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Aelis ne souriait pas. Elle ne souriait jamais lorsqu’elle était à l’extérieur. Elle détestait le monde qui s’étendait devant ses yeux. Elle préférait de loin la sécurité réconfortante de son terrain.

Mais elle n’avait pas d’autre choix que de se tenir aux côtés de la voiture ce jour-là, attendant son frère de venir avec ses valises. Ludovic lui avait demandé de l’accompagner lors de son déménagement. Elle aurait pu refuser, mais elle voulait vouloir où son frère adoré allait vivre. Elle voulait être sûre qu’il soit bien installé, même si elle n’en aurait pas douté.

Malgré un absent sourire, elle était heureuse. Elle avait envie de revoir Erato, de rencontrer sa famille, de voir où elle habitait. Sa maison était comme la sienne. Un havre de paix dans ce monde détestable.

- Pourquoi tu déménages en plein été ? se plaignit-elle lorsqu’il arriva, sentant la sueur suinter sous sa frange.

En temps normal par une telle chaleur, elle serait restée à l’intérieur ou dans la piscine.

Les saisons n’en faisaient qu’à leurs têtes suivant les années. Les deux dernières avaient été glaciales, avec un hiver interminable et un été à peine chaud. Puis cette année, la neige ne s’était même pas montrée, pas même dans les montagnes, jamais on n’avait vu ça à Hidden Springs et l’été était désormais insoutenable. La chaleur écrasait la ville, repoussait les gens qui essayaient de quitter la fraîcheur de leurs habitations en les étouffant. Il fallait être fou pour sortir.

Les spécialistes soupçonnaient un simple trouble climatique, rien de grave, mais Aelis sentait, d’un instinct d’origine inconnu, qu’il en retournait autrement. Ce n’était pas le climat qui était bouleversé. C’était autre chose. Autre chose d’amplement plus important.

- Parce que je ne voulais pas attendre l’hiver, répondit-il alors en chargeant la voiture. Donne-moi la valise derrière toi.

- Trop chaud. Peux pas bouger.

- À quoi ça sert que tu viennes si c’est pour être inutile ?

- Pour rayonner de ma présence.

Elle aurait bien levé soudainement les bras au ciel avec un grand sourire pour l’effet, mais la chaleur tenait ses bras le long de son corps.

- Allez, tais-toi et monte. On y va.

Plusieurs heures plus tard, ils approchèrent enfin les murailles orangées de Monde Vista, qui semblaient cuire. On aurait presque pu voir l’air onduler paisiblement au-dessus de la ville sous l’effet de la canicule.

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À mesure qu’ils atteignaient la maison, Aelis laissa un sourire éclairer son visage. L’idée d’être à l’intérieur l’enchantait. Encore plus quand elle pensa à la fraîcheur qu’il lui offrirait.

Un petit garçon d’environ huit ans chahutait avec un chien aussi gros que lui dans le jardin devant la maison, inconscient des températures extrêmes. Lorsqu’il aperçut la voiture s’avancer dans l’allée, il cessa ses jeux et courut dans la maison, sans doute pour prévenir quelconque adulte. Une femme aux cheveux surnaturellement rouges apparut dans l’encadrement d’une fenêtre du rez-de-chaussée, avant de disparaître.

- Qui c’était ? demanda la jeune Vanek.

- Danaé, leur tante.

- Elle paraît jeune… C’est une couleur ses cheveux ?

- Ouai.

Il éteignit le moteur et récupéra la clé, qu’il glissa dans sa poche tandis qu’il sortait de la voiture, et immédiatement, la chaleur accablante l’enveloppa. Icara arriva en courant, comme immunisé contre cette vague torride, tirant à sa suite sa grande sœur, qui ne voulait de toute évidence pas courir. Il faisait beaucoup trop chaud.

- Bon voyage ? demanda-t-elle en embrassant son petit-ami.

- Parfait. Ae n’a fait que de se plaindre.

- Il fait trop chaud !

- Rentrez alors, Danaé a fait de la limonade avec Icare.

- C’est moi qui l’ai faite tout seul, elle ment, je l’ai faite moi-même ! se vanta l’enfant en sautillant à leurs côtés.

Ludovic le félicita avec un sourire amusé en lui ébouriffant les cheveux.

Le salon était agréablement frais et on invita les jeunes Vanek à prendre place dans le canapé. Comme dans leur ancienne maison, ce canapé voyait passer tous les invités. Le salon était indéniablement la pièce principale chez les descendants de Zeus.

Tout fier, Icare s’éclipsa en direction de la cuisine et revint quelques minutes plus tard ses petits bras chargés d’un pichet rempli de limonade jaune et de gobelets en plastique dur portés contre son épaule et qui tombaient au fur et à mesure de son avancée, ramassés par Hestia qui suivait l’enfant de près, l’air horrifié. Elle n’avait pas réussi à le convaincre de lui laisser porter le pichet trop lourd pour lui, qu’il posa sur la table du salon, ou plutôt qui lui échappa des bras bien vite, mais sans faire trop de dégâts.

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- Tiens, un pour toi, un pour toi, et toi aussi, claironna-t-il en distribuant les gobelets bleus. Et un pour Dog aussi !

- Non, non, non, pas pour Dog, s’empressa d’objecter Erato, consciente qu’il était capable de véritablement lui donner de la limonade pour lui faire plaisir.

- Mais il en veut ! affirma le petit.

- Non, il n’en veut pas. Interdit aux chiens.

- Désolé Dog, s’excusa-t-il, sincèrement peiné pour l’animal.

Ce dernier pencha la tête, interrogea son petit maître du regard, la langue pendante, heureux bien qu’il n’ait pas compris qu’on venait de lui refuser quelque chose dont il se fichait.

Portant difficilement le pichet qui semblait aussi lourd que lui, le benjamin de la famille se démena pour servir tout le monde, omettant avec tristesse son chien qui battait la queue, nullement vexé.

On parla de Dan, qui dormait toujours à l’étage, bien que le soleil eût dépassé son zénith. Ludovic paria qu’il avait oublié leur arrivée. Erato, elle, n’osait croire son ami si désespérant. C’était probable, mais elle espérait mieux de lui. Même si elle n’espérait plus grand-chose depuis longtemps.

Aelis peinait à suivre la conversation, d’une part parce qu’elle ne connaissait Dan que de nom et de réputation, d’autre part parce que ses yeux étaient rivés sur Hestia, et écoutait ce qui se disait d’une oreille distante. Cette femme avait quelque chose d’étrange, de surnaturel. Dans ses yeux dansaient du rouge et du bleu, qui se passaient l’un par-dessus l’autre dans un ballet captivant. Ses cheveux n’étaient pas teints, contrairement à ce qu’on en disait. Ça se voyait. La jeune Vanek avait en elle quelque chose qui lui permettait d’être sûre. Cette femme, Danaé, elle n’était pas une humaine ordinaire. Ça se sentait. D’elle émanait une puissance incontrôlée qui fouettait l’esprit d’Aelis beaucoup trop vite pour qu’elle puisse éviter le moindre coup. Danaé n’était pas ce qu’elle prétendait être, mais elle ne pourrait jamais le prouver. Ce n’était qu’une impression. Et Erato lui faisait confiance. Quoi qu’elle fût en train de cacher, ce n’était sans doute qu'inoffensif.

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Le bois des escaliers craqua et un jeune homme, du même âge qu’Erato lui sembla-t-il, d’un blond pâle et aux yeux gris fatigués, apparut. Il bailla. Quand ses yeux furent assez ouverts pour apercevoir qu’il y avait plus de personnes que d’habitude, il les écarquilla.

- Heu… bonjour, baragouina-t-il.

- Gagné, il avait oublié ! s’exclama Ludovic. Sinon il aurait mis un pantalon.

Icare, tout enfant qu’il était, s’esclaffa à cette remarque et Maïa, qu’on avait à peine entendu, pouffa, suivant son jeune frère.

- Dan, t’es pas sérieux, je te l’ai redit hier ! s’emporta sa meilleure amie.

Il prit dans ses mains son crâne tambourinant, fit la grimace quand le son de sa voix l’atteignit à pleine vitesse. Pourquoi devaient-ils tous crier de bon matin ?

Puis il baissa les yeux, remarqua ses jambes seulement habillées d’un caleçon, releva les yeux, remarqua une jolie brune. Merde. La sœur de Ludovic. Belle comme il se l’était imaginée. Première rencontre foirée. Ridicule. La honte.

Il s’enfuit à l’étage, s’emmêlant les jambes, faillit tomber, se rattrapa et il disparut enfin sous les rires des deux plus jeunes qui s’élancèrent à sa suite, fuyant le salon un peu trop sérieux et ennuyant.

- Désolée… Il a oublié, se désola la jeune muse.

- C’est juste un mec en slip, répliqua Aelis. J’ai vécu avec deux frères pendant vingt-quatre ans, j’suis habituée. Et puis… Ludovic a des caleçons beaucoup plus moches.

- Ae… souffla l’intéressé en levant les yeux au ciel, plus gêné qu’autre chose.

Dan réapparut, flanqué des petits qu’il expédia jouer dehors. Il était toujours autant fatigué, mais habillé. Il s’excusa, se sentant stupide, mais se dérida vite, comme d’habitude. Il n’avait jamais honte longtemps. Pourtant, Aelis devait avoir une opinion négative de lui, à présent. Mais il arrangerait le tout, comme il le faisait toujours. Il s’expliquerait plus tard.

- Un peu tard pour se lever, non ? lui fit remarquer Ludovic tandis qu’il lui serrait la main.

- Pas sorti pourtant.

- T’es sorti toute la semaine, rappela Erato vicieusement.

- Ouai, approuva-t-il dans un bâillement, ignorant la remarque.

Il se servit un verre de limonade, qu’il descendit d’un trait, quand son ventre se mit à gargouiller.

- On a déjà mangé, Dan… l’informa la jeune muse.

- Pas grave, il reste du gâteau.

Il se gratta le ventre et disparut vers la cuisine d’un pas traînant, tel un zombie appelé par la chair.

- Je comprends pourquoi vous vous entendez bien, souffla Aelis à l’intention de son frère.

- Pourquoi ?

- Vous êtes tous les deux débiles.

Erato ne put s’empêcher d’éclater de rire et malgré le regard condescendant de son petit-ami, elle n’arrivait pas à s’arrêter, accompagnée dans son fou rire par la jeune Vanek, fière au possible de ce qu’elle venait de dire.

- Si c’est comme ça, je vais rejoindre Dan, on sera entre débiles, siffla le jeune homme.

- Oh, Ludovic, soit pas vexé, je rigolais, essaya de le retenir Aelis, mais le rire qui la posséda ensuite rendait peu crédible ses paroles.

Lorsqu’elles se furent enfin calmées, elles discutèrent alors de tout et de rien, attendant que les garçons aient enfin fini de bouder.

 

Les valises de Ludovic reposaient, encore pleines, dans le couloir de l’entrée. On les y avait posées rapidement pour ne pas les oublier dans la voiture où elles auraient pu, Aelis en était sûre tant la chaleur était accablante, fondre.

Elle les observait d’un œil triste. La vie de son frère était entassée là, dans ces boîtes en plastique et ces cartons remplis à ras bord. Sa vie se déroulerait sous ce toit désormais, loin d’Hidden Springs, loin d’elle. La maison serait cruellement vide sans lui. Ce n’était sûrement pas Lewyn qui allait y mettre de la vie comme le faisait Ludovic.

Elle ne s’était jamais véritablement imaginé sa vie sans lui. Elle s’était toujours vue à ses côtés, le suivant partout où il irait, tel un fantôme agaçant qui ne quittait jamais la cible de sa malice. Et puis, jamais elle n’aurait pu croire qu’une fille pourrait tomber amoureuse d’une telle chose. Erato avait beau être une personne géniale, elle n’en restait pas moins étrange. Peut-être que son amitié avec ce Daniel l’avait rendue totalement déraisonnable. Qui voudrait de son frère pour la vie ? Elle, bien sûr, mais elle était sa sœur, née en même temps qui plus est, ils avaient toujours tout partagé, il était une partie d’elle, son alter ego masculin.

Et voilà qu’il s’en allait. Il la laissait seule à Hidden Springs dans leur immense chalet, il laissait sa chambre vide, devant laquelle elle allait passer tous les jours, y entrer en hurlant, pour l’embêter, mais seul le silence serait dérangé.

Elle passa ses doigts sur ses paupières, se débarrassa des fines gouttelettes qui y perlaient. Elle était en plein milieu de l’entrée, y pleurer n’était pas chose discrète.

- Hé ! Aelis, c’est ça ?

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Elle se retourna vivement et se trouva nez à nez avec le meilleur ami d’Erato. Elle ne l’avait pas remarqué avant, mais il était grand, plus que Ludovic même et elle devait garder la tête levée pour le regarder dans les yeux. Elle se surpris à détester ça. Sans doute parce qu’elle devait également lever la tête pour observer Mewann. Et elle détestait Mewann plus que tout au monde, ainsi que la moindre chose qui avait un quelconque rapport avec lui.

- Et toi Daniel, lâcha-t-elle d’un ton neutre.

Il n’était ni son frère, ni Erato. Juste une personne extérieure. Et avec les gens extérieurs, c’était la Aelis extérieure qui contrôlait.

- Pitié, pas Daniel. La dernière fois qu’on m’a appelé comme ça, c’était ma mère pour m’engueuler.

Le silence était pesant. Bordel, cette fille mettait encore plus mal-à-l’aise qu’Erato !

- Bref, je venais pour m’excuser, tu sais, tout à l’heure… C’était pas très classe… parvint-il à dire, se grattant nerveusement la tête.

- J’ai déjà vu pire.

- Héhé, épargne-moi les détails, plaisanta-t-il.

- Volontiers, répondit-elle sérieusement.

Il n’arrivait pas à savoir si cette fille était incommodante ou attirante. Un peu des deux, sûrement, mais c’était un sentiment très frustrant qui lui assaillait les tripes en face d’elle.

- Enfin bref, désolé d’avoir oublié votre arrivée.

- Excuses acceptées.

Pourquoi devait-elle se montrer aussi froide ? Il ne souvenait pas de ce détail quand sa muse de meilleure amie lui avait raconté sa rencontre avec elle. Au contraire, elle l’avait plutôt décrite comme était pleine de vie et allègre. Il n’y comprenait plus rien. Et surtout, il n’arrivait même pas à user de ses charmes. Elle semblait lui avoir jeté un sort, quelle sorte de sorcière était-elle donc ?

 

Après plusieurs jours passés dans ce qui était la nouvelle demeure de son frère, Aelis prit le train en direction d’Hidden Springs, où l’y attentait le spectre de son jumeau arraché à elle. Sans son frère, cet endroit ne serait plus vraiment chez elle. Et elle craignit alors que la Aelis de l’extérieur ne prenne à jamais le contrôle de son corps.

Elle posa sa tête contre la vitre à laquelle se collait les ténèbres de la nuit. Elle avait voulu profiter jusqu’au bout de Ludovic et était partie tard. Si tard que ses paupières lourdes s’abaissaient lentement. Bientôt, elles rencontreraient celles du bas et l’emporteraient dans le monde des rêves. Elle détestait rêver. Le monde des rêves était un endroit désagréable. Elle ne se souvenait jamais de ce qu’il s’y passait, mais c’était désagréable. Ça elle en était sûre.


Wouaiii, du Ae tout plein \o/

Eh, vous avez vu, Icare a enfin grandi ~ ça lui aura pris seulement 23 chapitres pour y arriver

Sinon Dan en caleçon c'est cadeau (même si sa main droite bugue, j'ai vu, merci) ♥ Et avouez, vous aviez oublié qu'il s'appelait Daniel en fait, hein ?