C’était un refuge. Comme elle avait pensé. Seulement, elle ne souvenait pas d’avoir jamais vu un refuge ici. Quand bien même elle connaissait moins cette partie de la montagne, elle pensait connaître au moins tous les refuges à plus de deux milles mètres. Elle aimait savoir où était les possibles abris, au cas où une de ses randonnées ne dure plus d’une journée.

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La porte était entrouverte et semblait appeler la jeune fille. Elle n’entendait rien, hormis le chant de la montagne. Elle s’avança, lentement, grimaça machinalement quand la lourde porte en bois massif grinça.

- Bonjour ? tenta-t-elle, l’oreille tendue pour attraper le moindre son, une moindre réponse.

Rien. Elle passa la tête dans l’encadrement de la porte pour jeter un œil à l’intérieur. C’était petit, mais comme tout bon refuge en haute altitude, c’était aussi chaleureux. Sans doute pour une seule personne, un berger vivait sans doute là, non loin de son troupeau. Il n’y avait que deux chaises, pour accueillir un peu de compagnie, probablement, même si la compagnie se faisait rare si haut dans la montagne. Une lourde table en bois, rehaussée d’un bouquet de fleurs du coin, trônait au milieu de la pièce et sur la vieille cuisinière qui semblait prête à imploser bouillait de l’eau pour le thé qui attendait dans une tasse sur la table.

- Bonjour, réessaya-t-elle une seconde fois.

Le vieux monsieur assis là sursauta soudainement, comme s’il venait d’être réveillé.

- Pardon, je ne vous avais pas entendue arriver… Vous arrivez pile à l’heure pour le thé, dit-il sans se soucier de savoir qui elle était.

Le charme de la haute altitude. Si haut, on se connaissait, même si on ne s’était jamais vus. On entrait dans les refuges sans avertir, et il y avait toujours quelque chose de chaud qui attendait, de la nourriture ou à boire. Comme si les gardiens de ces oasis de la montagne sentaient arriver les visiteurs.

La bouilloire siffla et le vieil homme se leva, réveillant le chien de berger qui jusqu’alors dormait tranquillement à ses pieds. Quand il aperçut Ellie, il se dirigea vers elle la queue battante en trottinant, et il l’accueillit avec autant d’hospitalité que son maître l’avait fait.

- Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, enjoignit le vieil homme en arrivant avec l’eau bouillante, qu’il versa dans la tasse devant lui sans trembler.

Ellie put enfin l’observer à son aise. Ses cheveux étaient encore bien garnis, et tous avaient viré au gris depuis longtemps sûrement, son visage étaient constellés de tâches de vieillesses, le coin de ses yeux et ses lèvres se séparaient en de multiples rides. C’était un très vieil homme, un très vieil homme qui pourtant vivait seul dans un refuge loin de toute civilisation. Un vieil homme aux yeux blanchis par l’aveuglement.

- Vous voulez de l’aide ? demanda-t-elle après avoir remarqué ce détail.

- Non, non, ne bougez pas, je m’occupe de tout.

Puisqu’il n’avait pas prévu de visiteur, il n’avait préparé qu’une seule tasse, mais il ne mit pas longtemps pour aller en chercher une dans le placard, tandis que son chien continuait de faire la fête à la jeune fille qui ne pouvait s’empêcher de glousser.

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- Comment il s’appelle ?

- Bheinn.

- Bheinn, répéta Ellie avec un sourire, et le chien répondit à ce nom en lui léchant la main.

- Dites-moi, qui êtes-vous ? s’enquit finalement le vieil homme en lui tendant une tasse de thé fumant.

- Merci. Je m’appelle Ellie Morna.

Elle porta la tasse à ses lèvres et l’éloigna aussitôt. Le liquide était beaucoup trop chaud pour être bu. Elle le posa délicatement sur la table, attendant qu’il refroidisse.

- Et que fais-tu ici, Ellie ?

Il était soudainement passé au tutoiement. Sûrement avait-il compris qu’elle était encore jeune et que son âge lui permettait de la tutoyer. Après tout, elle avait encore une voix d’enfant, et il était aveugle, pas sourd.

- Je vois de la lumière, depuis quelques nuits. Je voulais savoir d’où elle venait.

- Et tu as réussi à trouver le chemin ? demanda-t-il, légèrement surpris.

Elle hocha tout d’abord la tête, avant de se souvenir, imbécile, qu’elle parlait à un homme sans vue.

- Tu as le même sens de l’orientation que ton père, à ce que je vois… remarqua-t-il.

- Vous connaissiez mon père ?

Elle se redressa sur sa chaise, curieuse. Cela faisait bien longtemps que personne ne lui avait parlé de son père. Sa mère évitait constamment le sujet, au point d’en vouloir à sa fille d’aimer ce qui l’avait tué, et le meilleur ami du défunt essayait lui aussi de ne pas en parler. Dès que la jeune fille amenait le sujet, on la faisait taire.

- Bien sûr, tout le monde le connait, il a toujours su se faire remarquer, tu sais ?

- Le connaissait, corrigea-t-elle machinalement.

- Ah oui, j’ai entendu parlé de ce tragique accident, il y a bien longtemps… Dis-moi, quel âge as-tu maintenant ? réalisa-t-il soudainement.

- Dix-huit ans.

- Tu dois être bien grande désormais, je me souviens de toi alors tu n’étais pas plus haute que trois pommes.

Il rit. Un rire vieux, mais véritable, un rire apaisant qui s’ajouta facilement au chant de la montagne.

- Je vous ai déjà vu ?

- Bien sûr, ton père t’amenait déjà ici, quand il était encore en vie et que j’avais encore des yeux. Tu étais vraiment petite, mais tu ressemblais déjà énormément à George, sauf pour tes cheveux bouclés et ta peau mate. Je suppose que c’est encore le cas.

Un rire s’échappa doucement de sa gorge tandis qu’il apportait la tasse à ses lèvres de ses mains de montagnard. Sans doute repensait-il à l’enfant qu’avait été Ellie, cette petite fille curieuse qui, bien qu’elle n’eût pas la langue dans sa poche, savait se taire pour écouter le chant de la montagne. Cette petite fille qui n’avait pas peur de partir à l’aventure dans le dénivelé et qui s’arrêtait à chaque curiosité pour poser une question à son père.

- Vous viviez déjà ici ? A l’époque.

Elle n’osait pas poser la question qui lui emplissait réellement l’esprit. Même si la montagne était son foyer depuis toutes ces années, elle ne voyait comment il pourrait y vivre seul en étant aveugle.

- Bien sûr. Je n’ai jamais quitté cet endroit.

- Et vous ne le quitterez jamais ?

- Et toi ? Quitteras-tu la montagne ?

- Non.

- Pourtant, elle a tué ton père. Et elle a tué ma femme, mais je resterai ici. Tu comprends ça tout autant que moi, non ?

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Elle resta silencieuse. C’était une situation étrange que de continuer à aimer ce qui avait tué un proche. Certaines personnes qui avaient perdu quelqu’un dans un accident de voiture ne voulaient plus en conduire une, ni même y entrer. D’autres pouvaient avoir peur de l’eau suite à la noyade d’un ami. Mais Ellie, elle, continuait d’adorer la montagne, malgré ce qu’elle avait fait de son père. Elle ne leur avait jamais rendu le corps, mais la jeune fille ne pouvait rien changer à son amour, il était trop fort.

- Mais vous, vous êtes seul et…

Elle hésita à finir sa phrase.

- Aveugle.

- Je ne suis pas seul, rectifia-t-il. J’ai Bheinn à mes côtés et une vieille amie qui m’apporte de quoi me nourrir. Et pas besoin de voir, quand on a un chien pour nous guider.

Comme s’il savait qu’on parlait de lui, Bheinn leva sa tête vers la jeune rousse, la suppliant silencieusement de venir jouer avec lui.

- Mais vous ne pouvez plus voir la montagne, fit-elle remarquer en accordant au chien une caresse.

- Pas besoin de voir. Il faut la ressentir. La toucher, la sentir, l’entendre. Tu es sans doute trop jeune pour le comprendre, vous les jeunes ne semblez que voir…

- Je l’écoute aussi ! protesta-t-elle vivement, vexée qu’on ne la voit que comme une jeune incapable de voir plus loin que son regard lui permettait. J’écoute le chant de la montagne.

Un sourire déchira le vieux visage du vieil homme, un sourire chaleureux, qui transmettait toutes les émotions qu’il illustrait. La nostalgie, mais aussi une joie pure.

- C’est ton père qui t’a appris ça, n’est-ce pas ? souffla-t-il.

Elle demanda pourquoi.

- Parce que je lui ai appris à écouter ce même chant quand il n’était pas plus haut que ça.

Il tendit son bras au-dessus du sol pour illustrer ses propos. Ellie pouvait imaginer son père pas plus grand que ça, et le sourire du vieil homme se fit alors contagieux. Elle ne savait pas grand-chose de l’enfance de son père, hormis qu’il avait toujours vécu ici, à Bearwell, et qu’il avait toujours aimé la montagne, à l’instar de sa fille. Mais il était malheureusement parti beaucoup trop tôt, elle n’avait pas eu le temps d’en apprendre plus sur lui, et personne ne voulait parler de lui. Elle avait déjà essayé de poser des questions à sa mère, mais ça n’avait fini que sur des disputes. Mais même si elle ne savait rien sur lui, ça ne lui avait pas empêché d’user de son imagination. Elle le voyait comme elle, curieux et arpentant la montagne sans peur, pour tout apprendre, escaladant les moindres rochers plus grands que lui, poser des centaines de questions… Oui. Il avait sans doute été ainsi.

- Dites-moi…

C’était sa chance. Elle n’avait pas vu de personne spécialiste dans le chant de la montagne depuis plus de dix ans, il lui fallait savoir. Savoir où il partait l’hiver.

- De quoi parles-tu ? demanda-t-il étonné quand elle eût posé la question qui lui brûlait les lèvres.

- Il n’y a pas de chant de la montagne l’hiver.

- Bien sûr que si que la montagne chante aussi l’hiver.

- Mais il n’y a pas de rivière qui coule, pas d’animaux dans les fourrés, rien. C’est silencieux ! objecta-t-elle en se redressant sur sa chaise, dérangeant Bheinn qui avait posé sa tête sur ses cuisses et qui voyait son coussin de fortune se mouvoir.

- C’est parce que tu ne sais pas véritablement écouter. De nombreux éléments chantent, l’hiver.

- Lesquels ? le pressa-t-elle.

Elle attendait de savoir depuis tellement de temps, elle n’en pouvait plus de cette attente que le vieil homme mettait en place, avec un certain plaisir malin.

- A toi de les découvrir, Ellie. Le chant de la montagne est différent pour tous.

Elle ne dit rien, mais elle n’était pas sûre de comprendre. Comment le chant de la montagne pouvait-il être différent suivant les personnes ? Tout le monde entendait forcément la même chose s’ils se trouvaient au même endroit. Quelqu’un avec une meilleure oreille entendrait peut-être un son à peine plus lointain, mais la différence serait minime, inutile qu’on en fasse mention.

- Ellie… l’appela-t-il, sentant son désarroi. Ferme les yeux, et pense à l’hiver. Qu’entends-tu ?

Elle s’exécuta et se concentra sur ce qu’elle entendait. Elle entendait de nombreuses choses, elle entendait la respiration sans rythme de Bheinn, celle difficile du montagnard, elle entendait les oiseaux à travers la fenêtre ouverte, elle entendait la montagne. Puis elle se concentra sur l’hiver, essayait de l’imaginer recouvrant la montagne avec sa neige. Et elle n’entendit qu’une seule chose.

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- Un violon.

- Un violon ? Moi j’entends la voix de ma femme. Tu vois, c’est différent pour tout le monde. Pourquoi un violon ?

- J’ai rencontré une fille, en hiver. Une fille et son violon. Ils ont percé le silence.

 

Ils passèrent un long moment sans qu’aucun son ne sorte de leurs bouches. Elle restait là, les yeux perdus dans le vide, les doigts machinalement enroulés autour de la tasse de thé désormais tiède. Il n’y avait rien à voir, rien à entendre, hormis le « tic-tac » de l’horloge. Mais c’était apaisant, même pas ennuyant pour cette fille pourtant hyperactive.

Puis la nuit vint et, sans même la voir, le vieil homme la sentit. Il se leva et se dirigea vers l’énorme lampe à huile sans âge elle aussi et l’alluma. La lumière qu’Ellie avait cherché à atteindre pendant des jours prenait vit devant ses yeux. Ce n’était qu’une simple lampe à huile, il n’y avait rien d’extraordinaire là-dedans et pourtant, elle ne pouvait en détacher son regard. Une simple petite lampe, qui concurrençait néanmoins l’éclat des étoiles.

Elle ferma les yeux.

J’ai rencontré une fille. Une fille et son violon. Ils ont percé le silence.

Mais il n’y avait aucun violon. Seulement du gaz qui s’échappait en un sifflement strident.

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Alors, j'annonce de suite, il n'y aura pas de chapitre la semaine prochaine car je pars demain pour une semaine à Vienne avec la fac, et je n'aurai donc absolument pas le temps de travailler sur les photos et le chapitre.

Deuxième annonce, j'ai màjé le déséquilibre, et c'est ici : http://maeleo39.wixsite.com/ledesequilibre/d-chapitre-7

Sur ce, à dans deux semaines, tschüss !