Après le départ de la jeune Vanek, l’inévitable frappa les pensées d’Erato. Ludovic devait savoir. Maintenant qu’il vivait parmi eux, il ne pouvait rester dans l’ombre de ce secret sans en connaître la moindre chose. Il devait tout savoir. Qu’elle était une muse, Hestia une déesse déchue incapable de mourir, son arrière-grand-père le grand Zeus lui-même, destitué de son trône olympien. Comme ce secret sonnait si ridicule. Qui croirait une pareille chose, qui pourrait avoir la décence de vouloir y croire ? S’il n’y avait pas eu Hestia qui ne pouvait plus jouer son rôle, elle ne lui aurait sincèrement pas dévoilé la moindre once de vérité. Après tout, elle n’était pas différente d’une autre. Elle était muse, et ? Elle n’avait rien de plus. On lui attribuait des pouvoirs dont elle ne savait rien et qui ne s’étaient jamais révélés. Peut-être même n’existaient-ils pas. Et personne n’avait entendu parlé du traître depuis bien des années maintenant. Elle pourrait vivre sans penser à ce secret toute sa vie, elle en était persuadée.

Mais il y avait Hestia. Hestia dont les yeux brûlaient sous les lentilles, dont le visage ne prenait pas une ride malgré les années, puis les décennies, puis les siècles. Hestia qui ne s’appelait pas Danaé, qui n’était pas leur tante. Pas au premier degré en tout cas. Elle n’était qu’une arrière-grand-tante, aussi jeune que ses arrière-petits-neveux et nièces.

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Alors il fallait lui dire. Le plus vite possible. Moins longtemps le secret serait gardé, mieux ce serait. Il avait été jalousement gardé depuis trop longtemps déjà.

- Dan ? fit-elle ce soir-là en entrant dans la chambre du jeune homme.

Il était affalé entre le canapé et le sol, assis sur ni l’un ni l’autre, une console scotchée aux mains, la télévision beuglant des ordres que Dan suivait aveuglément en appuyant sur les boutons.

- Deux secondes…

Il se concentra une dernière fois, tira la langue pour lui prouver qu’il était concentré, agita ses doigts contre les boutons innocents, puis jeta la manette au sol, avant de se relever correctement.

- C’est bon ! Qu’est-ce que tu veux ?

- Dire la vérité à Ludovic.

- Super projet. Bon courage.

Il se laissa de nouveau choir dans son fauteuil et la manette sauta dans ses mains.

- Dan ! appela-t-elle exaspérée.

- Quoi ?

Il releva la tête, les yeux clamant toute son innocence et son ignorance. Qu’avait-il dit encore ? Comme s’il ne le savait pas. Il se jouait d’elle, pour s’amuser. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas fait.

- Tu sais très bien quoi.

- Tu crois qu’il te prendra moins pour une folle si je t’accompagne ?

- Te fous pas de moi.

Il s’esclaffa. Il se foutait parfaitement d’elle. Cependant, elle garda son sang-froid, s’interdisant de s’énerver. Ce serait lui donner ce qu’il voulait.

Il se leva néanmoins, après quelques minutes à rire tout seul, absolument pas gêné du regard condescendant de sa meilleure amie. Il connaissait ce regard par cœur. Il n’en avait plus peur maintenant, il était immunisé. Qu’elle le veuille ou non, elle n’avait plus vraiment d’emprise sur lui depuis plusieurs années et s’il ne voulait pas lui obéir, il pouvait très bien le faire. Mais que Ludovic sache la vérité allait du bien-être de tous. Il ne pouvait pas être égoïste à ce point pour une partie de jeu vidéo.

- Je ne sais pas comment lui dire… avoua-t-elle alors qu’ils marchaient côte à côte dans le couloir.

- Bah fais comme avec moi, tu m’avais dit comment déjà ?

Il ne s’en souvenait véritablement plus.

- C’était ma mère qui te l’avait dit. Pas moi.

Pourquoi n’était-elle donc pas là aujourd’hui ? Elle aurait pu l’aider, être à ses côtés, la soutenir, la rassurer, comme le faisait une mère habituellement, comme elle l’avait toujours fait, mais il avait fallu qu’elle parte, impatiente de retrouver son frère. Elle n’arrivait même pas à lui en vouloir.

Sa mère qui avait attrapé les épaules d’un Dan encore tout enfant, lui avait fait promettre de ne rien dire à personne. Il avait alors déclaré qu’il n’avait personne d’autre à qui parler qu’Erato et elle se souvint qu’à l’époque son petit cœur avait fondu devant cette marque d’amitié. Sa mère qui lui avait alors doucement expliqué qui était vraiment sa meilleure amie et, tout enfant qu’il était, il avait trouvé ça génial. Il était le meilleur ami d’une muse, et quoi que ça voulait dire, il avait trouvé ça absolument fantastique.

Mais Ludovic n’était pas un enfant avec cette envie de croire aux choses surnaturelles. Il était un adulte rationnel, à qui on avait rabâché depuis l’enfance que la magie n’existait pas, pas plus que les dieux grecs ou l’immortalité. Un adulte dont les yeux ne voyaient que la réalité du monde et refusaient de voir ce qu’ils ne voulaient voir.

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Erato convoqua son petit-ami dans le salon, ce dernier ne comprenant pas ce qu’il avait bien pu faire de mal. Tout allait bien quand ils s’étaient vus quelques heures auparavant.

La jeune muse avait les mains moites. Elle ne savait pas comment s’y prendre, comment commencer. Elle avait envoyé les petits ailleurs, de peur qu’ils dérangent. Surtout Icare, qui allait adorer se vanter de ses origines divines devant Ludovic.

Ce dernier remarqua que Dan restait dans le salon. Discussion à trois, donc, mais pourquoi, ça il n’en savait rien.

- Me regarde pas comme ça, commença Dan après avoir remarqué le regard de son ami. Je suis simplement là pour certifier qu’elle n’est pas folle.

Il la désigna. Elle aurait pu le tuer pour ce qu’il venait de dire. Il ne rendait que pire les choses, mais elle avait paradoxalement besoin de lui pour se rassurer. Elle le haïssait tellement pour ça.

- Ok… euh… bredouilla-t-elle.

- Tu veux pas t'asseoir ? demanda son ami.

- Dan ! Je vais jamais y arriver avec toi ! se lamenta-t-elle.

- C’est toi qui as voulu que je sois là, lui rappela-t-il avec un sourire narquois.

Il venait de gagner à nouveau. Comme il adorait leur jeu sans règles.

- Tu la fermes maintenant, menaça-t-elle tout en s’asseyant.

Ludovic dardait son regard sur le visage mouvant de sa petite-amie, cherchant ses yeux, mais elle les détournait toujours. Qu’est-ce qu’il lui prenait bon sang ? Elle était totalement paniquée, elle semblait presque avoir peur de lui.

Elle ne disait rien. Et Dan commençait à perdre patience.

- Bon, si tu lui dis pas, je m’en charge, ça ira beaucoup plus vite.

Et connaissant sa subtilité, ça irait effectivement beaucoup plus vite.

- Me dire quoi ?

Ludovic commençait lui aussi à perdre patience. Et la panique le gagnait petit à petit. Bordel, que se passait-il ?

- Erato est une muse. Son arrière-grand-père est Zeus et Danaé n’est autre que la déesse Hestia elle-même.

Emballé, c’est pesé. Dan détestait la demi-mesure, mais elle craignit qu’il ne soit allé trop fort. Il venait de tout balancer, d’un coup, sans aucune introduction, ni détour. Il avait peut-être eu raison, mais elle ne pouvait s’empêcher de craindre la réaction de son petit-ami. Pourquoi devait-elle porter ce secret sur ses épaules, ce secret si agaçant et contraignant, qui ne signifiait plus rien désormais ?

Ludovic resta interdit, clignait simplement des yeux, observait avec curiosité son ami, comme si un fantôme se tenait juste derrière lui, et il commençait à promener son regard de lui, à elle, à lui, à elle. C’était insupportable.

- Quoi ?! s’écria-t-il soudainement. C’est quoi ces conneries ? C’est une blague, c’est ça, vous vous êtes concertés pour me faire une blague parce que je viens d’emménager, c’est ça ?

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Comme elle aurait aimé lui répondre « c’est ça ». Elle l’aurait tellement, tellement voulu. Etre une fille ordinaire. Que sa mère eut été elle aussi une fille ordinaire. Que sa fille qu’elle devait avoir le soit aussi. Et sa fille, et la fille de sa fille. Toutes. Qu’aucune d’entre elles n’aient à être des muses. Quelle espèce inutile que celle des muses. Elles n’avaient rien de différents sinon un secret. Et un danger continuel au-dessus de leurs têtes. Un danger qui s’était abattu sur sa mère et lui avait arraché son frère adoré. Un danger qui l’avait changée à jamais, qui l’avait détruite. Sa vie aurait été tellement différente si elle n’avait pas été une muse.

- Désolé mon pote. Mais c’est pas une blague. Crois-moi.

Face au sérieux dont faisait preuve Dan, chose plutôt inhabituelle chez lui, Ludovic ne put que considérer ses paroles comme vraies. Mais alors… Quoi ? Muse, dieux… Zeus ? Quoi ?!

- Attends, tu peux répéter du coup ?

- Il y a pas mal de temps maintenant, Zeus a été banni de l’Olympe, répondit Erato, surprenant le jeune homme qui s’attendait à entendre Dan. Pour y retourner, il devait donner naissance à une muse, la première de ses filles, qui elle-même devrait donner naissance à une muse et ainsi de suite. Jusqu’à ce que neuf naissent. Et alors elles pourraient réparer l’Éclair et restituer son trône à Zeus.

Elle nouait et dénouait ses doigts. Ce qu’elle disait n’était que la vérité. Elle était véritablement sérieuse et stressée. Et elle nouait et dénouait ses doigts. Cela suffisait comme preuve. Nouait et dénouait.

Mais comment ? Comment cela pouvait-il être la réalité ? Les dieux n’existaient pas, et les muses, si vraiment elles étaient réelles, il y en avait déjà neuf, si ses souvenirs de la mythologie étaient justes.

Erato, Thalye, Icare, Danaé, que des noms grecs, il le lui avait déjà fait remarquer auparavant, pour plaisanter, loin de s’imaginer à quel point il avait visé juste. Merde, ça dépassait tout entendement. Il réfugia son visage dans le creux de ses mains, fronça les sourcils, pensifs, releva ses cheveux, incapable de réellement réagir. Après tout, comment était-il censé réagir à une telle révélation ?

- Je suis désolée… se contenta de dire Erato.

Désolée ? Pourquoi ? Parce qu’elle le lui avait caché pendant trois ans ? C’était assez compréhensible, finalement. Ce n’était pas le genre de secret que se révélait facilement. Non, pour ça il ne lui en voulait pas. Il en voulait au monde d’être aussi imprévisible. Si ça ne changeait pas grand-chose à sa vie, il était choqué. Il venait d’apprendre que les dieux grecs que tout le monde prenait pour de simples légendes existaient vraiment et que sa copine en était une descendante. C’était à la fois indécent et génial. Tout le monde n’était pas lié à une famille divine. Bordel, il n’en revenait pas.

- Mais… commença-t-il et Erato appréhendait ce qu’il allait dire. Zeus est mort maintenant, non ? Comment pourrait-il retourner sur l’Olympe s’il est mort ?

Dan sourit, Erato quant à elle, ne réagissait plus vraiment. Il les croyait. Il croyait en leur histoire, avait chassé l’idée que ce puisse être une blague de mauvais goût. Il n’en attendait pas moins de son ami. Contrairement à la jeune muse, il avait toujours cru en lui.

- On en sait rien, en fait, répondit Dan à la place de sa meilleure amie qui se murait dans le silence. Au fond c’est pareil avec les muses, elles finiront toutes par mourir, sauf peut-être les dernières, et personne ne sait ce qu’il faudra alors faire pour réparer l’Éclair. Hestia le savait, mais elle l’a oublié.

- Que fait Hestia ici ?

- Elle était venue prévenir Zeus de la menace qui planait sur lui au début de sa vie mortelle, mais le traître, celui qui a banni Zeus, l’a en gros bannie aussi, et elle a tout oublié.

- Et tu es la muse numéro combien ?

- La troisième.

Il sembla compter dans sa tête, mais ne fit même pas attention qu’Hestia aurait dû être déjà morte depuis longtemps, ou alors une vieille femme croulante sous les rides. Il lui fallait encore apprendre tant d’autres détails s’il voulait connaître toute l’histoire. De quoi occuper une bonne partie de l’été.  


Ce chapitre comporte si peu de photos pour tant de texte, mais c'est énormément de blabla aussi ;_;

Sinon, c'est qu'il a soulevé un bon point, notre cher Ludovic, comment Zeus et les muses vont pouvoir récupérer l'Olympe en étant morts ? c: À vos hypothèses \o/