à Monte Vista. Parce que la montagne, c’était réservé à la saison d’hiver. Puisque ma mère ne s’occupait pas de moi et que je traînais beaucoup trop dans les pattes de mon grand-père, j’allais souvent chez ce grand-oncle et cette grand-tante. C’étaient mes vacances à moi. Je les aimais bien. Théa, la femme d’Icare, m’adorait et me répétait sans cesse à quel point mes yeux étaient splendides. Et elle m’appelait Polly. C’était un surnom mignon. J’avais l’impression d’être aimée, là-bas. Maïa, je ne la voyais que quand elle venait à leur ferme, ce qu’elle faisait souvent. C’était une femme étrange, qui, sans détester les enfants, préférait les voir quand elle était accompagnée. De ce que j’ai compris, elle avait une maladie mentale, mais je n’ai jamais osé trop en demander. Elle aussi m’adorait. Elle aimait mon caractère doux et innocent. C’était le même que le sien. Elle non plus n’était pas comme les autres. Elle me ressemblait. Alors l’été de mes 17 ans, celui juste avant ma majorité, ma liberté, j’ai eu de la peine pour elle. Parce que j’allais la quitter. Partir le plus loin possible pour ne plus jamais revenir dans cette ville qui je voulais voir appartenir au passé. Mais quand je lui ai annoncé, et que je me suis excusée de la laisser, que je ne devrais peut-être pas partir, c’est là qu’elle m’a dit :

- Si c’est que tu veux, alors vas-y. Tu es jeune, Polly, tu as le monde et la vie devant toi, lance-toi sans peur !

Et toujours avec ce sourire si innocent, un sourire qu’on ne voit sur aucun visage adulte sauf le sien.

Et celui de Luana, aussi, si on regarde bien.

- Tu mérites d’être heureuse, Maïa avait même ajouté.

Maïa… Si elle savait, ah, je ne sais pas ce qu’elle penserait. J’ai tout quitté pour me retrouver ici, plus dépressive que jamais. Le monde et la vie devant moi. J’ai envie de dire quelle blague, mais elle y croyait tellement que j’y ai cru aussi, à l’époque. Je suis contente que ne sache pas ce qu’il m’est arrivé. Ça déstabiliserait le monde idyllique dans lequel elle vit. Je n’ai pas le droit de faire ça. Même si elle me manque. Même si j’aimerais savoir ce qu’elle devient. Elle est peut-être morte, qui sait ? Je ne l’espère pas.

Luana a soupiré une nouvelle fois.

- Et pour l’argent, on fait comment ?

J’ai noté le changement de temps. Elle parlait au présent maintenant, ce n’était plus si hypothétique que ça.

- On prend ce qu’on a et on voit au jour le jour. Ose me dire que tu n’as jamais rêvé de faire ça.

J’en avais rêvé, un jour, mais je n’avais eu personne avec qui le faire. Et le faire seule m’avait terrifiée. Il me terrifie toujours.

- Ok, a-t-elle fini par dire. On passe à Bridgeport et on s’en va.

J’ai souri. Huit ans après mon occasion ratée, j’avais de nouveau l’opportunité d’aller nulle part pour toujours.

Je suis au bord des larmes, au bord de la crise. Pour la troisième fois, ça m’arrive devant elle. Pourquoi est-ce qu’elle ne voit pas ? Pourquoi est-ce qu’elle ne part pas en courant ? Derrière moi, je la sens, mon autodestruction se moque, son immense sourire en travers de son visage inexistant.

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- Pol, qu’est-ce qu’il se passe ? s’inquiète Luana.

Une soudaine réalisation que je ne suis rien de plus qu’une fille dépressive qui n’ose pas être elle-même.

- Je ne suis pas ce que tu crois, je souffle avec peine. Tu n’as pas envie d’être avec moi.

- Arrête de répéter ça, tu n’en sais rien.

- Bien sûr que si ! je hurle presque.

Dehors, le soleil commence à baisser dans le ciel, on ne le voit pas, mais les rayons qu’ils renvoient peinent à atteindre mon appartement. Mais aucune de nous deux ne se lève pour allumer la lumière. La tête dans mes mains, je ne parviens pas à bouger, et elle… elle m’observe, comme le fait toujours.

- Je suis brisée, Luana, je dis d’une voix étouffée.

Je sens les larmes mouiller la paume de mes mains. C’est la première fois que je pleure devant elle. Les deux autres fois où j’avais craqué, c’était de la panique, de l’angoisse, de la colère. Là, je me sens simplement vide, morte au monde. Ça faisait longtemps que je n’avais pas pleuré.

- Je sais, souffle-t-elle.

Je relève la tête. Mon visage est trempé de larmes, mon nez coule un peu, aussi, et j’ai honte qu’elle me voie ainsi.

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- J’ai bien compris, que tu étais dépressive, tu sais ? Mais ce n’est pas pour autant que tu ne mérites aucun ami. Ou que je vais m’en aller parce que tu risques de faire des crises. Je t’apprécie et je veux te connaître, vraiment, je veux connaître la vraie Polymnie et si ce que tu me montres là est ce que tu es, alors très bien.

Je ne sais pas quoi répondre. Alors je ne réponds rien. Je continue de la regarder dans les yeux, le souffle tremblant. Je passe une main sur mes joues, refoule mes larmes.

- Je veux partir avec toi, ajoute-t-elle.

Elle est vraiment mignonne. Qu’est-ce qu’elle fait ici ?

- Je peux t’embrasser ?

Je n’arrive même pas à savoir qui de nous deux demande ça. C’est peut-être moi. Je ne sais pas. J’ai l’impression d’être à des kilomètres de là. Au fond des abysses, perdue dans ses yeux sombres. Ce sont des abysses réconfortants, ceux-là. Leur noirceur m’enveloppe tendrement et je n’ai qu’à fermer les yeux pour m’y reposer.

Quelque chose de sucré se pose sur mes lèvres. C’est une douce sensation que je n’avais pas ressentie depuis longtemps.

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Plongée dans les abysses, la sirène qui m’y a emportée m’embrasse. Et je me sens bien.

 

Je ne sais pas trop où toute cette histoire va nous emporter. En temps normal, j’aurais eu peur, et je me serais rétractée, angoissée à l’idée de changer mes habitudes. Mais quelque chose en Luana m’en empêche. J’ai envie d’avancer, d’aller quelque part, avec elle. Autant dans notre relation que dans notre road trip improvisé. Et nous ne savons pas où nous allons. Nous roulons, droit vers le lever de soleil. Nous n’avions presque rien dormi. Et pourtant, cette nuit a sans doute été la meilleure nuit de ma vie. Simplement posée contre le dos de Luana qui dormait, elle, paisiblement, je l’ai observée, ne réalisant pas vraiment ce qu’il venait de se passer. Elle m’avait embrassée, je l’avais embrassée en retour et on avait souri. Et je me suis dit que je ne voulais vivre que pour ce sourire. Ce sourire qui me rendait vivante.

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Nous roulons droit vers le lever de soleil. Il est temps de découvrir ce à quoi ressemble la vie loin de ce monde.


HUHUHUHUHUHU

That's gay

Et sinon, c'est le premier baiser gay du legacy, J'SUIS FIERE DE MES BEBES

 

Et puis pas de chapitre la semaine prochaine parce que j’ai pas eu le temps de faire les photos et là je suis à Paris avec des potes du MDS, donc je vous laisse sur ce beau baiser ❤️